{"id":18765,"date":"2020-06-15T14:50:32","date_gmt":"2020-06-15T14:50:32","guid":{"rendered":"http:\/\/afficha.info\/?p=18765"},"modified":"2020-06-19T23:52:30","modified_gmt":"2020-06-19T23:52:30","slug":"derriere-la-vitre-le-bal-masque-des-decennies-plus-tard-un-naturaliste-anatoli-vassiliev-donne-une-seance-de-jeu-a-la-comedie-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afficha.info\/?p=18765","title":{"rendered":"Derri\u00e8re la vitre: \u00ab\u00a0Le bal masqu\u00e9\u00a0\u00bb des d\u00e9cennies plus tard. Un naturaliste &#8211; Anatoli Vassiliev &#8211; donne une s\u00e9ance de jeu \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18489 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/balmasque4.jpg\" alt=\"\" width=\"480\" height=\"360\" data-id=\"18489\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/balmasque4.jpg 480w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/balmasque4-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/p>\n<p>Voici un exemple parfait, un exemple pur de la survie d&rsquo;un objet d&rsquo;art: la premi\u00e8re performance, mise en sc\u00e8ne par Anatoli Vassiliev \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, et maintenant, en temps de quarantaine, montr\u00e9e online. Pr\u00e8s de trente ans ont pass\u00e9, moi-m\u00eame, je l&rsquo;ai vu pour la premi\u00e8re fois dans son int\u00e9gralit\u00e9: je n&rsquo;\u00e9tais pas encore en France pour le voir se d\u00e9rouler en direct, et sur une vid\u00e9o que Vassiliev a montr\u00e9 au maximum deux ou trois sc\u00e8nes \u00e0 ses \u00e9tudiants, \u00e0 part cela, rien n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 montr\u00e9.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00ab\u00a0Le Bal masqu\u00e9\u00a0\u00bb (1938) \u00e9tait le dernier spectacle de Vsevolod Meyerhold (\u00e0 vrai dire, juste une reprise de sa production c\u00e9l\u00e8bre de 1917 avec la sc\u00e9nographie et costumes d\u2019Alexandre Golovine). On se souvient de cinq rideaux peints et de robes luxueuses, plut\u00f4t comme une r\u00e9flexion faible et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la Commedia dell&rsquo;Arte dans ce lugubre Leningrad stalinien. En 1992, le m\u00eame Lermontov, la m\u00eame pi\u00e8ce en vers sur la jalousie et le crime passionnel devient la premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un directeur de th\u00e9\u00e2tre russe \u00e0 Paris&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Un cadeau du destin inattendu : un metteur en sc\u00e8ne russe relativement jeune, qui apr\u00e8s le succ\u00e8s \u00e9tonnant de \u00ab\u00a0Six personnages\u00a0\u00bb de Pirandello, re\u00e7oit soudainement en 1990 une invitation de Jacques Lassalle pour faire un spectacle \u00e0 la l\u00e9gendaire Com\u00e9die-Fran\u00e7aise. Lassalle lui-m\u00eame se rappelle dans une de ses interviews comment il a voulu ouvrir son th\u00e9\u00e2tre \u00e0 de nouvelles tendances et \u00e0 un nouveau r\u00e9pertoire, en \u00e9num\u00e9rant sans accroc un certain nombre d&rsquo;auteurs russes, de Griboyedov et Gogol \u00e0 (autant que je me souvienne) Boulgakov&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vassiliev avait d\u00e9j\u00e0 accept\u00e9 la proposition de Lassalle, mais il voulait, pour ainsi dire, \u00e9tirer les doigts avant de commencer les r\u00e9p\u00e9titions. En f\u00e9vrier 1992, il passe deux semaines \u00e0 Bruxelles, o\u00f9 vient \u00e9galement la jeune Val\u00e9rie Dr\u00e9ville, qui vient de perdre son mentor sur l\u2019\u00e2me les th\u00e8mes russes \u2014 Antoine Vitez. Le travail sur place est principalement bas\u00e9 sur la technique habituelle des \u00e9tudes psychologiques de Vassiliev (la m\u00e9thode d&rsquo;improvisation structur\u00e9e, con\u00e7ue par Stanislavski et Maria Knebel, et \u00e9labor\u00e9e par Vassiliev) mais il est d\u00e9j\u00e0 clair que les principaux dialogues seront ma\u00eetris\u00e9s dans des structures conceptuelles et ludiques. Val\u00e9rie ne participe pas \u00e0 la pratique g\u00e9n\u00e9rale du jeu d&rsquo;acteur, elle est assise tranquillement dans un coin, perplexe, curieuse, admirative&#8230; Elle a d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 le casting pour le r\u00f4le de Nina, elle a plusieurs r\u00f4les s\u00e9rieux dans le th\u00e9\u00e2tre derri\u00e8re son dos, mais juste sous ses yeux commence \u00e0 d\u00e9velopper quelque chose de tout \u00e0 fait nouveau. Parlant de cette premi\u00e8re \u00e9tape quelques ann\u00e9es plus tard, Vassiliev dit que gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience belge, Val\u00e9rie est venue \u00e0 la pi\u00e8ce deux semaines plus t\u00f4t que les autres, et Jean-Luc Boutt\u00e9, qui jouait le r\u00f4le d&rsquo;Arbenine, a rejoint l&rsquo;\u00e9quipe deux semaines plus tard, car il \u00e9tait auparavant engag\u00e9 dans une autre production.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Quoi qu&rsquo;il en soit, le travail a commenc\u00e9, au printemps, il s&rsquo;est poursuivi avec de v\u00e9ritables r\u00e9p\u00e9titions. Val\u00e9rie elle-m\u00eame a maintenant souvent repris les \u00e9tudes, bien qu&rsquo;elle ait essay\u00e9 cette nouvelle technique principalement avec ses jeunes partenaires. Boutt\u00e9, selon elle, pendant deux semaines enti\u00e8res, est rest\u00e9 assis sur sa chaise dans la salle de r\u00e9p\u00e9tition, plut\u00f4t ferm\u00e9 et lugubre, \u00e0 \u00e9couter les longues tirades de Vassiliev, mais surtout \u00e0 enfoncer son nez crochu dans le texte. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, finalement, un jour, il dise au metteur en sc\u00e8ne \u00ab\u00a0Maintenant, calme-toi. J&rsquo;ai compris\u00a0\u00bb.\u00a0 \u00a0<\/p>\n<p>Vassiliev a invit\u00e9 son constant sc\u00e9nographe, un chevalier fid\u00e8le jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort \u2014 Igor Popov \u2014 \u00e0 faire la sc\u00e9nographie. Philippe Lagrue, qui \u00e9tait r\u00e9gisseur du plateau et responsable g\u00e9n\u00e9ral de la Salle Richelieu (et qui a ensuite travaill\u00e9 avec Vassiliev comme directeur technique et m\u00eame comme sc\u00e9nographe), se souvient maintenant que Vassiliev a expos\u00e9 et agrandi l&rsquo;espace au maximum, il a arrach\u00e9 les ailes lat\u00e9rales, il a lib\u00e9r\u00e9 le terrain de tout le rev\u00eatement suppl\u00e9mentaire, mais a entrecoup\u00e9 l&rsquo;espace de jeu par des \u00e9crans mobiles l\u00e9gers, l&rsquo;a divis\u00e9 par des parois de verre transparent (enfin, tr\u00e8s probablement, de Plexiglas), coup\u00e9 par les arcs&#8230; Le plancher en bois pr\u00e9sente de nombreux trous et fentes: un petit orchestre de musiciens devait \u00eatre plac\u00e9 en dessous. Finalement, le compositeur et musicien Kamil Tchalaev, avec sa petite \u00e9quipe et son ch\u0153ur, finit par se cacher derri\u00e8re la sc\u00e8ne, cach\u00e9 par un l\u00e9ger rideau blanc, m\u00eame si une minuscule fosse d&rsquo;orchestre est encore bien visible et parfois tr\u00e8s \u00e9clair\u00e9e; en effet, la baronne Shtral (Catherine Salviat) glisse souvent au bord de celle-ci, en faisant bruiter ses jupes&#8230; Les costumes ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s par Boris Zaborov, un peintre et artiste exceptionnel, qui est parti du concept des costumes de bal masqu\u00e9 pour cr\u00e9er un jeu assez artificiel, mais a pouss\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e du doublement festif \u00e0 ses limites. D&rsquo;une part, les costumes sont souvent \u00e9l\u00e9gants: pendant le bal, ils ressemblent davantage \u00e0 des v\u00eatements raffin\u00e9s et intemporels: robes blanches et l\u00e9g\u00e8res \u00e0 taille serr\u00e9e pour les dames, uniformes ou costumes noirs et manteaux longs et \u00e9troits pour les hommes aristocrates&#8230; Mais voici aussi les jupes de mascarade des personnages anonymes, et les masques qui cachent le visage des courtisanes ou des soubrettes. Ici, les jupes sont coup\u00e9es en demi-cercle devant, de sorte que l&rsquo;on peut facilement voir leur ventre et leurs jambes en bas blancs (Vassiliev m\u2019a dit qu\u2019il voulait que les actrices affichent de petits triangles sombres sous des tissus semi-transparents, mais elles ont refus\u00e9). Les masques eux-m\u00eames (pas de trace de long bec, pas d&rsquo;allusion \u00e0 une \u00ab\u00a0bauta v\u00e9nitienne\u00a0\u00bb) sont soit des lunettes noires rondes, g\u00e9n\u00e9ralement port\u00e9es par les aveugles, soit des sacs \u00e9tranges, couvrant toute la t\u00eate, bien ajust\u00e9s, lac\u00e9s sur les c\u00f4t\u00e9s, rappelant les images des femmes dominatrices dans les pratiques sadomasochistes. Miroirs et cloisons de verre multicouches, reflets multiples, doubles et illusoires \u2014 une v\u00e9ritable image de r\u00eave, qui sert de prolongement naturel aux salons de jeux et de musique&#8230; Ce que vous pouvez voir maintenant, en regardant l&rsquo;\u00e9cran du moniteur, n&rsquo;est pas tant l&rsquo;image d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 la\u00efque avec sa m\u00e9canique d&rsquo;\u00e9tiquette sans \u00e2me, qu&rsquo;un mirage fluide, un monde d&rsquo;automates toujours doubl\u00e9s, effrayants et moqueurs de \u00ab\u00a0Der Sandmann\u00a0\u00bb de E.T.A. Hoffmann.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 On se souvient \u00e0 jamais de la danse m\u00e9morable et rythm\u00e9e des paires de jeunes filles au bal, qui s&rsquo;inclinent et font la r\u00e9v\u00e9rence comme des poup\u00e9es m\u00e9caniques, et d&rsquo;un paon de fer, qui tourne dans le coin de la salle, hurlant de sa voix presque humaine et \u00e9tendant sa queue vert-violet toutes les deux minutes. Et un contre-t\u00e9nor maladivement sensuel, androgyne, portant une casquette serrant fermement son cr\u00e2ne, avec des plumes sombres attach\u00e9es par en dessous, avec des l\u00e8vres peintes de fa\u00e7on \u00e9clatante, et d&rsquo;\u00e9normes cercles de mascara bleu. Son aria sera indispensable tant dans la sc\u00e8ne du bal que dans celle de la mort de Nina, mais toute la musique l\u00e9g\u00e8rement pr\u00e9tentieuse de Glazounov, \u00e9crite sp\u00e9cialement pour la mise en sc\u00e8ne l\u00e9gendaire de Meyerhold en 1917, a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9e et restructur\u00e9e par Kamil Tchalaev, allant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, jusqu&rsquo;aux cordes aigu\u00ebs et d\u00e9chir\u00e9es de la passion tordue&#8230; Et toujours \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, l&rsquo;innocence exag\u00e9r\u00e9e et accentu\u00e9e, la simplicit\u00e9 enfantine: ici, Val\u00e9rie se met \u00e0 chanter, elle interpr\u00e8te une romance dans le salon avec sa voix cassante et enfantine \u2014 mais comme elle fait simultan\u00e9ment \u00e9cho et d\u00e9double le spectacle professionnel de \u00ab\u00a0marionnettes\u00a0\u00bb! En g\u00e9n\u00e9ral, le luxe et la volupt\u00e9 d\u00e9cadente de tout le style fin-de-si\u00e8cle de Golovine (adopt\u00e9 pour le spectacle de Meyerhold) est ici soit grandement simplifi\u00e9, lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un tas de d\u00e9tails \u00e9labor\u00e9s, ou vice versa \u2014 raffin\u00e9, tendu en un fil fin et pointu, focalisant notre regard, et comme s&rsquo;il nous piquait de sa pointe ac\u00e9r\u00e9e&#8230; Tout comme les cadres de fil de fer, qui en principe doivent \u00eatre cach\u00e9s dans des jupes, \u2014 ici ils jouent non seulement le r\u00f4le de crinoline, mais sont aussi tir\u00e9s sans vergogne \u00e0 l&rsquo;air libre, les poup\u00e9es dansantes les portent sur la t\u00eate comme d&rsquo;\u00e9tranges abat-jours, m\u00eame Val\u00e9rie elle-m\u00eame dans la sc\u00e8ne finale est pr\u00e9sent\u00e9e d\u00e9shabill\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 la touchante blouse de lin aux bretelles tombantes \u2014 et \u00e0 la jupe du cadre inf\u00e9rieur, si semblable \u00e0 la crinoline transparente et dure de la poup\u00e9e pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Casanova dans le film c\u00e9l\u00e8bre de Fellini. Je vois ici une disposition tr\u00e8s claire, qui est \u00e9vidente m\u00eame dans les costumes: la Mascarade qui est multicolore et spectaculaire \u2014 et le Bal, qui reste essentiellement en noir et blanc. Le Prince changera d&rsquo;apparence et de tenue bien plus tard, plus pr\u00e8s de la fin \u2014 quand il commencera \u00e0 comprendre sous quelles roues il s&rsquo;est tomb\u00e9&#8230;<\/p>\n<div id=\"attachment_18768\" style=\"width: 510px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-18768\" class=\"size-full wp-image-18768\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/vassiliev-valerie-dreville.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"375\" data-id=\"18768\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/vassiliev-valerie-dreville.jpg 500w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/vassiliev-valerie-dreville-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><p id=\"caption-attachment-18768\" class=\"wp-caption-text\">Anatoli Vassiliev avec Val\u00e9rie Dr\u00e9ville.\u00a0 Photo: N.Isaeva<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La mort, divers, multiples visages de la mort auxquels on ne peut \u00e9chapper. Et il ne faut pas oublier que la mort s&rsquo;est vraiment arr\u00eat\u00e9e et a visit\u00e9 cette production dans la vie r\u00e9elle, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son parcours humain \u2014 un tout jeune acteur, Richard Fontana est mort quelques jours apr\u00e8s la premi\u00e8re, Boutt\u00e9 lui-m\u00eame, d\u00e9j\u00e0 gravement malade lors des premi\u00e8res r\u00e9p\u00e9titions, est mort un peu plus d&rsquo;un an plus tard. Mais le m\u00eame \u00e9l\u00e9ment est profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans les images les plus frappantes du spectacle: c&rsquo;est le visage de la mort m\u00e9canique, la destruction d&rsquo;un jouet favori \u2014 ou la mort d&rsquo;un joueur lui-m\u00eame. Une jambe s\u00e8che d&rsquo;Arbenine, \u00e9maci\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os, enferm\u00e9e dans une attelle chirurgicale en cuir, qui ressemble \u00e0 la botte d&rsquo;un cavalier. Son fauteuil roulant noir, qui ressemble \u00e0 une petite carrosse, conduit victorieusement dans une foule d&rsquo;invit\u00e9s. Un ange-enfant lumineux en robe transparente, en jupe et pantalon court: il veut tellement prot\u00e9ger Nina, mais il continue \u00e0 tourner autour du verre avec de la glace empoisonn\u00e9e, il saupoudre autour de lui de ses herbes s\u00e8ches, sa poudre secr\u00e8te \u2014 est-ce un poison dangereux? une potion protectrice?<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais le spectacle lui-m\u00eame nous hantait par son image d\u2019un jeu avec la mort, appr\u00e9ci\u00e9 selon les r\u00e8gles les plus s\u00e9v\u00e8res. Vassiliev aime inventer des attractions effrayantes. Jeu de cartes, jeu de hasard, avec son attente (en temps r\u00e9el et non pas sc\u00e9nique), quand exactement la bonne carte sortira, \u2014 jou\u00e9 avec cet esprit de l&rsquo;intrigue ultime, qui est en m\u00eame temps un tour de triche, un tour trompeur \u2014 cependant, ce qui est mis sur cette carte est, soit dit en passant, la vie humaine elle-m\u00eame. Arbenine, un joueur \u00e0 sa moelle, n&rsquo;est dans son \u00e9l\u00e9ment natal qu&rsquo;\u00e0 la table des cartes \u2014 l\u00e0, il est roi et dieu, c&rsquo;est juste dommage qu&rsquo;il ne puisse pas toujours trouver un adversaire digne de ce nom (enfin, probablement que cette fois, son partenaire \u2014 la mort \u2014 se cache \u00e0 nouveau avec succ\u00e8s sous la m\u00eame table!). Et voici les mots de Vassiliev, lorsqu&rsquo;il se souvient de l&rsquo;action maintenant, vingt-huit ans plus tard: \u00ab\u00a0La pi\u00e8ce n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9e sur la base de structures de situation, tu te trompes si tu penses comme \u00e7a \u2014 ce sont surtout des dialogues, des dialogues conceptuels&#8230; Tout le travail sur le \u00ab\u00a0Bal masqu\u00e9\u00a0\u00bb est sorti des dialogues entre Arbenine et Kazarine, mais comme l&rsquo;un de mes acteurs \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mourant, je n&rsquo;ai pas fait le reste de ces dialogues correctement et j&rsquo;ai ensuite coup\u00e9 la plupart d&rsquo;entre eux&#8230; Mais le drame russe est toujours m\u00eal\u00e9, hybride, et il y a toujours une forte vie \u00e9motionnelle des personnages, et la psych\u00e9 continue toujours \u00e0 s&rsquo;infiltrer dans le concept ici\u00a0\u00bb. Eh bien, ces dialogues des deux acteurs qui tiennent tout le tissu de la pi\u00e8ce ensemble, sonnent plus ou moins comme suit: \u00ab\u00a0Arbenine: Vous devez tester, toucher impartialement \/ Vos capacit\u00e9s et votre \u00e2me: en de nombreuses parties \/ les d\u00e9monter&#8230;. Kazarine: Quelle que soit la fa\u00e7on dont vous interpr\u00e9tez votre Voltaire ou votre Diderot \u2014 \/ Le monde n&rsquo;est pour moi qu&rsquo;un jeu de cartes \/ La vie est une banque de cartes; le destin continue \u00e0 r\u00eaver, et je joue \/ Et j&rsquo;applique les r\u00e8gles du jeu aux gens\u00a0\u00bb. Dans la version finale du spectacle, ces deux personnages ont essentiellement \u00e9t\u00e9 combin\u00e9s et fusionn\u00e9s, ils ont roul\u00e9 et se sont fondus comme de minuscules boules de mercure, se rassemblant \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;Arbenine (seulement pour se s\u00e9parer \u00e0 nouveau dans l&rsquo;\u00c9pilogue dans le redoublement effrayant et grotesque d&rsquo;Arbenine, qui perd sa raison, et de l&rsquo;Inconnu, l&rsquo;accusant de meurtre).<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais la performance, tant de beaut\u00e9 pure, tant de peur frissonnante! Et comment \u2014 apr\u00e8s tout ce temps \u2014 tout est vu diff\u00e9remment&#8230; Parce que plus tard, il y a eu la production de Vassiliev bas\u00e9e sur \u00ab\u00a0L&rsquo;histoire d&rsquo;un homme inconnu\u00a0\u00bb de Tchekhov \u00e0 TNS et le travail le plus r\u00e9cent sur le cycle de films \u00ab\u00a0DAU\u00a0\u00bb. Je me souviens, bien s\u00fbr, d&rsquo;un autre jeu avec des jouets et des machines \u00e9rotiques \u2014 c&rsquo;est son \u00ab\u00a0Th\u00e9r\u00e8se-philosophe\u00a0\u00bb de Boyer d&rsquo;Argens au th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on, o\u00f9 pour Val\u00e9rie Dr\u00e9ville et Stanislas Nordey tous les r\u00f4les \u00e9taient construits sur des structures ludiques. Cependant, tous les diff\u00e9rents automates et jouets de \u00ab\u00a0Th\u00e9r\u00e8se\u00a0\u00bb sont cr\u00e9\u00e9s surtout pour le plaisir (je le dis avec une certaine approximation, car la pornographie, sur laquelle ce jeu est largement bas\u00e9, est assez froide \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, mais la fonction m\u00eame de toutes ces machines est plut\u00f4t joyeuse, invent\u00e9e pour la jouissance). Pour moi, le vecteur interne de \u00ab\u00a0Th\u00e9r\u00e8se\u00a0\u00bb est exactement l&rsquo;inverse \u2014 et finalement c\u2019est la femme qui remporte toute la partie&#8230; Il y a l&rsquo;amour qui \u00e9merge \u2014 et tout est couvert par l&rsquo;ourlet de sa robe. Mais dans Lermontov et Tchekhov (comme Vassiliev les lit), le personnage central est un homme sombre, un joueur n\u00e9, et il joue directement avec la Mort (tout comme dans \u00ab\u00a0Det Sjunde Inseglet\u00a0\u00bb de Bergman), \u00e0 moins que \u2014 faute d&rsquo;un adversaire digne de ce nom \u2014 il n&rsquo;effectue \u00e9galement les coups pour la Mort elle-m\u00eame, en son nom&#8230; Ici, dans le \u00ab\u00a0Bal masqu\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des rouages de l&rsquo;action, nous pouvons voir des forces irr\u00e9sistibles et d\u00e9moniaques progressivement expos\u00e9es. Leur p\u00e9digr\u00e9e est tir\u00e9 du po\u00e8me \u00ab\u00a0Le D\u00e9mon\u00a0\u00bb de Lermontov. Ici, sur sc\u00e8ne, on peut voir toutes les dimensions du travail dramatique: la psychologie subtile et complexe, l&rsquo;incroyable beaut\u00e9 visuelle, la m\u00e9taphysique pure des dialogues&#8230; Mais aussi, en plus de cela \u2014 aussi \u00e9trange que cela puisse para\u00eetre \u2014 un lien avec notre histoire, l&rsquo;histoire russe, ce terrible destin qui garde sa propre partition s\u00e9par\u00e9e dans ce jeu. Destin, fatum, mais pas seulement la trag\u00e9die de certains individus confus \u2014 plut\u00f4t la trag\u00e9die du peuple, de la nation dans son ensemble&#8230; Je dois admettre que je ne m&rsquo;attendais pas \u00e0 ce que ce c\u00f4t\u00e9 particulier transparaisse. Et il est maintenant tr\u00e8s visible sous la loupe de l&rsquo;\u00e9poque, clairement discernable \u00e0 la surface m\u00eame de l&rsquo;\u00e9cran. La compr\u00e9hension du jugement de Dieu, tiss\u00e9e dans l&rsquo;histoire sanglante du pays&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et encore une fois, je ne veux pas parler ici de l&rsquo;opposition d&rsquo;Arbenine, en tant que h\u00e9ros romantique, \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 impersonnelle et conformiste. On peut plut\u00f4t voir ce d\u00e9sespoir, ce destin de la nation gel\u00e9e, \u00e0 jamais enfouie sous les couches de terre sale, qui sont en quelque sorte dissimul\u00e9es sous les planches de la sc\u00e8ne du th\u00e9\u00e2tre&#8230; Toute la nation enterr\u00e9e sous les couches de verre, sous les taches de sang&#8230; \u00a0Dans les quatre films r\u00e9cents de la s\u00e9rie \u00ab\u00a0L\u2019Empire\u00a0\u00bb de Vassiliev (ils font partie du projet \u00ab\u00a0Dau\u00a0\u00bb d&rsquo;Ilya Khrzhanovsky), on retrouve l&rsquo;image du directeur de l&rsquo;Institut de physique, dur et s\u00e9v\u00e8re (jou\u00e9 par Vassiliev lui-m\u00eame), qui creuse un petit refuge de son propre monde-laboratoire \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;univers sovi\u00e9tique brutal. Un monde forc\u00e9ment comprim\u00e9 et aplati par les pierres meuli\u00e8res de l&rsquo;histoire. Et on peut essayer de pr\u00e9server les restes, les brins de dignit\u00e9 uniquement dans cette passion pour l&rsquo;exploration, dans la cr\u00e9ativit\u00e9&#8230; L\u00e0, le jeu (et c\u2019est tr\u00e8s \u00e9vident qu\u2019il s\u2019agit du jeu vraiment dangereux, peut-\u00eatre \u00a0mortel) suit des r\u00e8gles qui ne sont pas toujours claires pour les participants, mais bien transparentes au destin lui-m\u00eame. Et pas seulement les personnages, mais aussi les performeurs-improvisateurs qui les incarnent, \u2014 ces acteurs qui par leur volont\u00e9 et leur choix r\u00e9current forment non seulement leur propre comportement, mais aussi l&rsquo;intrigue elle-m\u00eame, \u2014 ils commencent soudain \u00e0 ex\u00e9cuter des actes libres et cr\u00e9atifs qui leur donnent au moins un avant-go\u00fbt de vraie libert\u00e9.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Parce que si on regarde sous cet angle, le cadre lui-m\u00eame change, \u2014 le cadre, dans lequel toute l&rsquo;action est inscrite. Et le concept d\u00e9montre non seulement une compr\u00e9hension assez subtile des individus (qui se tiennent l\u00e0 devant l&rsquo;\u0153il de Dieu), mais aussi la compr\u00e9hension du destin du pays. En effet, toute notre histoire dans la version Lermontov \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire prise sous le signe du Destin et de la Libert\u00e9&#8230; Cependant, la m\u00e9thode m\u00eame de compr\u00e9hension est ici clairement prescrite par Vassiliev \u2014 la compr\u00e9hension ne peut \u00eatre atteinte que par l&rsquo;instrument de la libert\u00e9, comme nous le dit \u00e9galement un entretien r\u00e9cent de Val\u00e9rie Dr\u00e9ville&#8230; Probablement c\u2019est \u00e7a qui nous montre la source de ce besoin urgent, presque tr\u00e9pidant, d&rsquo;improvisation, de cette attention du metteur en sc\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;individualit\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e, d\u00e9complex\u00e9e, spontan\u00e9e de l&rsquo;acteur. Celui qui joue? Non, pas exactement. Celui qui participe. Dans sa propre vie et dans quelque chose de beaucoup plus grand&#8230; Dans sa vie, dans son art, dans notre destin commun et partag\u00e9.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Maintenant, j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;il est plus clair que la fa\u00e7on dont Arbenine a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 \u00e9tait complexe. Il s&rsquo;inscrit en fait dans la lign\u00e9e d&rsquo;autres figures importantes du concept d&rsquo;univers et d&rsquo;art de Vassiliev: comme je l&rsquo;ai dit, nous pouvons voir ici le D\u00e9mon de Lermontov, son Arb\u00e9nine, l&rsquo;Homme inconnu de la nouvelle de Tchekhov, le Directeur de l\u2019Institut Anatoli Krupitsa (c&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 que se situe aussi M\u00e9d\u00e9e de Heiner M\u00fcller, puisque dans son essence m\u00eame elle n&rsquo;est \u00ab\u00a0ni homme ni femme\u00a0\u00bb). Un \u00ab\u00a0couteau d&rsquo;obsidienne\u00a0\u00bb, un couteau de verre de volcan noir-verd\u00e2tre, comme mon ami l&rsquo;a dit r\u00e9cemment \u00e0 une autre occasion. Pas un poignard de damas, non, quelque chose fabriqu\u00e9 dans un mat\u00e9riau diff\u00e9rent, quelque chose de beaucoup plus ancien. Et \u00e9trangement fragile (bien qu&rsquo;il coupe aussi parfaitement que l&rsquo;acier). Une pierre translucide \u00e9br\u00e9ch\u00e9e et tranchante, avec sa lame tranchante impitoyable. Ce couteau qui est utilis\u00e9 non pas contre quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, disons, un \u00eatre aim\u00e9 (bien que seul l&rsquo;amour puisse faire approcher un autre \u00eatre humain suffisamment pr\u00e8s pour \u00eatre bless\u00e9), ni m\u00eame contre une soci\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re. Il est dirig\u00e9, peut-\u00eatre, contre l&rsquo;univers dans son ensemble (bien que cette forme particuli\u00e8re de l&rsquo;arme ne puisse \u00eatre aiguis\u00e9e que dans des conditions particuli\u00e8res)&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oui, nous parlons du concept o\u00f9 tout est enracin\u00e9, du fait qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une histoire de relations psychologiques, bien que Nina soit ici tellement sensuelle, tellement vuln\u00e9rable. Val\u00e9rie a magnifiquement d\u00e9ploy\u00e9 son h\u00e9ro\u00efne, p\u00e9tale apr\u00e8s p\u00e9tale (surtout quand elle joue avec le Prince en utilisant toute sa coquetterie f\u00e9minine \u2014 et jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort tragique, jusqu&rsquo;au ce mascara bleu \u00e9tal\u00e9 qu&rsquo;elle pleure, jusqu&rsquo;\u00e0 cette \u00e2me qui se d\u00e9tache du corps, se l\u00e8ve et vient lentement \u00e0 la porte). \u00c0 travers Nina (pour Vassiliev, en g\u00e9n\u00e9ral, cela se passe surtout par un personnage f\u00e9minin), on peut voir d&rsquo;abord le sentiment, l&rsquo;\u00e9motion, cet \u00e9l\u00e9ment sensuel infiniment significatif de la pi\u00e8ce \u2014 et ce n&rsquo;est que dans son dernier dialogue qu&rsquo;elle entre finalement dans des constructions conceptuelles, ludiques. (Nous nous souvenons tous, de ces Grecs anciens qui nous restent de l&rsquo;\u00e9poque universitaire, disons, des Pythagoriciens: f\u00e9minin\/humide \u2014 masculin\/sec. Le f\u00e9minin est plut\u00f4t comme l&rsquo;\u00e2me (\u03c8\u03c5\u03c7\u03ae), et le masculin est comme l&rsquo;esprit lui-m\u00eame (\u03c0\u03bd\u03b5\u03cd\u03bc\u03b1), bien qu&rsquo;ils soient entrelac\u00e9s et connect\u00e9s&#8230;). \u00c0 la fin, Nina, en tant qu&rsquo;\u00e2me humaine \u00e9ternelle, restera un t\u00e9moin silencieux, s&rsquo;assi\u00e9ra et regardera ce qui se passe ensuite \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 la fin \u2014 tout comme la morte Zina\u00efda Fyodorovna (de \u00ab\u00a0L\u2019Histoire d&rsquo;un homme inconnu\u00a0\u00bb) \u00e9coute les derni\u00e8res confessions des personnages masculins dans le spectacle\u00a0 de Vassiliev. Arbenine incarne une autre essence, il existe dans un autre \u00e9l\u00e9ment, celui de la p\u00e8gre, du monde souterrain, au clair de lune, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il tourne en rond autour de sa victime, sa bien-aim\u00e9e, \u00e0 peine capable de se pencher dans les arcs de verre, les traversant furieusement dans son fauteuil roulant&#8230; Tournant en rond \u2014 comme un faucon noir \u2014 oh non, un peu comme M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s, qui aime tellement se disputer avec les savants, qui aime les exp\u00e9riences alchimiques, et le sens m\u00eame du jeu&#8230; Et pourtant, ce n&rsquo;est pas seulement le Mal pur comme oppos\u00e9 au Bien, ce n&rsquo;est pas quelque chose qui pr\u00e9sente un signe math\u00e9matique pur du mal. Il a bien plus \u00e0 voir avec un esprit affam\u00e9, curieux, explorateur, qui veut toujours exp\u00e9rimenter, faire des exp\u00e9riences en chair et en os, donc \u2014 qui est n\u00e9cessairement cruel. Comme un r\u00e9volutionnaire ou un artiste qui est toujours cruel et dur par son essence m\u00eame. Qui restera toujours un terroriste complotant contre la r\u00e9alit\u00e9 donn\u00e9e, r\u00e9elle, jamais vraiment satisfait de celle-ci&#8230; Et la performance elle-m\u00eame, bien qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 initialement bas\u00e9e sur des structures psychologiques et m\u00eame enracin\u00e9e en elles, finit par d\u00e9passer clairement leurs limites. La sc\u00e9nographie que le metteur en sc\u00e8ne \u00a0a exig\u00e9e, ces costumes et masques abstraits, ces trous dans le sol (disent-ils \u2014 pour l&rsquo;orchestre, oh, vraiment ?!), ce personnage du Joueur \u2014 tout cela a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 pour quelque chose de plus.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce qu&rsquo;Arbenine veut vraiment, c&rsquo;est \u00ab\u00a0tester\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0explorer\u00a0\u00bb l&rsquo;univers \u2014 et pas seulement Nina \u2014 comme s&rsquo;il mordait une pi\u00e8ce de monnaie avec ses dents pour prouver qu&rsquo;elle est authentique&#8230; Il a besoin de go\u00fbter, d&rsquo;exp\u00e9rimenter la puret\u00e9 de son amour et la lumi\u00e8re magique et translucide de sa mort&#8230; Dans son laboratoire physique priv\u00e9, tel un alchimiste joueur et dupeur, il veut avant tout voir: est-il possible de briser, de changer toute la construction de cet univers, de tordre cette nature humaine, si elle se trouve en manque ? Ou si elle n&rsquo;est pas assez bien con\u00e7ue et forg\u00e9e ? Il faut v\u00e9rifier, tester&#8230; Je me souviens que l&rsquo;Inconnu dans la production de Tchekhov de Vassiliev ramasse des bouteilles de vin vides comme des fioles de produits chimiques ou des tubes de verre, les met dans un sac en filet pour transformer le tout en une figure symbolique du G\u00e9n\u00e9ral, un fonctionnaire important \u2014 et ensuite le faire exploser en enfer&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Un naturaliste. Un scientifique, qui teste et torture la nature&#8230; La question essentielle de cet interrogatoire ressemble \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 ceci: que peut-on en tirer, est-il possible de la presser suffisamment pour lib\u00e9rer l&rsquo;esprit, pour r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;esprit dans sa forme pure ? Que pouvez-vous obtenir de la nature humaine, en la transformant en un acte de sublimation, \u2014 non par piti\u00e9 ou compassion, mais \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cette observation proche et impitoyable, en tant que technicien studieux, en tant qu&rsquo;artiste? O\u00f9 la piti\u00e9 et l&rsquo;amour sont sublim\u00e9s \u00e0 l&rsquo;avance \u2014 ou utilis\u00e9s comme des outils: comme des pinces qui remuent et tirent la mati\u00e8re en fusion, comme un marteau ma\u00e7onnique qui finit par la forger, comme un creuset alchimique. Pour l&rsquo;\u00e9tudier avec pr\u00e9cision \u2014 et ensuite pour br\u00fbler tout ce qui pourrait \u00eatre inutile ou superficiel. Et quelque part dans ces terres lointaines, Antonin Artaud erre, pensif. Avec son go\u00fbt un peu particulier pour les processus alchimiques&#8230; Et encore une chose: dans ce qu&rsquo;Artaud appelait \u00ab\u00a0la cruaut\u00e9\u00a0\u00bb, et que moi, j&rsquo;appelle \u00abla passion\u00bb, on peut g\u00e9n\u00e9ralement discerner une pulsion tr\u00e8s puissante \u2014 cette piq\u00fbre d&rsquo;amour jaloux et particulier, et de sa propre double \u2014 passion et mis\u00e9ricorde agonisante&#8230; Une compassion douloureuse? En tout cas, une sorte de sensualit\u00e9 transform\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je me souviens que j&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 surpris que Vassiliev soit g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme un n\u00e9o-classique (probablement en raison de son perfectionnisme, ainsi que de son amour de l&rsquo;antiquit\u00e9, de la couleur blanche, des lignes nettes et pr\u00e9cises). Mais s&rsquo;il y a un n\u00e9o-romantique dans ce monde, c&rsquo;est bien lui! Il se sent tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise en compagnie de Pouchkine, il aime son travail, mais l&rsquo;attraction de son coeur en partie irrationnel et passionn\u00e9e l&rsquo;attire clairement vers Lermontov&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Mais en tout cas, cette production est rest\u00e9e \u00e0 bien des \u00e9gards pour Vassiliev lui-m\u00eame le souvenir d&rsquo;une offense blessante : la critique fran\u00e7aise a prononc\u00e9 son jugement de fa\u00e7on p\u00e9remptoire et unanime, le public fran\u00e7ais s&rsquo;est lev\u00e9 et a quitt\u00e9 la salle en masse, les spectateurs criaient des insultes depuis les galeries&#8230; Ces jours-ci, on voit clairement que la mise en sc\u00e8ne\u00a0reste l&rsquo;une des plus coh\u00e9rentes et claires, l&rsquo;une des plus transparentes de ses repr\u00e9sentations&#8230; Mais les Fran\u00e7ais ont du mal \u00e0 se d\u00e9tacher du th\u00e9\u00e2tre de la routine famili\u00e8re&#8230; Il aura fallu pr\u00e8s de trente ans pour que le \u00ab\u00a0Bal masqu\u00e9\u00a0\u00bb soit class\u00e9e parmi les meilleures, les plus \u00e9tonnantes productions de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise. Je pense que la faute en revient surtout aux critiques: ils sont souvent assez conservateurs.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais il y a aussi une diff\u00e9rence de langue et de culture qui compte, car les intonations recherch\u00e9es par Vassiliev \u2014 par exemple, des mots presque indiscernables murmur\u00e9s par les personnages autour du jeu de cartes \u2014 toutes ces intonations sont incontestablement russes, pas n\u00e9cessairement le langage des gens simples, souvent elles semblent assez aristocratiques, mais elles sont diff\u00e9rentes, tr\u00e8s diff\u00e9rentes du discours social fran\u00e7ais banalis\u00e9&#8230; Eh bien, Andr\u00e9 Markowicz (c\u2019est \u00e0 lui qu\u2019a \u00e9t\u00e9 command\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre une nouvelle traduction de Lermontov) a \u00e9crit il y a quelques jours dans son post sur Facebook: \u00ab\u00a0Des \u00e9trangers dans la maison de Moli\u00e8re\u201d&#8230; C\u2019est comme \u00e7a que Michel Cournot avait titr\u00e9 son article dans le \u201cMonde\u201d pour nous assassiner, nous, les \u00e9trangers, Vassiliev et Markowicz. Je ne lui ai jamais pardonn\u00e9, je ne lui ai jamais plus adress\u00e9 la parole, mais, je le dis dans ma chronique de 2015, Cournot avait raison. Nous sommes des \u00e9trangers, et quoi, pour la fa\u00e7on dont je traduis, je le suis rest\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et pour conclure, quelques mots sur Jean-Luc Boutt\u00e9 tir\u00e9s de la merveilleuse lettre de Val\u00e9rie adress\u00e9e \u00e0 moi il y a une semaine:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Puis un jour, il y a eu une \u00e9tincelle, et il a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre Arbenine de fa\u00e7on fulgurante.<\/p>\n<p>On \u00e9tait tr\u00e8s li\u00e9s.<\/p>\n<p>Copains pas vraiment. Il m\u2019impressionnait et lui \u00e9tait pudique.<\/p>\n<p>Mais le travail des \u00e9tudes nous a&#8230; comment dire? Fait nous rencontrer.<\/p>\n<p>Et ce qu\u2019il y avait entre nous c\u2019\u00e9tait bien de l\u2019amour, pas celui de la vie, mais celui de la vie artistique, tu vois?<\/p>\n<p>Le jour de la derni\u00e8re il a offert un pot, et \u00e0 fait un discours en mon honneur.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait aussi une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre avec moi car comme j\u2019avais d\u00e9missionn\u00e9 du Fran\u00e7ais, les gens \u00e9taient un peu froids \u00e0 mon \u00e9gard.<\/p>\n<p>Ce soir la, apr\u00e8s la derni\u00e8re repr\u00e9sentation, apr\u00e8s ce petit verre d\u2019adieu, j\u2019ai pris mes affaires dans ma loge et j\u2019ai quitt\u00e9 le fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Je ne l\u2019ai plus revu, il est mort un an et demi apr\u00e8s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Eh bien, Val\u00e9rie, une note entre parenth\u00e8ses, est presque imm\u00e9diatement partie en Russie, pour essayer de suivre des cours au th\u00e9\u00e2tre de Vassiliev \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;art dramatique\u00a0\u00bb. Pour elle, une toute nouvelle vie cr\u00e9ative s&rsquo;ouvrait&#8230; \u00c0 Moscou, o\u00f9 elle a continu\u00e9 \u00e0 voyager r\u00e9guli\u00e8rement pour suivre son ma\u00eetre, elle commence finalement son nouveau travail sur la premi\u00e8re version de \u00ab\u00a0M\u00e9d\u00e9e-Mat\u00e9riau\u00a0\u00bb de Heiner M\u00fcller.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Voici un exemple parfait, un exemple pur de la survie d&rsquo;un objet d&rsquo;art: la premi\u00e8re performance, mise en sc\u00e8ne par Anatoli Vassiliev \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, et maintenant, en temps de quarantaine, montr\u00e9e online. Pr\u00e8s de trente ans ont pass\u00e9, moi-m\u00eame, je l&rsquo;ai vu pour la premi\u00e8re fois dans son int\u00e9gralit\u00e9: je n&rsquo;\u00e9tais &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":179,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-18765","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-divers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18765","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18765"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18765\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18765"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18765"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18765"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}