{"id":18964,"date":"2020-07-08T23:16:31","date_gmt":"2020-07-08T23:16:31","guid":{"rendered":"http:\/\/afficha.info\/?p=18964"},"modified":"2023-02-01T15:25:08","modified_gmt":"2023-02-01T15:25:08","slug":"une-bataille-en-deux-couleurs-amphitryon-danatoli-vassiliev-a-la-comedie-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afficha.info\/?p=18964","title":{"rendered":"UNE BATAILLE EN DEUX COULEURS: AMPHITRYON D&rsquo;ANATOLI VASSILIEV \u00c0 LA COM\u00c9DIE-FRAN\u00c7AISE"},"content":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18978 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphitryonruf.jpg\" alt=\"\" width=\"470\" height=\"353\" data-id=\"18978\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphitryonruf.jpg 470w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphitryonruf-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 470px) 100vw, 470px\" \/><\/p>\n<p><em>Amphitryon<\/em>, mis en sc\u00e8ne \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise en 2002: c\u2019est une histoire qui, depuis le d\u00e9but, est fond\u00e9e sur des d\u00e9doublements, sur des reflets de miroirs. L\u2019irradiation blanche, les ombres bleues \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un coquillage: que trouve-t-on, dans ces courbes et passages secrets? Eh bien, c&rsquo;est Jupiter, toujours amoureux d&rsquo;Alcm\u00e8ne (jou\u00e9e par Florence Viala), prend l\u2019apparence de son mari Amphitryon (\u00c9ric Ruf). La nuit se prolonge par la force et l&rsquo;habilet\u00e9 de sa passion, tandis que Mercure remplace temporairement le fid\u00e8le serviteur\u00a0 d&rsquo;Amphitryon, Sosie (Thierry Hancisse). C&rsquo;est Moli\u00e8re, gaillard et moqueur, qui bien avant Pirandello, nous taquine encore et encore avec la m\u00eame question ironique: \u00abSi tu es moi (et, entre parenth\u00e8ses, cette \u00e9quation peut \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9e de mani\u00e8re assez convaincante), alors qui, pour l&rsquo;amour de Dieu, suis-je, moi?\u00bb\u00a0 Mais il y a aussi Vassiliev, qui essaie de cr\u00e9er sa propre construction \u2014 comme d&rsquo;habitude, un peu \u00e0 l&rsquo;envers; pour lui, c&rsquo;est encore une histoire qui nous parle de cet effort humain lorsque nous essayons de nous unir \u00e0 Dieu, ou, au moins, d&rsquo;attirer son attention vers nous. C&rsquo;est pourquoi \u2014 au milieu du plateau \u2014 nous voyons imm\u00e9diatement une tour \u00e0 plusieurs niveaux, une ziggourat \u2014 la tour de Babel, la tour de Pise, l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre de Pomp\u00e9i \u2014 plut\u00f4t quelque chose qui tient \u00e0 peine, quelque chose de fragile, de na\u00eff, un peu ridicule: l&rsquo;\u00e9chelle de Jacob, le bateau volant semi-transparent de tous nos r\u00eaves perdus. Cette image surgit sans cesse, sous\u00a0 des formes diff\u00e9rentes, et se reconna\u00eet au claquement des voiles, aux m\u00e2ts et aux cordages de navire. Quelque chose qui nous rappelle d&rsquo;ailleurs l\u2019architecture du th\u00e9\u00e2tre de Vassiliev (nomm\u00e9 \u00ab\u00c9cole de th\u00e9\u00e2tre dramatique\u00bb), rue Sretenka \u00e0 Moscou \u2014 un espace flou et transparent, aux salles en enfilades blanches, o\u00f9 d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre rien ne s\u2019arr\u00eate ou ne se fige, un espace sans limites&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alors: des cylindres blancs de cette tour au centre, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur on peut voir une \u00e9chelle et un poteau de champ de foire\u00a0 (un m\u00e2t de bateau?), sur lequel il est \u00e9galement possible de monter. On peut y voir les cordages d\u2019un navire, l\u2019\u00e9toffe des banni\u00e8res, des kimonos archa\u00efques en soie crue \u2014 blanc cass\u00e9, un peu trop grands pour les acteurs, des volumes presque architecturaux \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cet espace. Les deux couleurs principales sont le bleu et le blanc, con\u00e7ues pour refl\u00e9ter la tension toujours existante entre ces deux id\u00e9es contradictoires qui ne peuvent pas s&rsquo;entendre: la foi et la raison. \u00abSi tu es moi, alors qui suis-je\u00bb \u2014 en d&rsquo;autres termes, sur quoi repose tout mon \u00eatre, qu&rsquo;est-ce qui tient vraiment ensemble mon \u00abmoi\u00bb, qui est \u00e9videmment si fluide, qui existe en flux perp\u00e9tuel, qui change si souvent, qui h\u00e9site et qui souffre? Que choisir comme fondement? Ma raison qui fournit imm\u00e9diatement le poids n\u00e9cessaire, le centre stable \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon ego, ou vecteur oscillant, la fl\u00e8che fr\u00e9missante de la foi, avec toutes ses plumes, avec sa pointe ac\u00e9r\u00e9e, cette fl\u00e8che qui est toujours dirig\u00e9e vers le ciel? Cette fl\u00e8che de la foi qui gratte le c\u0153ur exactement comme la fl\u00e8che de l&rsquo;amour, du d\u00e9sir \u00e9rotique \u2014 pour la premi\u00e8re fois reconnaissable et palpable \u00e0 cause d\u2019une irr\u00e9sistible envie de d\u00e9passer mon propre \u00abmoi\u00bb, de transgresser les limites de ma propre nature: je d\u00e9sire quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre parce que je ne me suffis pas, je ne me suffis pas \u00e0 moi-m\u00eame.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18974 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/aphitryon3.jpg\" alt=\"\" width=\"480\" height=\"360\" data-id=\"18974\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/aphitryon3.jpg 480w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/aphitryon3-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0Pour Vassiliev, toute l&rsquo;id\u00e9e de la pi\u00e8ce consiste en cette envie d&rsquo;Amphitryon d&rsquo;approcher, d&rsquo;essayer de toucher quelque entit\u00e9 nouvelle en dehors des vertus \u00e9tablies et ordonn\u00e9es de la loi.\u00a0 Au d\u00e9but du spectacle, Jupiter n&rsquo;est pas du tout engag\u00e9 dans l&rsquo;histoire; pour le metteur en sc\u00e8ne, c&rsquo;est Amphitryon lui-m\u00eame, qui essaie d&rsquo;obtenir de sa fid\u00e8le \u00e9pouse quelque chose de diff\u00e9rent, quelque chose de nouveau. Amphitryon, dont le choix a toujours \u00e9t\u00e9 en faveur de la raison, des justifications et des explications rationnelles, se sent soudain en proie \u00e0 une certaine insuffisance, \u00e0 une sensation \u00e9lusive de manque. Apparemment, il a tout \u2014 la loyaut\u00e9, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, l\u2019amiti\u00e9, la mod\u00e9ration, \u2014 m\u00eame l&rsquo;amour, assez habituel et normal, \u2014 bref, toutes les valeurs raisonnables et sages, tout ce qu\u2019on peut calculer \u00e0 l&rsquo;avance et mesurer rationnellement. L&rsquo;id\u00e9al de l&rsquo;archa\u00efque, l&rsquo;id\u00e9al \u2014 si vous voulez \u2014 de la soci\u00e9t\u00e9 antique en g\u00e9n\u00e9ral, avec ses vertus civiques et morales, ses fondements sociaux. Mais il y a ce temps \u00e9trange qui approche \u2014 le tournant dont parlera alors l&rsquo;ap\u00f4tre Paul: si le monde est fond\u00e9 sur la loi, nous sommes tous perdus&#8230; Et pour Amphitryon, ce h\u00e9ros qui a choisi pour son drapeau de guerre la couleur blanche de la raison, tout cela ne peut qu&rsquo;\u00eatre ressenti comme une anxi\u00e9t\u00e9 vague, comme un d\u00e9sir ardent de quelque chose qui n&rsquo;est pas encore arriv\u00e9. Qui lui suce et mord le c\u0153ur, qui le ronge de l&rsquo;int\u00e9rieur avec une pr\u00e9monition d\u00e9concertante.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Bien s\u00fbr, l&rsquo;intrigue de la pi\u00e8ce est pr\u00e9serv\u00e9e, mais nous voyons \u00a0par exemple, comme Jupiter commence \u00e0 b\u00e9gayer et balbutier chaque fois qu&rsquo;il a besoin d\u2019articuler le mot \u00abmari\u00bb, \u00ab\u00e9poux\u00bb, comme \u2014 malgr\u00e9 sa substitution, malgr\u00e9 toute cette mascarade apparemment temporaire \u2014 il veut \u00eatre \u00abuniquement un amant\u00bb pour Alcm\u00e8ne. Nous voyons enfin cette terrible, tragique tristesse d&rsquo;Amphitryon, pour qui la fissure de l\u2019univers passe \u00e0 travers son propre coeur&#8230;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18989 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi-1.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"300\" data-id=\"18989\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi-1.jpg 400w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi-1-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pour les subtilit\u00e9s de la foi, il n&rsquo;y a pas de meilleure m\u00e9taphore que l&rsquo;amour \u00e9rotique, et Amphitryon l&rsquo;exige \u2014 peut-\u00eatre en esp\u00e9rant obtenir de sa femme quelque chose dont il n&rsquo;est pas pleinement capable lui-m\u00eame, en la for\u00e7ant \u00e0 s&rsquo;ouvrir, \u00e0 s\u2019abandonner, \u00e0 pleurer et \u00e0 aimer \u2014 jusqu&rsquo;au bout. Et bien s\u00fbr, n&rsquo;oublions pas qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la tradition dramatique fran\u00e7aise, tous ces jeux \u00e9rotiques remontent \u00e0 la langue. \u00a0Ici, chez Moli\u00e8re, le texte fran\u00e7ais pourrait ressembler \u00e0 une toile d&rsquo;araign\u00e9e tenace, trop analytique, trop s\u00e8che, avec une lucidit\u00e9 et une transparence qui deviennent un peu trop monotones. En m\u00eame temps, il donne\u00a0 \u00e0 ceux qui participent au dialogue une chance de rebondir sur le trampoline des r\u00e9p\u00e9titions, il donne l&rsquo;occasion d&rsquo;errer sans fin \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du labyrinthe des techniques rh\u00e9toriques, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du sophisme \u00e9labor\u00e9, qui soutient tout avec son treillis cristallin de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment m\u00eame de la parole. C&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;on commence vraiment \u00e0 discerner l\u2019intonation affirmative, cette intonation particuli\u00e8re de la haute trag\u00e9die po\u00e9tique, qui, selon Vassiliev, devrait vraiment revenir au th\u00e9\u00e2tre. Le discours, \u00e9lev\u00e9 au niveau de la po\u00e9sie, est toujours prononc\u00e9, articul\u00e9 comme \u00e0 partir d&rsquo;un point unique, de ce centre qui se situe au-del\u00e0 de la psychologie, au-del\u00e0 des caprices et des relations humaines. Le feu f\u00e9brile de ce discours, sa chaleur extr\u00eame br\u00fble jusqu\u2019au fond tout \u00e9l\u00e9ment personnel: on n&rsquo;entend qu\u2019une voix floue et indistincte, les mots eux-m\u00eames sont s\u00e9par\u00e9s par d&rsquo;\u00e9tranges syncopes, ils se tripotent comme des b\u00eates aveugles, ils se d\u00e9tournent et se regardent \u00e0 nouveau comme les \u00e9clats d&rsquo;un miroir bris\u00e9. La culture fran\u00e7aise est infiniment plus verbale et rationnelle que la culture russe, mais il y a aussi un trait qui les unit, qu\u2019elles partagent: nous savons comment nous enivrer, nous so\u00fbler de mots, comment nous laisser emporter par la force m\u00eame de la langue; nous ne connaissons que trop bien la terrible tentation du\u00a0 mot po\u00e9tique, la puissance de son \u00e9nergie int\u00e9rieure.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18990 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi2.jpg\" alt=\"\" width=\"394\" height=\"225\" data-id=\"18990\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi2.jpg 394w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi2-84x48.jpg 84w\" sizes=\"auto, (max-width: 394px) 100vw, 394px\" \/><\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il me semble que dans son <em>Amphitryon<\/em>, Vassiliev a trouv\u00e9 une image visuelle saisissante pour cette envol\u00e9e de la parole. Un monologue commence, un monologue adress\u00e9 \u00e0 un partenaire \u2014 mais en m\u00eame temps commence un exercice rh\u00e9torique, avec sa magie s\u00e9duisante, envo\u00fbtante de la parole, qui agit pour nous toucher, qui nous secoue avec une insistance \u00e9trange \u2014 et le moment arrive o\u00f9 l&rsquo;acteur se l\u00e8ve soudainement de sa chaise, o\u00f9 il court en haut, sur le rebord sup\u00e9rieur de la tour. Il empoigne une des cordes suspendues et se met \u00e0 courir en rond \u2014 juste quelques pas \u2014 et maintenant il vole d\u00e9j\u00e0, tenant la corde, quelques pas de plus \u2014 et voil\u00e0 \u2014 le flottement, le vol, la libre mont\u00e9e de la parole elle-m\u00eame! Une sorte de \u00abpas de g\u00e9ant\u00bb dans sa version verbale: si l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration de la phrase rh\u00e9torique pr\u00e9c\u00e9dente est bonne, qui sait jusqu&rsquo;o\u00f9 elle va nous emporter, l&rsquo;\u00e9nergie pure de la parole&#8230; Plus tard, apr\u00e8s la premi\u00e8re,\u00a0 <em>Le Figaro<\/em> se plaint beaucoup de \u00abce cirque\u00bb, de ce traitement irr\u00e9v\u00e9rencieux de Moli\u00e8re, mais, \u00e0 vrai dire, le grand dramaturge lui-m\u00eame a construit ses phrases \u00e0 peu pr\u00e8s de la m\u00eame fa\u00e7on: dans ses com\u00e9dies, on retrouve toujours la m\u00eame construction primaire, le m\u00eame \u00e9l\u00e9ment de base \u2014 une sorte de long monologue rh\u00e9torique qui oscille, qui tourne comme un volant g\u00e9ant, accumulant peu \u00e0 peu l&rsquo;\u00e9nergie interne d\u2019un mouvement m\u00e9canique, progressif&#8230; Toutes les disputes amoureuses entre les personnages, construites comme des d\u00e9bats dans un tribunal, comme des disputes savantes (et scolastiques) de philosophes m\u00e9di\u00e9vaux&#8230; La seule diff\u00e9rence est qu&rsquo;ici le spectateur n&rsquo;est pas oblig\u00e9 de suivre les arguments logiques des parties \u2014 il doit plut\u00f4t \u00eatre sensible au pathos croissant, au bruit montant de la passion, \u00e0 cet air indistinct, qui na\u00eet non pas de la psychologie des personnages mais de la r\u00e9citation elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18979 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi.jpg\" alt=\"\" width=\"470\" height=\"353\" data-id=\"18979\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi.jpg 470w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi-67x50.jpg 67w\" sizes=\"auto, (max-width: 470px) 100vw, 470px\" \/><\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de la parole, \u2014 oui, bien s\u00fbr, mais n&rsquo;oublions pas que cette impulsion peut nous emporter n&rsquo;importe o\u00f9, cette vague peut laisser le nageur \u00e9puis\u00e9, allong\u00e9 impuissant sur n\u2019importe quelle plage oubli\u00e9e&#8230; Pour les Fran\u00e7ais, le principal m\u00e9canisme de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 ici est leur rationalisme, leur scepticisme cart\u00e9sien un peu sec \u2014 le revers de la culture essentiellement verbale. Cependant, en pensant \u00e0 Descartes, il ne faut pas oublier un autre grand contemporain de Moli\u00e8re. Le th\u00e9ologien et philosophe Blaise Pascal a parl\u00e9 de ceux qui sont intoxiqu\u00e9s par le langage: \u00abQu&rsquo;ils en soient so\u00fbl\u00e9s et qu&rsquo;ils\u00a0 y cr\u00e8vent!\u00bb En fait, tous ces jeux sont assez dangereux, car le cheval en sueur de la passion (qui, dans la mythologie indienne et, beaucoup plus tard, dans la philosophie religieuse tantrique, est\u00a0 d\u00e9fini comme <em>v\u0101hana<\/em>, ou une monture qui vous am\u00e8ne directement \u00e0 Dieu ou au salut), peut, en principe, transporter le cavalier n&rsquo;importe o\u00f9 \u2014 si vous ne savez pas exactement o\u00f9 vous allez. Et Vassiliev, pour qui les id\u00e9es m\u00e9taphysiques sont toujours consid\u00e9r\u00e9es comme quelque chose qui peut \u00eatre \u00abtouch\u00e9\u00bb, vu ou v\u00e9cu (une entit\u00e9 m\u00e9taphysique pr\u00e9sent\u00e9e comme une sorte de mati\u00e8re tr\u00e8s fine, subtile, obtenue par sublimation alchimique, tout \u00e0 fait dans la ligne sugg\u00e9r\u00e9e par Antonin Artaud, mais toujours dans les limites de notre monde naturel, toujours tangible, sensuelle) d\u00e9finit le degr\u00e9 de cette libert\u00e9 de mani\u00e8re assez pr\u00e9cise et exacte. Un vol presque libre \u2014 presque un\u00a0 num\u00e9ro\u00a0 de cirque, presque une gymnastique a\u00e9rienne \u2014 mais les personnages ici sont toujours attach\u00e9s\u00a0accroch\u00e9s \u00e0 leurs cordes, ils volent toujours en cercle, autour du p\u00e9rim\u00e8tre ext\u00e9rieur de la tour. Et les cordes montent, ces cordes sont tenues par quelqu&rsquo;un qui a permis \u00e0 ces personnages de sauter et m\u00eame de voler de temps en temps. On peut \u00e9prouver la vraie passion, on peut faire un effort \u00e9norme, mais le r\u00e9sultat final ne d\u00e9pend pas de nous; c&rsquo;est quelque chose qui est finalement donn\u00e9, qui nous est offert comme un cadeau.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et c&rsquo;est pourquoi un homme qui a d\u00e9j\u00e0 fait tant d&rsquo;efforts pour construire et ma\u00eetriser ses structures rationnelles, admet \u00e0 contrec\u0153ur que son propre destin ne d\u00e9pend pas de lui&#8230; Une image dr\u00f4le, un peu na\u00efve, comme si elle \u00e9tait tir\u00e9e d\u2019une farce medi\u00e9vale: un\u00a0 combat entre l&rsquo;homme et le Dieu, un tournoi de chevalerie entre Amphitryon et Jupiter, une\u00a0 bataille ultime entre la raison et la foi \u2014 la banni\u00e8re blanche du\u00a0 chevalier, du samoura\u00ef contre la banni\u00e8re bleue divine. \u00c7a existe comme la lutte de Jacob avec l&rsquo;ange, et les lamentations de Job, en fin de compte, toute cette histoire \u00e9ternelle de jalousie divine envers l&rsquo;homme avec le m\u00eame imp\u00e9ratif \u2014 abandonner, jeter tout et ne compter que sur l&rsquo;amour. Et \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, ce d\u00e9sir persistant de l&rsquo;homme de faire un atout de tous ses exploits et de ses bonnes actions, de tous ces points qu&rsquo;il a acquis par ses propres efforts. Nous sommes assez chanceux, cependant, ici un\u00a0 juste combat est impossible, et le\u00a0 Dieu est s\u00fbr de tricher \u00e0 nouveau \u2014 que nous le voulions ou non. Il finira par couvrir toutes nos petites vanit\u00e9s humaines avec le bord de son manteau bleu, avec une aile de gr\u00e2ce, et non avec une justice de papier blanc timbr\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vers la fin, une solution est propos\u00e9e \u00e0 Amphitryon. Le vrai Jupiter entre dans l&rsquo;histoire; celui qui a vu tous ces jeux d&rsquo;en haut et a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;intervenir enfin. Les cordes sont \u00e0 nouveau tir\u00e9es, la tour fait un mouvement circulaire, et on voit que de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 elle est couronn\u00e9e d&rsquo;un d\u00f4me, d&rsquo;une coupole. L\u00e0-haut, c&rsquo;est Jupiter qui se tient dans l&rsquo;un des arcs, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce temple provisoire. Il se tient tout au bord et parle d&rsquo;une voix tonitruante et inhumaine, mais le discours lui-m\u00eame est long, beaucoup trop long m\u00eame pour un auditeur patient, il est destin\u00e9 \u00e0 calmer toutes les personnes pr\u00e9sentes, tous ceux qui sont emp\u00eatr\u00e9s dans ces constructions complexes et ces doubles jeux, dans cette histoire d&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9 conjugale, d&rsquo;amour \u00e9rotique et dans toutes les ruses et les\u00a0 reflets illusoires de la foi. Il continue de parler \u2014 et soudain, nous comprenons que ses pieds ne touchent plus le bord de la tour, que lui-m\u00eame il flotte librement dans les airs depuis longtemps, et que pour cela il n&rsquo;a besoin d&rsquo;aucun support, d&rsquo;aucune corde pour le tenir&#8230;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18991 aligncenter\" src=\"http:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi3.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"254\" data-id=\"18991\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi3.jpg 400w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/amphi3-79x50.jpg 79w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0C&rsquo;est seulement apr\u00e8s cette tentation, seulement apr\u00e8s que notre conscience humaine ait trouv\u00e9 cette fissure int\u00e9rieure, la fissure entre la foi et la raison, qu&rsquo;il est devenu possible pour le Dieu de s&rsquo;adresser directement aux hommes, de leur promettre un contrat diff\u00e9rent. La promesse principale, bien s\u00fbr, est qu&rsquo;Alcm\u00e8ne donnera naissance \u00e0 un h\u00e9ros, un demi-dieu Hercule \u2014 en d&rsquo;autres termes, que le m\u00e9lange des natures deviendra enfin possible et qu&rsquo;il viendra un moment o\u00f9 Dieu entrera dans la chair humaine et o\u00f9 toute l&rsquo;histoire tournera dans l&rsquo;autre sens. En gage de cette promesse d&rsquo;avenir, il \u00e9tait fondamentalement important pour Vassiliev de donner \u00e0 Alcm\u00e8ne une croix en argent (un pendentif, parsem\u00e9 de diamants, qui a \u00e9t\u00e9 conquis par Amphitryon dans une bataille, alors qu&rsquo;Alcm\u00e8ne l&rsquo;a obtenu diff\u00e9remment, gratuitement \u2014 juste pour une nuit d&rsquo;amour). Sur une sc\u00e8ne fran\u00e7aise, dans une pi\u00e8ce de Moli\u00e8re, bien s\u00fbr, cela \u00e9quivaut presque \u00e0 un scandale. J\u00e9sus n&rsquo;est pas nomm\u00e9, mais au fond, on entend une cloche, et une pastorale commence, avec la joie enfantine et na\u00efve de tous ceux qui savent d\u00e9j\u00e0: le temps viendra o\u00f9 ils seront plac\u00e9s aupr\u00e8s de Dieu, pour \u00eatre \u00e9gaux \u00e0 lui \u2014 comme ses proches, comme ses amants \u2014 et non plus comme ses esclaves. Un accord\u00e9on joue, une cornemuse bourdonne, les musiciens d\u2019un petit orchestre s&rsquo;avancent pour se m\u00ealer \u00e0 la foule, il y a des\u00a0 jeux\u00a0 forains et des divertissements\u00a0 simples, une \u00e9norme abeille m\u00e9canique jaune vole en cercle, battant lentement des ailes, il y a une exultation g\u00e9n\u00e9rale&#8230;<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et Amphitryon reste seul, assis sur la sc\u00e8ne devant un petit rideau, il ne participe pas \u00e0 l&rsquo;amusement g\u00e9n\u00e9ral. Pour lui, cette\u00a0\u00a0 fissure transperce son coeur; et cette d\u00e9chirure n&rsquo;est pas un jeu de dissimulation mais une v\u00e9ritable blessure, une v\u00e9ritable bataille \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;homme lui-m\u00eame. Ce qui a \u00e9t\u00e9 facilement donn\u00e9 \u00e0 Alcm\u00e8ne s&rsquo;av\u00e8re beaucoup plus difficile pour un esprit masculin, per\u00e7ant et dur, toujours victime de son propre orgueil, de son propre r\u00eave d&rsquo;ind\u00e9pendance. La foi (ou l&rsquo;amour) ne promet jamais de vraies consolations ou de doux plaisirs, et le moment o\u00f9 l&rsquo;on se donne est parmi les plus terrifiants. (Rappelons-nous <em>La Lectrice conquise<\/em> de Ren\u00e9 Magritte: ce que nous voyons ici, ce n&rsquo;est pas une jeune femme, plong\u00e9e dans un doux r\u00eave, fascin\u00e9e par l&rsquo;histoire racont\u00e9e, mais celle dont la bouche est d\u00e9form\u00e9e par le cri, celle qui est tortur\u00e9e, bless\u00e9e presque mortellement par la pure excitation de l\u2019abandon total).<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En guise de\u00a0post-scriptum: ce spectacle a bien s\u00fbr sa propre histoire. Les spectateurs se souviennent d&rsquo;<em>Amphitryon<\/em> d&rsquo;Avignon de 1997, o\u00f9 huit monologues de la pi\u00e8ce \u00e9taient m\u00e9lang\u00e9s au hasard. Lorsque Marcel Bozonnet (le nouvel administrateur g\u00e9n\u00e9ral de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise) a propos\u00e9 \u00e0 Vassiliev de faire une mise en sc\u00e8ne sur la grande sc\u00e8ne de la salle Richelieu, Anatoli lui-m\u00eame a choisi ses acteurs (ils \u00e9taient tous jeunes,\u00a0 aucun n\u2019avait encore quarante ans, car on savait d&rsquo;avance qu&rsquo;ils devraient pratiquer assidument un entra\u00eenement verbal et des arts martiaux). Comme cela a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit plus tard par Brigitte Salino dans <em>Le Monde<\/em>: \u00abAttention! Jeune garde en marche! Ils arrivent avec Vassiliev!\u00bb Je voudrais en citer quelques-uns, au moins les principaux: Sosie \u2014 Thierry Hancisse, qui avait peut-\u00eatre le mieux ma\u00eetris\u00e9 le mot, qui avait saisi cette intonation particuli\u00e8re, \u00e0 la fois famili\u00e8re, spontan\u00e9e \u2014 et enracin\u00e9e dans le roulement des sons, le jeu des mots, dans l&rsquo;accentuation de toutes les possibilit\u00e9s po\u00e9tiques de la langue, Sosie, qui combattait habilement son ma\u00eetre avec un grand \u00e9ventail chinois; Alcm\u00e8ne \u2014 Florence Viala, fragile et passionn\u00e9e, s\u00e9rieuse dans les disputes, s\u00e9rieuse dans la passion, manipulant courageusement les torches br\u00fblantes sur de longues perches, se moquant de Mercure \u2014 J\u00e9r\u00f4me Pouly; Amphitryon, tellement attirant, avec son visage tragique, sophistiqu\u00e9 et na\u00eff \u00e0 la fois (\u00c9ric Ruf); La Nuit\u00a0 \u2014 \u00c9ric G\u00e9nov\u00e8se \u2014 si adroit et \u00e9l\u00e9gant dans ses acrobaties, et d&rsquo;autres, ceux qui \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 faire confiance \u00e0 leur metteur en sc\u00e8ne et \u00e0 essayer autre chose, quelque chose de sensiblement diff\u00e9rent de la diction normale, raffin\u00e9e \u2014 et assez mus\u00e9ale \u2014 de la c\u00e9l\u00e8bre\u00a0 Com\u00e9die-Fran\u00e7aise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Amphitryon, mis en sc\u00e8ne \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise en 2002: c\u2019est une histoire qui, depuis le d\u00e9but, est fond\u00e9e sur des d\u00e9doublements, sur des reflets de miroirs. L\u2019irradiation blanche, les ombres bleues \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un coquillage: que trouve-t-on, dans ces courbes et passages secrets? 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