{"id":16933,"date":"2019-04-24T22:45:19","date_gmt":"2019-04-24T22:45:19","guid":{"rendered":"http:\/\/afficha.info\/?p=16933"},"modified":"2019-11-25T22:16:45","modified_gmt":"2019-11-25T22:16:45","slug":"post-scriptum-conclusion-definitive-et-non-scientifique-la-partie-parisienne-du-projet-dau-sous-son-angle-theatral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afficha.info\/?p=16933","title":{"rendered":"Post-scriptum: la partie parisienne du projet DAU sous son angle th\u00e9\u00e2tral. Avec Anatoli Vassiliev"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-16935 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau0.jpg\" alt=\"\" width=\"480\" height=\"359\" data-id=\"16935\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau0.jpg 480w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau0-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re \u00e9tape \u2014 parisienne \u2014 du projet DAU d&rsquo;Ilya Khrzhanovsky est termin\u00e9e \u2014 on pourrait dire, le premier tour d&rsquo;un coureur de longue distance&#8230; Un projet monumental, en cours depuis pr\u00e8s de dix ans \u00e0 Kharkov, o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 recr\u00e9\u00e9 un Institut de Physique de l\u2019\u00e9poque stalinienne (le tournage lui-m\u00eame y allait de 2006 \u00e0 2011).\u00a0 Reconstruit dans les moindres d\u00e9tails du pass\u00e9 (parfois \u00e9trangement exag\u00e9r\u00e9s), habit\u00e9 par des gens, dont beaucoup sont rest\u00e9s et ont v\u00e9cu sur le site pendant toute la p\u00e9riode, portant des v\u00eatements appropri\u00e9s des ann\u00e9es 30 ou 50 (jusqu&rsquo;aux sous-v\u00eatements authentiques!), se nourrissant de nourriture sovi\u00e9tique et la payant en argent sovi\u00e9tique&#8230; Aimer,\u00a0 baiser, se trahir l\u2019un l\u2019autre, rester toujours sous les yeux vigilants des agents du NKVD et d&rsquo;un objectif de cam\u00e9ra espion. Se soumettre \u00e0 l\u2019incroyable pression de cette surveillance mais r\u00e9ussir\u00a0 \u00e0 atteindre des sommets \u00e9galement incroyables de passion et de sinc\u00e9rit\u00e9&#8230; Au total, 700 heures de rushes, des milliers d&rsquo;objets authentiques, mais avant tout \u2014 les habitudes et attitudes acquises et un langage artistique totalement nouveau \u00e9labor\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019histoire du laur\u00e9at du prix Nobel, un physicien sovi\u00e9tique Lev Landau, n\u2019est pas transform\u00e9e en biopic, mais plut\u00f4t en une image captur\u00e9e par le double objectif d&rsquo;une cam\u00e9ra-obscura, nous offrant un double regard sur l&rsquo;histoire douloureuse et criminelle de la Russie. Elle s&rsquo;est transform\u00e9e en DAU, le nom finalement donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ensemble du cycle (avec un c\u00e9l\u00e8bre chef d&rsquo;orchestre de Perm, Theodore Currentzis jouant Dau lui-m\u00eame). L\u2019\u00e9poque stalinienne et son \u00e9cho dans la modernit\u00e9 russe. Services Secrets. La pression monstrueuse qui aplatit et paralyse une personne, lui laissant un \u00e9troit couloir de possibilit\u00e9s \u2014 un couloir sombre avec des plafonds en surplomb, menant&#8230; Dieu sait o\u00f9, surtout vers la trahison et la mort! Un institut privil\u00e9gi\u00e9 qui, dans son essence, n\u2019est gu\u00e8re meilleur qu\u2019un quelconque Goulag d\u2019esclavage. Fouilles et arrestations nocturnes continues, m\u00eame ici, dans un appartement commun relativement luxueux pour\u00a0 scientifiques privil\u00e9gi\u00e9s, avec ivresse perp\u00e9tuelle et f\u00eates de nuit, avec leurs manteaux de fourrure, leurs petits scandales et leurs d\u00e9bats anim\u00e9s&#8230; Si l\u2019on consid\u00e8re l&rsquo;aspect purement visuel et cin\u00e9matographique des films pr\u00e9sent\u00e9s, le c\u00f4t\u00e9 claustrophobe de l\u2019image est particuli\u00e8rement frappant. Plafonds bas de couloirs secrets, salles communes encombr\u00e9es, pleines de d\u00e9chets luxueux. Ici, ils boivent toute la nuit, ici, derri\u00e8re les rideaux, derri\u00e8re la porte en contreplaqu\u00e9 \u2014 ils baisent pr\u00e9cipitamment,\u00a0 grossi\u00e8rement sur des draps froiss\u00e9s, emp\u00eatr\u00e9s dans des couvertures de satin bon march\u00e9&#8230; Horizon bas, rayons obliques du soleil couchant ou lumi\u00e8re moribonde des lanternes de la cour. La vie mis\u00e9rable ind\u00e9cemment expos\u00e9e dans les sc\u00e8nes de fouilles nocturnes&#8230; Les gardes, les agents du NKVD, ou tout simplement les concierges silencieux, qui marchent r\u00e9guli\u00e8rement par paires le long des sentiers et des couloirs&#8230; Des images nous renvoyant visuellement \u00e0 Dancer in the Dark (Dancer dans le noir) de Lars von Trier ou \u00e0 Querelle de Reiner\u00a0 Werner Fassbinder..<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alors que nous essayons tous de reprendre notre souffle, il est maintenant important d&rsquo;\u00e9valuer au moins les r\u00e9sultats pr\u00e9liminaires (il reste encore Londres et Berlin \u00e0 venir: nouveaux films et nouveaux \u00e9v\u00e9nements du programme culturel). Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, 13 longs m\u00e9trages ont \u00e9t\u00e9 achev\u00e9s (en fait, il y en a d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019une vingtaine, puisque certains des num\u00e9ros de la s\u00e9rie contiennent r\u00e9ellement deux ou plusieurs \u0153uvres termin\u00e9es).\u00a0 Pr\u00e8s de 40 000 visiteurs qui sont entr\u00e9s pendant moins de trois semaines dans les trois principaux \u00ablieux de pouvoir\u00bb \u2014 Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet et Centre Pompidou avec des \u00abvisas\u00bb payants (qui fonctionnaient 24h\/24 et 7j\/7). Beaucoup d&rsquo;admirateurs, assis sur les marches la nuit, hypnotis\u00e9s, incapables de s\u2019\u00e9loigner d\u2019une exp\u00e9rience insolite et bizarre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais il faut bien l&rsquo;avouer: dans l&rsquo;ensemble, les professionnels du th\u00e9\u00e2tre ou du cin\u00e9ma ici en France n&rsquo;ont pas accept\u00e9 ce projet, ou plut\u00f4t, ont choisi de ne pas le remarquer.\u00a0 Il est probablement int\u00e9ressant d\u2019analyser ce qui a caus\u00e9 exactement un rejet aussi net et d\u00e9finitif dans la communaut\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre et du cin\u00e9ma fran\u00e7ais. Apr\u00e8s tout, on ne peut pas s\u00e9rieusement croire que des professionnels solides puissent \u00eatre aussi impressionnables, ou faire si aveugl\u00e9ment confiance aux publications de journaux&#8230; En fait, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 assez frapp\u00e9e par la r\u00e9action de certains de mes amis proches: beaucoup d\u2019entre eux consid\u00e9raient toute cette exp\u00e9rience comme \u00abmaladive\u00bb, \u00abdouloureuse\u00bb, \u00abvicieuse\u00bb, bref \u2014 malsaine&#8230; En effet, je pense que beaucoup de choses s\u2019expliquent par la base m\u00eame des pratiques performatives en France, dont la compr\u00e9hension remonte \u00e0 leurs pr\u00e9cieuses Lumi\u00e8res, au c\u00e9l\u00e8bre dialogue philosophique de Denis Diderot.\u00a0 Dans son Paradoxe sur le com\u00e9dien, il est dit que seul un vrai professionnel qui reste froid et imperturbable peut \u00eatre un bon acteur, c\u2019est-\u00e0-dire un professionnel qui n\u2019est pas affect\u00e9 par aucune passion explosive de son personnage. En fait, c\u2019est l\u00e0 que la fameuse \u00abtextocentricit\u00e9\u00bb du th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais prend son origine lorsque la t\u00e2che de l\u2019interpr\u00e8te n\u2019est que de tenter de justifier le texte d\u2019un auteur \u00e9trange par une intonation plausible et convaincante. Le DAU, essentiellement situ\u00e9e quelque part \u00e0 l&rsquo;intersection du th\u00e9\u00e2tre et du cin\u00e9ma, offre une approche compl\u00e8tement diff\u00e9rente du travail des interpr\u00e8tes. Ce sont tous des \u00eatres vivants, qui restent essentiellement eux-m\u00eames, qui revivent (\u00e0 leur propre stup\u00e9faction) des situations r\u00e9elles et leurs propres r\u00e9actions, qui vibrent, qui sont \u00e9tonn\u00e9s par leurs propres r\u00e9ponses, qui les surprennent invariablement, qui oublient compl\u00e8tement la cam\u00e9ra et qui finalement atteignent ce niveau de sublimation de la passion o\u00f9 peu importe que l\u2019objectif les regarde. Mais alors, que doit faire le spectateur quand tout son \u00eatre devient involontairement un miroir refl\u00e9tant le m\u00eame processus, si tout dans sa nature r\u00e9sonne en \u00e9cho, et que toute sa sensualit\u00e9 r\u00e9pond \u00e0 une exp\u00e9rience imm\u00e9diate et d\u00e9rangeante! Apr\u00e8s tout, si l&rsquo;amplitude de cette oscillation devient trop grande, tout commence \u00e0 se briser et \u00e0 s\u2019\u00e9crouler&#8230; C&rsquo;est vraiment un d\u00e9fi douloureux pour un public inexp\u00e9riment\u00e9&#8230; Sans parler d&rsquo;un spectateur fran\u00e7ais normal qui a l\u2019habitude de cr\u00e9er une distance de s\u00e9curit\u00e9 avec n\u2019importe quel art qui semble trop risqu\u00e9 ou suspect, qui a l\u2019habitude d\u2019ins\u00e9rer un rembourrage de protection entre lui et le spectacle!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Eh bien ici, il vaut la peine de se tourner vers l\u2019aspect le plus int\u00e9ressant du projet lui-m\u00eame \u2014 le travail avec les artistes-interpr\u00e8tes. La seule actrice professionnelle \u00e9tait une fille qui jouait l&rsquo;\u00e9pouse de Dau. Tous les autres ont \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9s soit parmi des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s et des professionnels de divers domaines (pour les principaux \u00abacteurs\u00bb), soit parmi certains types, avec la facult\u00e9 sp\u00e9cifique de captiver l\u2019imagination des spectateurs. Tous les interpr\u00e8tes ont travaill\u00e9 dans la technique d&rsquo;improvisation structur\u00e9e. En d&rsquo;autres termes, il n&rsquo;y avait pas de texte de sc\u00e9nario fourni, ce qui a \u00e9t\u00e9 discut\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avance (parfois avec le r\u00e9alisateur, parfois avec un partenaire) ont \u00e9t\u00e9 certains rep\u00e8res, des points tournants. Puis tout a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;improvisation directement sur le site. Avec la cam\u00e9ra qui suit les artistes, parfois pendant des heures. Avec une seule coupe autoris\u00e9e par le chef op\u00e9rateur \u2014 l\u2019incomparable\u00a0 J\u00fcrgen J\u00fcrges&#8230;<\/p>\n<div id=\"attachment_16939\" style=\"width: 360px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-16939\" class=\"wp-image-16939 size-full\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau2.jpg\" alt=\"\" width=\"350\" height=\"427\" data-id=\"16939\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau2.jpg 350w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau2-41x50.jpg 41w\" sizes=\"auto, (max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><p id=\"caption-attachment-16939\" class=\"wp-caption-text\">Anatoli Krupitsa &#8211; Anatoli Vassiliev<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tout le tissu ardent et douloureux du r\u00e9cit dans DAU n\u2019est pas, bien s\u00fbr, une simple tranche de vie spontan\u00e9e, prise au hasard par l\u2019op\u00e9rateur, une sorte de reality show. Mais d\u2019autre part, ce n\u2019est pas non plus une construction lin\u00e9aire, compos\u00e9e autour d\u2019une certaine parcelle, autour d\u2019un sc\u00e9nario fix\u00e9 par le r\u00e9alisateur.\u00a0 Des relations tr\u00e8s particuli\u00e8res commencent \u00e0 \u00e9merger\u00a0 entre la libert\u00e9 d&rsquo;improvisation de l\u2019interpr\u00e8te et la structure interne qui l\u2019habite et qui remonte sans cesse \u00e0 la surface. Gilles Deleuze nous donne l&rsquo;image d&rsquo;un \u00ab\u00e9v\u00e9nement nomade\u00bb (\u00abhasard pur\u00bb), al\u00e9atoire, qui aboutit finalement \u00e0 un \u00e9clair soudain, \u00e0 une explosion, d\u00e9formant ainsi la causalit\u00e9 habituelle et ennuyeuse du quotidien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En fait, il y a aussi quelque chose de sp\u00e9cial dans la nature s\u00e9duisante de la violence, qui constitue le sujet m\u00eame de la recherche ici, tout en devenant \u2014 d\u2019une certaine mani\u00e8re curieuse \u2014 l&rsquo;un des outils majeurs pour fa\u00e7onner et sculpter \u00e0 la fois l&rsquo;image et la technique des interpr\u00e8tes eux-m\u00eames.\u00a0 La s\u00e9duction, comme le rappelle Jean Baudrillard, \u00abest un processus circulaire, r\u00e9versible, de d\u00e9fi, de surench\u00e8re et de mort\u00bb (Jean Baudrillard. De la s\u00e9duction. S\u00e9duction\/Production). J&rsquo;ai moi-m\u00eame observ\u00e9 un processus assez similaire avec les interpr\u00e8tes pratiquant la technique d\u2019\u00e9tude, propos\u00e9 par Anatoli Vassiliev pour ses structures de situation (psychologiques) et structures de jeu (ludiques). Bien s\u00fbr, Vassiliev, qui travaille dans le th\u00e9\u00e2tre dramatique, commence toujours par une fondation litt\u00e9raire, avec le texte de l&rsquo;auteur. Il examine la structure interne de l\u2019\u0153uvre\u00a0 dramatique, avant de passer (assez rapidement, en quelques jours) au travail d&rsquo;improvisation des participants&#8230; Le c\u0153ur du probl\u00e8me r\u00e9side ici essentiellement dans la d\u00e9termination du vecteur: une sorte de fl\u00e8che d\u2019\u00e9nergie volante et emplum\u00e9e qui se d\u00e9place \u00e0 sa\u00a0 mani\u00e8re bizarre \u2014 du pass\u00e9 au futur (dans les structures psychologiques) ou du futur au pr\u00e9sent et au pass\u00e9 (dans les structures ludiques). Je pense qu\u2019en ao\u00fbt 2008, quand Ilya Khrzhanovsky, qui \u00e9tait venu au th\u00e9\u00e2tre antique d\u2019\u00c9pidaure pour la premi\u00e8re de M\u00e9d\u00e9e de Vassiliev, lui a sugg\u00e9r\u00e9 une possible participation au projet de DAU \u00e0 Kharkov, Vassiliev a accept\u00e9\u00a0 sans aucune h\u00e9sitation. Les principes cr\u00e9atifs de la construction du tissu performatif \u00e9taient ici beaucoup trop proches, trop li\u00e9s et consanguins pour \u00eatre rejet\u00e9s. La tentation de m\u00e9langer cette potion, ce breuvage, o\u00f9 la nature humaine elle-m\u00eame, avec tous ses rebondissements personnels, est utilis\u00e9e pour aller au-del\u00e0, est d\u2019avance pr\u00eate \u00e0 la transgression, \u00e9tait beaucoup trop forte&#8230; Et la plus grande tentation n\u2019\u00e9tait pas seulement de diriger les autres, mais \u2014 comme si tout d\u2019un coup s\u2019embarquant dans une aventure risqu\u00e9e \u2014 d\u2019essayez de faire tout cela avec sa propre nature d\u2019acteur.<\/p>\n<div id=\"attachment_16954\" style=\"width: 536px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-16954\" class=\"wp-image-16954\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau3.jpg\" alt=\"\" width=\"526\" height=\"427\" data-id=\"16954\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau3.jpg 450w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau3-62x50.jpg 62w\" sizes=\"auto, (max-width: 526px) 100vw, 526px\" \/><p id=\"caption-attachment-16954\" class=\"wp-caption-text\">Anatoli Krupitsa &#8211; Anatoli Vassiliev et Dau &#8211; Theodore Currentzis dans\u00a0 <em>\u00ab\u00a0<\/em>Le retour du fils prodigue\u00a0\u00bb<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vassiliev accepta d&rsquo;assumer le r\u00f4le d&rsquo;Anatoli Krupitsa (une sorte de paraphrase sur le destin du laur\u00e9at du prix Nobel Pyotr Kapitsa), le premier directeur de l&rsquo;Institut: le directeur du vaste monde, construit selon ses propres lois, le chef du ch\u00e2teau kafkien, de la citadelle secr\u00e8te, ou \u2014 comme cela a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9 plus tard dans le premier film du cycle Vassiliev, son propre \u00ab\u00e9tat dans l\u2019\u00c9tat\u00bb. Initialement, il a \u00e9t\u00e9 suppos\u00e9 que dans cette premi\u00e8re p\u00e9riode de la cr\u00e9ation de l&rsquo;Institut, Vassiliev jouerait en duo avec Theodore Currentzis (son coll\u00e8gue Dau\/Landau). Cependant, le champ d&rsquo;activit\u00e9 s\u2019est finalement consid\u00e9rablement \u00e9largi, et suffisamment de choses ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9es pour composer au moins quatre longs m\u00e9trages dans le cadre de l&rsquo;ensemble du projet. Vassiliev lui-m\u00eame a d\u00e9cid\u00e9 de faire la composition, le montage et toute la post-production de ce mat\u00e9riau, o\u00f9 il joue le r\u00f4le central. Aujourd\u2019hui, il d\u00e9finit le genre de son \u0153uvre comme \u00abun roman en quatre livres\u00bb, et les titres des deux premiers num\u00e9ros sont <em>Le retour du fils prodigue<\/em> et <em>Guerre et paix<\/em>.\u00a0 Le premier film\u00a0 pr\u00e9sent\u00e9 en premi\u00e8re \u00e0 Paris raconte le retour de Dau aupr\u00e8s de son patron, presque son p\u00e8re, qu\u2019il a trahi en signant un t\u00e9moignage d\u00e9taill\u00e9 devant les enqu\u00eateurs \u00e0 Kharkov; comme il le dit lui-m\u00eame \u2014 dans une horreur mortelle devant les cachots du NKVD, o\u00f9 il a d\u00e9j\u00e0 d\u00fb passer quelque temps. Krupitsa insiste pour que Dau revienne: dans cet \u00e9trange espace fantasmagorique cr\u00e9\u00e9 artificiellement, il y a plus de chances de survie&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Une cour ferm\u00e9e, o\u00f9 des gardes, ou des espions, ou simplement des serviteurs et des t\u00e9moins silencieux, marchent toujours par deux. De larges fen\u00eatres aux vitres \u00e9paisses, que les femmes de m\u00e9nage passent des heures et des heures \u00e0 frotter. Dau, qui appara\u00eet sur l\u2019escalier enneig\u00e9, v\u00eatu d\u2019une veste rouge frappante, qui nous rappelle ses errances \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Et ce geste vif et d\u00e9chirant de Krupitsa, lorsqu\u2019il ouvre la fen\u00eatre, ratisse une poign\u00e9e de neige sur le rebord de la fen\u00eatre et bourre de force la boule de neige dans la paume de Dau, confus. Vassiliev joue durement, d&rsquo;une mani\u00e8re brutale et brusque: rien ici qui nous rappelle une motivation psychologique! Au contraire, le spectateur a presque la sensation physique de l\u2019ouverture d\u2019un tube vertical, d\u2019un capot de four dans lequel le vent bourdonne et siffle, \u2014 eh bien, le performer monte sans cesse, il s\u2019accroche au partenaire, dans cette sublimation psychologique progressive de plus en plus haute, d\u00e9passant les limites des explications naturalistes et des comportements soigneusement motiv\u00e9s. Et le plaisir du jeu gorodki, un peu comme les quilles, quand Krupitsa et Dau tentent, encore et encore, de briser des pyramides complexes de b\u00e2tons de bois&#8230; Et les po\u00e8mes absurdes et sauvages compos\u00e9s sur place par Vassiliev (ils ressemblent aux vers d\u2019un surr\u00e9aliste russe d\u2019un mouvement OBERIU Alexander Vvedensky ou du capitaine Lebyadkin de Dosto\u00efevski: il propose de fourrer le cul du chef du NKVD, camarade Beria, avec d\u2019une excellente poudre chinoise et de lancer le commissaire dans l&rsquo;espace, glorifiant ainsi la science sovi\u00e9tique. Et la sc\u00e8ne du Parc de la Culture, o\u00f9 dans un cadre \u00e9trange, inclin\u00e9 en diagonale, les interlocuteurs semblent atteindre ensemble la v\u00e9rit\u00e9 humaine ultime (et il y a des peurs et des humiliations, et un moment de tendresse \u00e9trange, presque \u00e9rotique, quand ils se trouvent tous deux dans la neige fondante et la boue, au pied des bottes monumentales de Staline, et autour d\u2019eux, les gens continuent \u00e0 monter et \u00e0 descendre avec des sacs \u00e0 provisions et mallettes, ouvri\u00e8res et jeunes femmes dactylographes.<\/p>\n<div id=\"attachment_16941\" style=\"width: 558px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-16941\" class=\"wp-image-16941\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau4.jpg\" alt=\"\" width=\"548\" height=\"308\" data-id=\"16941\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau4.jpg 500w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau4-84x47.jpg 84w\" sizes=\"auto, (max-width: 548px) 100vw, 548px\" \/><p id=\"caption-attachment-16941\" class=\"wp-caption-text\">\u00ab\u00a0Le retour du fils prodigue\u00a0\u00bb<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 De beaux dialogues, construits enti\u00e8rement sur des fondements oniriques, de songes et de r\u00eaves: ils parlent de la nature du pouvoir (\u00abLe pouvoir doit \u00eatre aim\u00e9, il ne suffit pas de l\u2019endurer, sinon il vous soup\u00e7onnera toujours \u2014 il faut l\u2019aimer vraiment, aller \u00e0 son c\u0153ur, afin de tout exploser de l\u2019int\u00e9rieur\u00bb). Les disputes sur Don Juan et Faust alternent avec des histoires sur le p\u00e9ch\u00e9 originel et sur les relations avec les femmes&#8230; Les mots ici s\u2019envolent facilement d&rsquo;eux-m\u00eames, comme des moineaux ou des pigeons, il est clair que personne ne les avait m\u00e9moris\u00e9s auparavant, ils sont si l\u00e9gers et en m\u00eame temps si maladroits.\u00a0 Au contraire, comme Antonin Artaud l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit, \u00abLa question d\u2019ailleurs ne se pose pas de faire venir sur la sc\u00e8ne et directement\u00a0 des id\u00e9es m\u00e9taphysiques, mais de cr\u00e9er des sortes de tentations, d\u2019appels d\u2019air autour de ces id\u00e9es. Et l\u2019humour avec son anarchie, la po\u00e9sie avec son symbolisme et ses images, donnent comme une premi\u00e8re notion des moyens de canaliser la tentation de ces id\u00e9es\u00bb (Antonin Artaud. Le Th\u00e9\u00e2tre et son double. Le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 (Premier manifeste)). Les interlocuteurs boivent du cognac et fument leurs innombrables cigarettes, mais chaque fois qu\u2019une autre id\u00e9e m\u00e9taphysique appara\u00eet devant nos yeux, Vassiliev parvient \u00e0 faire tomber le pathos avec une blague surr\u00e9aliste \u2014 ou il sort simplement un jouet m\u00e9canique de l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re, une ballerine qui ressemble \u00e0 un insecte terrifiant, levant les jambes sur un plateau de bronze&#8230; Ces deux partenaires, inextricablement li\u00e9s dans une liasse de dialogues, semblent flotter dans une mer sombre et brumeuse, o\u00f9 les rivages ne sont pas visibles, o\u00f9 la tension explose de temps en temps par des virages brusques et inattendus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le deuxi\u00e8me film du \u00abroman\u00bb de Vassiliev, intitul\u00e9 Guerre et paix, est principalement consacr\u00e9 aux dialogues de physiciens russes et \u00e9trangers, vieilles connaissances de grands laboratoires scientifiques, r\u00e9unis au d\u00e9but des ann\u00e9es 40, au moment m\u00eame o\u00f9 la guerre \u00e9clate.\u00a0 Dans ce mat\u00e9riel, s\u00e9lectionn\u00e9 et \u00e9dit\u00e9 par Vassiliev lui-m\u00eame, on trouve des arguments sur la nature du fascisme (y compris les raisonnements inattendus du scientifique italien Carlo Rovelli, qui est cens\u00e9 venir de l&rsquo;Italie de Mussolini: il parle surtout de la tentation esth\u00e9tique et artistique\u00a0 du fascisme, de la beaut\u00e9 de la passion d\u00e9brid\u00e9e et sauvage).\u00a0 Mais au d film se trouve un dialogue entre le c\u00e9l\u00e8bre metteur en sc\u00e8ne Peter Sellars (qui joue un physicien invit\u00e9) et Krupitsa (Vassiliev), un dialogue qui tourne autour de l\u2019ancien texte bouddhiste Vimalak\u012brti-Nirde\u015ba-S\u016btra (Preceptes de Vimalak\u012brti). La figure du la\u00efque Vimalak\u012brti, qui, selon l\u2019audacieuse disposition du r\u00e9cit, se permet d\u2019enseigner aux moines \u00e9clair\u00e9s, sert de base. Le texte philosophique lui-m\u00eame est interrompu par des moments soudains, lorsqu&rsquo;un exemple inattendu s&rsquo;immisce dans la discussion, modifiant compl\u00e8tement la perspective de la r\u00e9flexion.\u00a0 Oui, et Sellars lui-m\u00eame, mentor et pros\u00e9lyte bouddhiste, sugg\u00e8re soudain \u00e0 chacun de l\u2019honorable assembl\u00e9e une exp\u00e9rience m\u00e9ditative risqu\u00e9e: oser et regarder directement dans les yeux de\u00a0 sa m\u00e8re morte.<\/p>\n<div id=\"attachment_16937\" style=\"width: 524px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-16937\" class=\"wp-image-16937\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau1.jpg\" alt=\"\" width=\"514\" height=\"380\" data-id=\"16937\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau1.jpg 480w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/vassilievdau1-68x50.jpg 68w\" sizes=\"auto, (max-width: 514px) 100vw, 514px\" \/><p id=\"caption-attachment-16937\" class=\"wp-caption-text\">\u00ab\u00a0Guerre et Paix\u00a0\u00bb<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous arrivons ici \u00e0 cette id\u00e9e de la vision st\u00e9nop\u00e9ique, c\u2019est-\u00e0-dire, une vision artificiellement press\u00e9e, \u00e9troitement focalis\u00e9e, qui donne tout \u00e0 coup une focalisation et une nettet\u00e9 compl\u00e8tement diff\u00e9rentes.\u00a0 Et avec tout cela \u2014 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame du regard, de voyeurisme, qui est si important pour tout le projet DAU, lorsque le regard d&rsquo;un observateur occasionnel passe par un trou de serrure \u00e9troit. Nous pouvons nous-m\u00eames organiser cette entr\u00e9e \u2014 par l&rsquo;ouverture instantan\u00e9e, semblable \u00e0 une piq\u00fbre d&rsquo;\u00e9pingle, par une fissure, une fente \u00e9troite du \u00abmoment\u00bb ph\u00e9nom\u00e9nal. Eh bien, les philosophes peuvent choisir ici parmi toute une cha\u00eene de synonymes pour d\u00e9signer cette fissure instantan\u00e9e, ce trou soudain dans la surface de l&rsquo;existence, jusqu&rsquo;alors lisse et dense. La \u00abcassure\u00bb, \u00abfente\u00bb (Ri\u00df) de Martin Heidegger, la \u00abbr\u00e8che\u00bb, la \u00abfissure \u00e0 travers laquelle la lumi\u00e8re brille\u00bb (zazor) d&rsquo;Anatoli Vassiliev et le \u00abmoment\u00bb, \u00abinstant\u00bb (\u00d8ieblik) de S\u00f8ren Kierkegaard se rapportent simultan\u00e9ment \u00e0 \u00abl&rsquo;\u0153il\u00bb et au \u00abregard\u00bb (\u00aben un clin d&rsquo;oeil\u00bb).\u00a0 Ou le \u00abbalayage des cils\u00bb (resnota), nous r\u00e9v\u00e9lant pour la premi\u00e8re fois la vision du monde sous un angle diff\u00e9rent, \u00e0 travers une ouverture sp\u00e9cialement cr\u00e9\u00e9e (Sigismund Krzhizhanovsky. Filosofema o teatre (Philosoph\u00e8me sur le th\u00e9\u00e2tre)).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Toutes les th\u00e9ories de \u00abl\u2019\u00e9nergie\u00bb dans le th\u00e9\u00e2tre et dans l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral sont fond\u00e9es sur l\u2019image d\u2019une force sauvage et puissante qui se presse, se faufile \u00e0 travers cette ouverture \u00e9troite: des \u0153uvres de penseurs religieux du Shiva\u00efsme du Cachemire (Abhinavagupta, Kshemaraja) aux trait\u00e9s de Kierkegaard (avec son concept de \u00abpassion\u00bb \u2014 Lidenskab \u2014 en tant que paradigme unique de la pratique esth\u00e9tique et de l\u2019exp\u00e9rience religieuse), les \u00e9crits fi\u00e9vreux d\u2019Artaud (o\u00f9 la cruaut\u00e9 n\u2019est pas, bien s\u00fbr, la brutalit\u00e9 noire ou sale, mais plut\u00f4t le fondement, la source tr\u00e8s ardente et dangereuse de notre vie, ainsi que de l\u2019exp\u00e9rience artistique&#8230;), \u2014 jusqu\u2019\u00e0 Jerzy Grotowski qui d\u00e9sirait construire des \u00abtunnels\u00bb et des \u00abcanaux\u00bb pour se connecter \u00e0 la transcendance par des \u00e9clats de tension sans cesse renouvel\u00e9s, tissant ainsi un lien mental d\u2019une personne aux rythmes universels. Jusqu&rsquo;\u00e0 Vassiliev lui-m\u00eame, pratiquant une technique d&rsquo;\u00e9tude assez dure et impitoyable, utilisant la capacit\u00e9 d&rsquo;un novice \u00e0 s&rsquo;ouvrir \u00e0 des impulsions extr\u00eames et radicales de sa propre nature \u2014 que le r\u00e9alisateur n&rsquo;a plus qu&rsquo;\u00e0 guider et fa\u00e7onner correctement pour son \u0153uvre achev\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En g\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;exp\u00e9rience de la confrontation politique est pr\u00e9sent\u00e9e dans DAU principalement comme une exp\u00e9rience spirituelle et esth\u00e9tique. Elle ne peut exister sans deux conditions: sans une immersion dangereuse et extr\u00eame dans les couches profondes de notre conscience, \u2014 ainsi que sans moyens esth\u00e9tiques de r\u00e9sistance et de d\u00e9passement. Dans son \u00c9pilogue au Postdramatisches Theater (Le Th\u00e9\u00e2tre post-dramatique), Hans-Thies Lehmann dit que les moyens esth\u00e9tiques deviennent une m\u00e9thode de lutte politique beaucoup plus efficace que n\u2019importe quel manifeste de parti. Pour rompre avec cette fusion de criminels et de forces de s\u00e9curit\u00e9, pour saper les conspirations bureaucratiques, leurs stratag\u00e8mes contre nous tous, nous ne pouvons qu\u2019utiliser des m\u00e9thodes artistiques et de nouvelles formes, \u2014 un marteau d\u2019une esth\u00e9tique nouvelle qui finira par les d\u00e9sorienter et \u00e9tablir de nouvelles r\u00e8gles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Comme le disait\u00a0 Jean Baudrillard: \u00abLe pouvoir s\u00e9duit.\u00a0 Mais pas au sens vulgaire d\u2019un d\u00e9sir des masses, d\u2019un d\u00e9sir complice (tautologie qui revient \u00e0 fonder la s\u00e9duction dans le d\u00e9sir des autres) \u2014 non: il s\u00e9duit par cette r\u00e9versibilit\u00e9 qui le hante&#8230; Pas de positions s\u00e9par\u00e9es: le pouvoir s\u2019accomplit selon une relation duelle, o\u00f9 il jette \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 un d\u00e9fi, et o\u00f9 il est mis au d\u00e9fi d\u2019exister. S\u2019il ne peut s\u2019\u00ab\u00e9changer\u00bb selon ce cycle minimal de s\u00e9duction, de d\u00e9fi et de ruse, il dispara\u00eet tout simplement.\u00bb (Jean Baudrillard. De la s\u00e9duction. S\u00e9duction\/Production). Je pense que ce qu\u2019on voit d&rsquo;abord dans sa propre exp\u00e9rience, quelque chose qu\u2019on est horrifi\u00e9 de d\u00e9couvrir en soi-m\u00eame, c&rsquo;est ce mod\u00e8le d\u2019interaction mutuelle, d\u2019interp\u00e9n\u00e9tration. Et peut-\u00eatre un mot plus important ici est la contamination crois\u00e9e, l\u2019infection. \u00catre infect\u00e9 par cette s\u00e9duction de relations sadomasochistes qui sont toujours intrins\u00e8quement \u00e9rotiques et donc, dans un sens, follement attirantes (d\u2019une mani\u00e8re plut\u00f4t dosto\u00efevskienne). \u00c9tant infect\u00e9 par le syndrome de Stockholm, c\u2019est essayer encore et encore de trouver des excuses \u2014 pas tant pour justifier sa propre l\u00e2chet\u00e9 que pour justifier le bourreau qui t\u2019humilie&#8230; Un fl\u00e9au maudit et damn\u00e9 qui r\u00e9pand ses spores partout&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-16978 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/dau02.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"322\" data-id=\"16978\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/dau02.jpg 500w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/dau02-78x50.jpg 78w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Et pourtant, la r\u00e9action \u00e0 cette infection, \u00e0 cette peste est diff\u00e9rente. On peut prendre au moins deux films (\u00e0 mon avis, parmi les meilleurs du projet): <em>Natasha<\/em> et <em>Brave People (Gens courageux). <\/em>Dans le premier, l&rsquo;agent de s\u00e9curit\u00e9 Agippo essaye de recruter une barmaid, qui s&rsquo;\u00e9tait auparavant permis d\u2019\u00eatre un peu n\u00e9gligente pour coucher avec un \u00e9tranger. Eh bien, cette fille, bien frott\u00e9e de vie, rus\u00e9e et en m\u00eame temps simple d\u2019esprit, parfois \u2014 une musaraigne tapageuse, parfois \u2014 une r\u00eaveuse \u00e9mouvante et sentimentale, cette fille simple est tout \u00e0 fait pr\u00eate \u00e0 signer n\u2019importe quel papier annon\u00e7ant sa coop\u00e9ration. Elle se tient m\u00eame avec une certaine dignit\u00e9, pensant qu\u2019elle est totalement prot\u00e9g\u00e9e par sa volont\u00e9 d\u2019accepter \u00e0 l&rsquo;avance, d&rsquo;accepter toutes les r\u00e8gles du jeu. C\u2019est juste que les r\u00e8gles elles-m\u00eames ne lui sont pas enti\u00e8rement connues. Un jeu sp\u00e9cial o\u00f9 ce n\u2019est pas le mat\u00e9riel humain qui est important, mais plut\u00f4t cette routine formelle elle-m\u00eame. Encore une fois, Baudrillard nous explique tout: \u00abLa r\u00e9currence du jeu proc\u00e8de d\u2019une r\u00e8gle, et c\u2019est une figure de s\u00e9duction et de plaisir&#8230; affect ou repr\u00e9sentation, toute figure r\u00e9p\u00e9titive de sens est une figure de mort&#8230; La r\u00e9currence du jeu proc\u00e8de alors directement du destin, et elle est l\u00e0 comme destin. Non pas comme pulsion de mort,.. jusqu\u2019aux cr\u00e9puscules en tropiques des syst\u00e8mes de sens, mais une forme d\u2019incantation rituelle, de c\u00e9r\u00e9monial o\u00f9 les signes exer\u00e7ant une sorte d\u2019attraction violente les uns sur les autres ne laissent plus place au sens, et ne peuvent que se redoubler.\u00bb (Jean Baudrillard. <em>De la s\u00e9duction. La passion de la r\u00e8gle<\/em>). Ce qu\u2019il faut, ce n\u2019est pas seulement une signature sur une feuille de papier, c\u2019est toute la c\u00e9r\u00e9monie de la destruction, de la diffamation physique. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 cruellement battue, Natasha, nue, est forc\u00e9e de se violer avec une bouteille. Elle retourne ensuite dans le bureau de l&rsquo;agent de s\u00e9curit\u00e9, essayant na\u00efvement d&rsquo;utiliser tous ces jolis trucs f\u00e9minins toutes ces choses mignonnes qui ont si bien march\u00e9 dans sa vie ant\u00e9rieure: apr\u00e8s tous ces exercices saliques elle essaye toujours de flirter, de murmurer quelque sur ses \u00abbeaux yeux\u00bb, se d\u00e9fendre, comme elle seule peut et sait comment\u2026 Ils s\u2019embrassent m\u00eame au revoir comme de bons amis! Mais Natasha ne voit pas comment, plus tard, Agippo se rince la bouche avec de la vodka, crachant tout le go\u00fbt possible qui persiste de ce sous-humain finalement humili\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et <em>Brave People<\/em> \u2014 Andrei et Dasha, qui appartiennent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la \u00abclasse cr\u00e9ative\u00bb\u2026 Les strat\u00e9gies de r\u00e9sistance sont diff\u00e9rentes ici. On voit un vrai physicien londonien, l\u2019un des auteurs de la \u00abth\u00e9orie des cordes\u00bb, Andrei Losev, qui n\u2019a pas seulement visit\u00e9 le projet avec d\u2019autres c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s, mais qui a v\u00e9ritablement grandi dans cette r\u00e9alit\u00e9, Andrei, qui vit dans l\u2019appartement commun des scientifiques avec sa femme Dasha. Comme il est r\u00e9el, comme il est facile de s\u2019identifier \u00e0 lui! Avec tout son conformisme in\u00e9vitable des discours loyalistes \u00e0 la r\u00e9union du parti, avec toute sa l\u00e2chet\u00e9 touchante. Et pourtant \u2014 la possibilit\u00e9 de cr\u00e9ativit\u00e9, m\u00eame dans ces conditions diaboliques de violence et de surveillance, tout \u00e7a compte&#8230; Et ce petit juif intelligent, faible et ob\u00e9issant, tient jusqu&rsquo;au bout: il est litt\u00e9ralement crucifi\u00e9, barbouill\u00e9 contre le mur du bureau de s\u00e9curit\u00e9 pendant l\u2019interrogatoire, mais dans le g\u00e9missement pitoyable d&rsquo;une personne presque bris\u00e9e, presque \u00e9cras\u00e9e, on peut\u00a0 encore discerner le m\u00eame \u00abnon!\u00bb.\u00a0 Une sc\u00e8ne merveilleuse quand il se saoule chez soi plus tard, une sc\u00e8ne merveilleuse d\u2019un scandale communautaire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et absurde, une sc\u00e8ne merveilleuse d\u2019amour, de sexe tendre entre \u00e9poux \u2014 pr\u00e9sent\u00e9e comme le refuge ultime, comme la seule \u00eele de l\u2019humanit\u00e9 qui reste&#8230; Et l\u2019hyst\u00e9rie douloureuse de Dasha \u2014 sa propre fa\u00e7on de r\u00e9sister, de s&rsquo;accrocher \u00e0 lui, de ne pas rompre les relations, avec de cris vains: \u00absauve-moi!\u00bb, \u00abemm\u00e8ne-moi loin d&rsquo;ici!\u00bb L\u2019emmener\u00a0 \u2014 o\u00f9?\u00a0 La bo\u00eete est herm\u00e9tiquement ferm\u00e9e, la galerie qui est toujours surveill\u00e9e, avec sa vue panoramique en rond, ne te laisserait jamais sortir&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il s&rsquo;av\u00e8re que les vestiges de la dignit\u00e9 humaine, les vestiges de la moralit\u00e9 humaine sont partiellement prot\u00e9g\u00e9s (bien que non garantis) par une seule chose \u2014 la cr\u00e9ativit\u00e9, la capacit\u00e9 \u00e0 se d\u00e9passer, la capacit\u00e9 \u00e0 inventer, \u00e0 construire quelque chose de nouveau. En ce sens, une autre variante de la r\u00e9sistance est montr\u00e9e par le directeur de l&rsquo;Institut Anatoli Krupitsa, m\u00eame s&rsquo;il a lui-m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er cette gigantesque utopie constructiviste&#8230; Il s\u2019y conna\u00eet en conception d\u2019univers imaginaires, qui se transforment miraculeusement, comme par\u00a0 magie, en b\u00e2timents th\u00e9\u00e2traux monumentaux, en performances puissantes, en improvisations sp\u00e9cialement pr\u00e9par\u00e9es et en m\u00eame temps essentiellement spontan\u00e9es&#8230; Comme il le dit dans le premier film \u00e0 son ami et coll\u00e8gue Dau: \u00abnous sommes avant tout des physiciens&#8230; tu es un romantique et moi, je suis un praticien\u00bb. En fin de compte, c\u2019est seulement la cr\u00e9ativit\u00e9 qui sauve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et maintenant j\u2019aimerais ajouter quelque chose d\u2019assez risqu\u00e9.\u00a0 C\u2019est la cr\u00e9ativit\u00e9, qui est elle-m\u00eame initialement infect\u00e9e par la peste. La cr\u00e9ativit\u00e9, toujours en croissance \u00e0 partir d\u2019une source noire et sombre de passion boueuse. Il y a dans la nature humaine celle-ci, cette \u00e9nergie dionysiaque, cette tournure extatique de violence, douleur, bouche douloureusement ouverte, qui se brise en un cri silencieux&#8230; L\u2019intr\u00e9pide visionnaire, Antonin Artaud, en a parl\u00e9 \u2014 apr\u00e8s tout, pour lui, le moment de la cr\u00e9ativit\u00e9, surtout l\u2019instant de la vraie cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale et performative s&rsquo;apparente \u00e0 une plaie infection de la peste (Antonin Artaud. Le Th\u00e9\u00e2tre et son double. Le th\u00e9\u00e2tre et la peste). C\u2019est ainsi qu&rsquo;est n\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9, o\u00f9 la cruaut\u00e9 n\u2019est pas le\u00a0 rev\u00eatement int\u00e9rieur, laid et sordide, des relations sociales, mais le soleil noir lui-m\u00eame, qui se manifeste dans un paroxysme de passion&#8230; L\u2019artiste peut r\u00e9sister \u2014 ne serait-ce que seulement parce qu&rsquo;en lui il y a un miroir semblable, refl\u00e9tant le m\u00eame ab\u00eeme noir, la m\u00eame pulsation criminelle d\u2019une passion anarchique, sans loi&#8230; Et c\u2019est exactement dans quelle mesure la cr\u00e9ativit\u00e9 d\u2019un artiste pareil d\u00e9passe les bornes, transgresse le cadre moral des obligations sociales, que Lars von Trier nous a parl\u00e9 dans sa parabole sur la nature de la cr\u00e9ativit\u00e9 \u2014 The House That Jack Built (La Maison que Jack a construite).<\/p>\n<p>Cr\u00e9dit photo: Phenomen IP, 2019<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re \u00e9tape \u2014 parisienne \u2014 du projet DAU d&rsquo;Ilya Khrzhanovsky est termin\u00e9e \u2014 on pourrait dire, le premier tour d&rsquo;un coureur de longue distance&#8230; Un projet monumental, en cours depuis pr\u00e8s de dix ans \u00e0 Kharkov, o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 recr\u00e9\u00e9 un Institut de Physique de l\u2019\u00e9poque stalinienne (le tournage lui-m\u00eame y allait de 2006 &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":18,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-16933","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-divers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/16933","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=16933"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/16933\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=16933"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=16933"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=16933"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}