{"id":16684,"date":"2014-02-04T14:59:38","date_gmt":"2014-02-04T14:59:38","guid":{"rendered":"http:\/\/afficha.info\/?p=16684"},"modified":"2023-10-06T14:24:54","modified_gmt":"2023-10-06T14:24:54","slug":"16684","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afficha.info\/?p=16684","title":{"rendered":"\u00abLes cieux et le destin en sont les spectateurs\u2026\u00bb\/Interview Rimas Tuminas"},"content":{"rendered":"<h4><em><strong>Pour la tourn\u00e9e du Th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov au Th\u00e9\u00e2tre Marigny du 20 septembre au 3 octobre\u00a0 2019<\/strong><\/em><\/h4>\n<p><em>Interview de Rimas Tuminas, metteur en sc\u00e8ne et\u00a0 directeur artistique du Th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov, fait \u00e0 Paris en 2014.<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-16686\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/tuminas.jpg\" alt=\"\" width=\"612\" height=\"459\" data-id=\"16686\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/tuminas.jpg 479w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/tuminas-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 612px) 100vw, 612px\" \/><\/p>\n<p><em>Affiche Paris-Europe<\/em>. \u2013 Nous sommes \u00e0 Paris, dans un petit caf\u00e9 du boulevard Richard-Lenoir.<\/p>\n<p><em>Rimas Tuminas<\/em>. \u2013\u00a0Interview \u00e0 Paris, j\u2019en r\u00eavais il y a trente ans\u2026<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est un \u00e9v\u00e9nement tout \u00e0 fait extraordinaire, le th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov enfin \u00e0 Paris\u00a0! Je l\u2019attendais depuis longtemps cet \u00e9v\u00e9nement, j\u2019ai tellement voulu que le spectateur fran\u00e7ais puisse vous voir. En France on conna\u00eet assez bien Stanislavski, un peu Meyerhold et pratiquement pas Vakhtangov\u2026 On va entendre tout \u00e0 l\u2019heure le bruit de la machine \u00e0 caf\u00e9\u2026<\/p>\n<p>R.T.\u2013 C\u2019est tout naturel. On se sent comme au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>\u2013 \u00a0Pourriez-vous nous parler de l\u2019\u00e9cole Vakhtangov, \u00a0d\u00e9finir en quelques mots sa particularit\u00e9.<\/p>\n<p>R.T.\u00a0\u2013 Vakhtangov\u00a0 lui-m\u00eame a cr\u00e9e\u00a0 plut\u00f4t une m\u00e9thode, une technique de jeu, mais pas une \u00e9cole. Ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00e9cole Vakhtangov a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 plus tard par ses disciples. Vakhtangov lui-m\u00eame \u00e9tait le disciple\u00a0 de Stanislavski, et Stanislavski voulait former ses disciples pour qu\u2019ils deviennent ensuite ses assistants. Quand j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 il y a 6 ans par l\u2019ancien directeur artistique du th\u00e9\u00e2tre, Mikhail Oulianov, pour\u00a0 discuter de l\u2019\u00e9ventuel possibilit\u00e9 de prendre la direction de la troupe, je lui ai demand\u00e9 tout de suite s\u2019il avait des assistants, il m\u2019a r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0est-ce possible de trouver de nos jours quelqu\u2019un qui s\u2019en fiche de sa propre carri\u00e8re\u00a0? Les jeunes ayant \u00e0 peine termin\u00e9 les instituts de th\u00e9\u00e2tre, veulent tout de suite devenir des stars\u00a0!\u00a0\u00bb Pour ma g\u00e9n\u00e9ration c\u2019\u00e9tait tout autrement\u00a0! Nous \u00e9tions pr\u00eats \u00e0 faire n\u2019importe quoi au th\u00e9\u00e2tre, \u00eatre \u00e9clairagiste ou le dernier des assistants pour suivre les r\u00e9p\u00e9titions des ma\u00eetres \u2013 Lioubimov, Efros, Tovstonogov\u00a0! Et donc voil\u00e0, Stanislavski lui aussi voulait avoir de tels assistants. Mais quelques temps plus tard ces assistants in\u00e9vitablement vont devenir ind\u00e9pendants et audacieux, contestant en partie l\u2019h\u00e9ritage du p\u00e8re, de Stanislavski qui va leur para\u00eetre de plus en plus acad\u00e9mique,\u00a0 la v\u00e9rit\u00e9 de la vie psychologique d\u2019acteur se transformant en une simple imitation. Si Vakhtangov n\u2019\u00e9tait pas mort si t\u00f4t en 1922 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 39 ans, si\u00a0 Meyerhold n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9, le th\u00e9\u00e2tre russe aurait pu \u00eatre tr\u00e8s diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Vakhtangov refusait le th\u00e9\u00e2tre psychologique ou quotidien, il\u00a0 insistait davantage sur l&rsquo;exp\u00e9rience vivante, joyeuse et ludique du th\u00e9\u00e2tre, la qu\u00eate de la joie dans le jeu d\u2019acteurs qui sera retransmise aux spectateurs. L\u2019essentiel dans sa th\u00e9orie du th\u00e9\u00e2tre c\u2019est la sensation de f\u00eate, l\u2019\u00e9nergie cr\u00e9ative de la vie. C\u2019\u00e9tait une p\u00e9riode\u00a0 terrible, les ann\u00e9es 20, la famine, la guerre civile, et il a invent\u00e9 son esth\u00e9tique de la r\u00e9sistance\u00a0 \u00e0 tous ces malheurs,\u00a0 en approfondissant\u00a0 les recherches de Stanislavski\u00a0 dans la voie du plaisir du jeu malgr\u00e9 toutes les circonstances de la vie. La f\u00eate ne signifie pas la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, l\u2019ignorance des probl\u00e8mes, et contient toute la complexit\u00e9 de la vie. Il existe toute une dramaturgie de la f\u00eate : nous y aspirons, nous y participons tout en sachant qu\u2019elle va prendre fin ! Et quand elle se termine, on va d\u00e9couvrir toutes les pertes, tous les malheurs, tous les drames, toutes les trag\u00e9dies. Cette f\u00eate \u00e0 la Vakhtangov contient tout en elle ! Bas\u00e9s sur cette m\u00e9thode, ses disciples ont \u00e9tendues ce triomphe de la f\u00eate dans tous les domaines de la vie. Les actrices et les acteurs du th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov se distinguaient toujours par leur\u00a0 \u00e9l\u00e9gance, par leur fa\u00e7on d\u2019\u00eatre, m\u00eame durant les ann\u00e9es des pires privations, habill\u00e9s \u00e0 la mode, \u00eatre beaux sur sc\u00e8ne et dans la vie quotidienne. Il y avait quelque chose d\u2019aristocratique en eux, ils \u00e9taient ind\u00e9pendants, ils \u00e9taient dissidents, oui dissidents int\u00e9rieurs. Ils portaient en eux cette f\u00eate qui d\u00e9terminait non seulement leur style de jeu mais \u00e9galement leur mode de vie. C\u2019est \u00e9vident qu\u2019avec le temps, cette notion de f\u00eate s\u2019est vue d\u00e9grad\u00e9e, dans tous les spectacles on introduisait les chansons et la danse d\u2019une fa\u00e7on un peu formelle.<\/p>\n<p>\u2013 On peut dire que la dramaturgie de la vie a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e de la notion de f\u00eate. Et\u00a0 j\u2019ajouterais \u00a0que durant plusieurs d\u00e9cennies le th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov se trouvait quelque part \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la vie th\u00e9\u00e2trale moscovite, m\u00eame s\u2019il y avait toujours des superbes acteurs, des v\u00e9ritables stars et quelques beaux spectacles mont\u00e9s par les metteurs en sc\u00e8ne invit\u00e9s. Et apr\u00e8s votre venu comme directeur artistique, le Vakhtangov en quelques saisons est devenu le premier, le meilleur th\u00e9\u00e2tre de Moscou. J\u2019\u00e9tais boulevers\u00e9e apr\u00e8s la repr\u00e9sentation de\u00a0L\u2019Oncle\u00a0Vania, et j\u2019ai ressenti le m\u00eame \u00e9lan chez les autres spectateurs, comme si toute la salle partageait le m\u00eame sentiment, proche de la communion. Je pense qu\u2019il y a une co\u00efncidence extraordinaire entre votre propre style de mise en sc\u00e8ne et le style du th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov. Prenons l\u2019exemple d\u2019\u00abEug\u00e8ne On\u00e9guine\u00a0\u00bb. En r\u00e9fl\u00e9chissant comment d\u00e9finir le genre\u00a0 du spectacle, j\u2019ai pens\u00e9 au jeu, dans le sens du th\u00e9\u00e2tre m\u00e9di\u00e9val, \u00e0 la mani\u00e8re du \u00abJeu de Robin et Marion\u00bb on aurait pu le nommer \u00ab\u00a0Le jeu de Tatiana et On\u00e9guine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>R.T.\u2013 Oui, peut-\u00eatre. Le but que je fixe aux interpr\u00e8tes : comment jouer sans jouer, et pour moi, comment mettre en sc\u00e8ne ce texte sans faire de la mise en sc\u00e8ne, c\u2019est-\u00e0-dire de dessiner quelque chose de flou, scintillant, \u00e0 la mani\u00e8re de Claude Monet, et en m\u00eame temps pour que cela reste \u00e9motionnel, touchant. Oui, j\u2019assume, c\u2019est un th\u00e9\u00e2tre de metteur en sc\u00e8ne, et ce n\u2019\u00e9tait pas ainsi au th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov quand je suis arriv\u00e9. C\u2019\u00e9tait un th\u00e9\u00e2tre d\u2019acteurs, les acteurs eux-m\u00eames y montaient les spectacles en alternance avec les metteurs en sc\u00e8ne de passage. Et il fallait se d\u00e9barrasser de tout cela et instaurer certaines r\u00e8gles artistiques, une certaine discipline dans notre travail, une certaine doctrine esth\u00e9tique qui a d\u2019ailleurs a \u00e9t\u00e9 bien accueillie par la troupe. Tout cela a fait de nous ce th\u00e9\u00e2tre dont vous parlez.<\/p>\n<p>\u2013 Comment peut-on d\u00e9finir votre style de mise en sc\u00e8ne\u00a0? Vous-m\u00eame, vous \u00eates pass\u00e9 par GITIS \u00a0de Moscou. Peut-on vous d\u00e9finir comme metteur en sc\u00e8ne de l\u2019\u00e9cole russe ou sinon, en quoi consiste votre diff\u00e9rence\u00a0?<\/p>\n<p>R.T.\u2013 Probablement j\u2019appartiens \u00e0 cette \u00e9cole russe. En m\u00eame temps, il ne faut pas oublier que j\u2019ai v\u00e9cu jusqu\u2019\u00e0 18 ans dans la campagne profonde de Lituanie, et je suis tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 cette terre et \u00e0 la terre tout court. M\u00eame aujourd\u2019hui j\u2019adore jardiner, travailler en plein air, dans la nature. J\u2019aime travailler le bois, je suis toujours en train de construire quelque chose, les lits, les tabourets etc. Pourquoi je vous raconte tout cela\u00a0? Je pense que nous sommes pa\u00efens. La Lituanie est le dernier pays en Europe \u00e0 adopter le christianisme, et \u00e7a ne remonte pas \u00e0 si loin que cela (XIV si\u00e8cle), les racines pa\u00efennes sont encore si vivantes en nous- le ch\u00eane, la pierre, \u00e7a m\u2019attire,\u00a0 et je crois qu\u2019ils sont habit\u00e9s par les divinit\u00e9s. La terre, la pierre, le bois, on peut y ajouter le feu et l\u2019eau et avec tous ces \u00e9l\u00e9ments je fais un spectacle. Ils vont communiquer entre eux,\u00a0 et tout sera dirig\u00e9 vers le ciel. Je dis toujours aux acteurs qu\u2019il\u00a0 ne faut pas jouer pour les spectateurs, mais pour le troisi\u00e8me \u0153il, et sentir toujours sa pr\u00e9sence sur sc\u00e8ne, comme\u00a0 le dit l\u2019\u00c9vangile\u00a0: \u00ab\u00a0Car ou il y a deux ou trois personnes assembl\u00e9es en mon nom, je m\u2019y trouve au milieu d\u2019eux\u00a0\u00bb. Ne pas jouer pour les spectateurs, ne pas jouer pour son partenaire, mais\u00a0 parler aux Cieux. Et le spectateur comprendra vers qui notre regard est dirig\u00e9. Et \u00e0 travers les acteurs il sentira le Ciel, le Cosmos, et il nous comprendra. J\u2019essaie\u00a0 de cr\u00e9er de telles circonstances dans lesquelles l\u2019acteur ne pourra pas mentir. Il sera oblig\u00e9 de rester pur, attach\u00e9 uniquement au destin de son personnage et \u00e0 l\u2019histoire de la pi\u00e8ce, qu\u2019il reste prisonnier de cette honn\u00eatet\u00e9 et de la vie spirituelle.<\/p>\n<p>La notion de la maison th\u00e9\u00e2trale, de la famille th\u00e9\u00e2trale a \u00e9t\u00e9 perdue non seulement dans notre Th\u00e9\u00e2tre, mais\u00a0 plus g\u00e9n\u00e9ralement dans le th\u00e9\u00e2tre russe. Et c\u2019est normale, les temps changent, et nous avec. Cependant j\u2019ai pu rapporter au th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov la notion de troupe, d\u2019ensemble. Quand nous comprendront pleinement les mots de Ronsard, car cette c\u00e9l\u00e8bre citation qu\u2019on attribue g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 Shakespeare, \u00ab Le monde est le th\u00e9\u00e2tre, les hommes sont les acteurs \u00bb, elle est de Ronsard, qui continue ensuite : \u00ab la fortune qui est ma\u00eetresse de la sc\u00e8ne appr\u00eate les habits de la vie humaine et les cieux et le destin en sont les spectateurs \u00bb. Les cieux en spectateurs. En se refusant l\u2019instinct de plaire au public, de le servir, nous pourrons de cette mani\u00e8re, entrouvrir les Cieux. Je suis persuad\u00e9 que quelque part au balcon, au paradis, sur les planches, vivent les anges qui nous observent. Si nous entrons sur sc\u00e8ne incultes, ils nous quittent. Voil\u00e0 pourquoi il faut entrer en sc\u00e8ne avec un certain savoir, avec la souffrance et dans l\u2019attente de la joie, alors les anges vont nous aider. \u00a0 Je pense que probablement la mission la plus haute du th\u00e9\u00e2tre est d\u2019harmoniser le monde.<\/p>\n<p>\u00a0-C\u2019est ainsi que vous vous \u00eates int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 Eug\u00e8ne Oneguine ?<\/p>\n<p>R.T.\u00a0-Oui. Car il n\u2019y pas d\u2019autres sommet pour le th\u00e9\u00e2tre. Les trag\u00e9dies de Shakespeare commencent par le fait que quelque chose a rompu l\u2019harmonie du monde. Suivent 4 ou 5 actes avec les pertes, les meurtres, les h\u00e9ros passant par tous les cercles de l\u2019enfer pour que, \u00e0 la fin du 5 acte, la justice triomphe, cela veut dire que l\u2019harmonie est r\u00e9tablie.<\/p>\n<p>-L\u2019harmonie est si caract\u00e9ristique de l\u2019\u0153uvre de Pouchkine !<\/p>\n<p>R.T.\u00a0-C\u2019est pour cela que je l\u2019ai choisie. Non pas pour l\u2019excellence de sa po\u00e9sie, mais pour cette harmonie que j\u2019ai ressentie. C\u2019est impossible de trouver aujourd\u2019hui des pi\u00e8ces pareilles. Je demande aux auteurs dramatiques : faites quelque chose pour harmoniser le monde, je ne parle pas de happy-end, mais laisser nous \u00e0 la fin une lueur d\u2019espoir. Pour qu\u2019on puisse sortir apr\u00e8s le spectacle en croyant, m\u00eame un tout petit instant, que nous sommes immortels, en croyant \u00e0 la justice, \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019harmonie. Et je ne pense pas que c\u2019est un mensonge. Tout simplement l\u2019harmonie nous est cach\u00e9e parce que nous sommes emport\u00e9s par la destruction, par le cynisme, nous sommes devenus repoussant l\u2019on pour l\u2019autre. Alors le th\u00e9\u00e2tre devient notre purgatoire.<\/p>\n<p>\u2013 Pourtant la premi\u00e8re phrase par laquelle commence votre spectacle : \u201cL\u2019esp\u00e8ce humaine est m\u00e9prisable, quand, finalement, on la conna\u00eet\u201d. Et en \u00e9pilogue on voit Tatiana danser dans les bras d\u2019un \u00e9norme ours. Tout ceci est plein de d\u00e9sespoir quand m\u00eame. Et cette note du d\u00e9sespoir absolu est tr\u00e8s caract\u00e9ristique de vos spectacles m\u00eame si l\u2019harmonie et la f\u00eate sont pr\u00e9sentes quelque part.<\/p>\n<p>R.T.-Mais oui. Je montre la route \u00e0 la f\u00eate, je sais qu\u2019elle va exister mais cela n\u2019efface pas le sentiment de tristesse. Je n\u2019aime pas mettre les points sur les i. Les critiques en Lituanie me reprochent depuis le d\u00e9but de ne pas prendre de position clairement d\u00e9finie dans mes spectacles. Comme si le final n\u2019existait pas, comme s\u2019il s\u2019\u00e9loignait tout le temps de nous. Nous croyons fort que la f\u00eate aura lieu, nous nous y pr\u00e9parons, nous nous habillons, nous nous maquillons. Et elle, elle s\u2019\u00e9loigne toujours. C\u2019est pourquoi tout est flou. La route vers la f\u00eate est longue, elle est courte uniquement \u00e0 la taverne ou au cimeti\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2013 J\u2019ai lu aujourd\u2019hui les critiques dans les journaux et j\u2019ai l\u2019impression que les Fran\u00e7ais ont plut\u00f4t bien accueilli votre travail, ils ont aim\u00e9 le spectacle. Je ne croyais pas qu\u2019ils puissent vous comprendre autant ! Et m\u00eame je pense que les Fran\u00e7ais qui avaient de la distance par rapport au texte de Pouchkine ont le jugement disons plus objectif que nous, les Russes. Car \u00ab Eug\u00e8ne On\u00e9guine\u00bb est en quelque sorte en nous d\u00e8s l\u2019enfance et chacun a dans l\u2019\u00e2me son Pouchkine. C\u2019est comme r\u00e9aliser sur terre un id\u00e9al, c\u2019est impossible, on peut juste plus ou moins l\u2019approcher. De ce point de vue les Fran\u00e7ais ont pu appr\u00e9cier votre spectacle d\u2019une mani\u00e8re plus d\u00e9tach\u00e9e et plus accomplie aussi. On a parl\u00e9 de la \u00abgr\u00e2ce a\u00e9rienne de Pouchkine port\u00e9e enfin au th\u00e9\u00e2tre \u00bb. \u00ab La simplicit\u00e9, l\u2019harmonie, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9\u00bb, voila les mots qu\u2019on rencontre souvent dans les articles pour d\u00e9finir le spectacle et de merveilleux acteurs. On note bien aussi qu\u2019il y avait deux On\u00e9guine et deux Lensky m\u00eame si moi personnellement je ne suis pas tout \u00e0 fait d\u2019accord. Pour moi ce ne sont pas les personnages mais plut\u00f4t les acteurs qui racontent leur vision du po\u00e8me et de la Russie, des t\u00e9n\u00e8bres envo\u00fbtantes bien russes. L\u2019unique personnage d\u00e9finit comme tel ici c\u2019est Tatiana.<\/p>\n<p>R.T.\u2013 Oui, il s\u2019agit plut\u00f4t de notre vision de Pouchkine, que d\u2019un spectacle avec les caract\u00e8res bien d\u00e9finis. Je dis toujours aux acteurs que l\u2019\u00e9poque des caract\u00e8res est r\u00e9volue. D\u2019ailleurs Pouchkine lui-m\u00eame ne tient pas \u00e0 d\u00e9crire les caract\u00e8res. La description d\u2019On\u00e9guine qu\u2019il propose n\u2019a pas un caract\u00e8re d\u00e9fini, c\u2019est comme une invitation au lecteur, \u00ab moi, l\u2019auteur je le connais, alors faites-moi confiance \u00bb.<\/p>\n<p>\u2013 Et un autre d\u00e9tail assez curieux d\u2019ailleurs qui a suscit\u00e9e l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous les journalistes, c\u2019est la rencontre entre Tatiana et le g\u00e9n\u00e9ral qui donne lieu \u00e0 une sc\u00e8ne particuli\u00e8rement touchante o\u00f9 le vieil homme prend place \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s pour partager avec elle un pot de confiture, un pot de confiture mang\u00e9 \u00e0 deux qui scelle une union.<\/p>\n<p>R.T.-\u00a0Les acteurs aussi sont \u00e9tonn\u00e9s que cette sc\u00e8ne suscite un tel int\u00e9r\u00eat des spectateurs. Et pour moi cette attitude est toute naturelle ! Tatiana a fait ce mariage non pas par calcul ou d\u00e9sespoir mais parce qu\u2019elle a retrouv\u00e9e dans la personnalit\u00e9 du g\u00e9n\u00e9ral \u00e2g\u00e9 les valeurs qu\u2019elle n\u2019a pas pu trouver dans la g\u00e9n\u00e9ration des jeunes, celle d\u2019On\u00e9guine. Et, je cite toujours Dosto\u00efevski, On\u00e9guine fait partie de ceux qui vivent sur le sol de leur patrie sans lui faire confiance, en n\u00e9gateur de la Russie. Et ils ne font rien dans la vie tout en regardant les gens avec ironie et ricanement. Tatiana, elle, est li\u00e9e intimement avec la nature, la terre, elle est fid\u00e8le aux valeurs de la patrie, aux id\u00e9aux de la g\u00e9n\u00e9ration de la guerre de 1812. Et elle a su appr\u00e9cier dans la personnalit\u00e9 du g\u00e9n\u00e9ral sa position civique, sa noblesse, sa bravoure. La v\u00e9ritable h\u00e9ro\u00efne du roman c\u2019est elle, Tatiana, et non pas On\u00e9guine. Apr\u00e8s le duel avec Lensky ce dernier n\u2019est pas parti \u00e0 la guerre pour en quelque sorte racheter son p\u00e9ch\u00e9, non il est parti faire un tour \u00e0 la station thermale ! Et m\u00eame dans son penchant tardif pour Tatiana on peut voir seulement de l\u2019amour-propre: comment, elle \u00e9tait amoureuse de moi autrefois, c\u2019est \u00e0 moi qu\u2019elle doit revenir ! Et Pouchkine le punit en le privant de la possibilit\u00e9 d\u2019aimer, en le vouant au d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p>\u2013 Tous vos spectacles sont organis\u00e9s autour de la partition musicale, la musique joue un r\u00f4le primordial pour vous. Pourriez-vous parler du travail avec la partition musicale d\u2019\u00abEug\u00e8ne On\u00e9guine\u00bb ?<\/p>\n<p>R.T.-\u00a0Depuis toujours la musique accompagne mes r\u00e9p\u00e9titions. C\u2019est peut \u00eatre la musique li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019\u0153uvre sur laquelle je travaille, comme ici la musique de Tcha\u00efkovski, par exemple, ou la musique symphonique en g\u00e9n\u00e9ral. J\u2019ai choisi un th\u00e8me chez tel ou tel compositeur, et elle m\u2019accompagne durant toutes les r\u00e9p\u00e9titions. Ensuite mon compositeur habituel avec lequel je travaille, Faustas Latenas, qui suit les r\u00e9p\u00e9tions, pr\u00e9pare la musique du spectacle : ou en d\u00e9veloppant un arrangement, ou en \u00e9crivant sa propre partition. Je pense que mon destin aurait pu devenir tout autre si je n\u2019avais pas rencontr\u00e9 Faustas. Lui et mon sc\u00e9nographe habituel, Adomas Yatsovskis, je les consid\u00e8re tous les deux comme des metteurs en sc\u00e8ne, car ils connaissent intimement le th\u00e9\u00e2tre et le m\u00e9tier d\u2019acteur. Ils sont quelque part mes coauteurs. Finalement nous sommes une trinit\u00e9 ins\u00e9parable ! Et m\u00eame si parfois je suis bien tent\u00e9 de les \u00e9changer contre quelqu\u2019un de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, c\u2019est impossible, car ils sont finalement toujours les meilleurs !<\/p>\n<p>\u2013 Il y a une question que je ne peux pas ne pas vous poser. Elle concerne l\u2019\u00e9pisode de l\u2019anniversaire de Tania ! Je n\u2019ai pas compris pourquoi vous avez introduit dans le corps du spectacle, en dehors du sujet, cette sc\u00e8ne tr\u00e8s longue, invent\u00e9e de toutes pi\u00e8ces et qui ressemble plus \u00e0 un concert d\u2019amateurs, tr\u00e8s diff\u00e9rent du style de Pouchkine !<\/p>\n<p>R.T.- Pour expliquer, je dois revenir un peu en arri\u00e8re, vers ma mise en sc\u00e8ne d\u2019apr\u00e8s \u00abMalheur d\u2019avoir trop d\u2019esprit\u00bb de Griboedov o\u00f9 j\u2019ai introduit une repr\u00e9sentation d\u2019un th\u00e9\u00e2tre de serfs qui jouent pour leur seigneur. Le m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 ou d\u2019un coup je m\u2019\u00e9loigne du sujet vers le folklore, vers une certaine th\u00e9\u00e2tralisation formelle. Pourquoi ? C\u2019est li\u00e9 avec mon exp\u00e9rience tr\u00e8s personnelle. Je me rappelle \u00e0 16-17 ans, dans la campagne profonde, en hiver, je f\u00eatais mon anniversaire ce jour et j\u2019ai eu un sentiment tr\u00e8s aigu que loin, tr\u00e8s loin d\u2019ici, existent des grandes villes, des villes magnifiques, o\u00f9 vivent les gens beaux, purs, qui sentent si bon ! Et les relations entre ces gens-l\u00e0 sont aussi belles et pures et non pas comme ici dans notre campagne perdue ou m\u00eame la neige est grise ! Nous, nous sommes oubli\u00e9s, abandonn\u00e9s, il ne nous reste que chanter et r\u00eaver d\u2019une autre vie qui ne va jamais se r\u00e9aliser. Voil\u00e0 d\u2019o\u00f9 vient cet extrait du spectacle. C\u2019est vrai, il est long et je pensais le couper, et ensuite j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de le laisser tel quel : on arr\u00eate le sujet, on prend notre temps, on s\u2019en donne \u00e0 c\u0153ur joie dans ce concert purement th\u00e9\u00e2tral.<\/p>\n<p>\u2013 Un sorte d\u2019intermezzo \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du spectacle ?<\/p>\n<p>R.T.\u2013 Et oui, un intermezzo o\u00f9 on pr\u00e9sente toutes nos richesses : comment nous savons danser, chanter. Parfois on a envie tout simplement de s\u2019\u00e9clater.<\/p>\n<p>\u2013 Je voie deux th\u00e8mes, entrem\u00eal\u00e9s, dans votre spectacle : le g\u00e9nie joyeux de Pouchkine qu\u2019on chante et les t\u00e9n\u00e8bres envo\u00fbtantes de la vie russe. Comme l\u2019autre cot\u00e9 du miroir, wonderland russe (ce n\u2019est pas un hasard si l\u2019action sur sc\u00e8ne est refl\u00e9t\u00e9e dans les miroirs assombris).<\/p>\n<p>R.T.\u2013 Peut-\u00eatre ! Vous savez, Pouchkine est un auteur capricieux. Si nous perdons la gr\u00e2ce, la pr\u00e9cision, l\u2019esth\u00e9tique, il peut s\u2019en aller.<\/p>\n<p>\u2013 Rimas vous avez mont\u00e9s ces derni\u00e8res ann\u00e9es principalement les auteurs russes, \u00ab Le bal masqu\u00e9 \u00bb, \u00ab l\u2019Oncle Vania \u00bb, \u00ab Eug\u00e8ne On\u00e9guine \u00bb. Et vous ne vous \u00eates jamais int\u00e9ress\u00e9 aux auteurs fran\u00e7ais, par exemple ?<\/p>\n<p>R.T.\u2013 Si, si. Moli\u00e8re, Marivaux. Et maintenant je tourne autour de Racine. Je m\u2019approche, je m\u2019\u00e9loigne. Bien s\u00fbr, cette dramaturgie extr\u00eamement th\u00e9\u00e2trale ne peut pas ne pas m\u2019attirer. Attendons, j\u2019ai encore le temps.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/ECJ4USbw5OM\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour la tourn\u00e9e du Th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov au Th\u00e9\u00e2tre Marigny du 20 septembre au 3 octobre\u00a0 2019 Interview de Rimas Tuminas, metteur en sc\u00e8ne et\u00a0 directeur artistique du Th\u00e9\u00e2tre Vakhtangov, fait \u00e0 Paris en 2014. Affiche Paris-Europe. \u2013 Nous sommes \u00e0 Paris, dans un petit caf\u00e9 du boulevard Richard-Lenoir. 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