{"id":19692,"date":"2021-02-02T23:56:36","date_gmt":"2021-02-02T23:56:36","guid":{"rendered":"https:\/\/afficha.info\/?p=19692"},"modified":"2021-02-04T23:35:53","modified_gmt":"2021-02-04T23:35:53","slug":"a-la-memoire-de-boris-zaborov-1935-2021-entre-ephemere-et-eternel-un-dialogue-des-arts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afficha.info\/?p=19692","title":{"rendered":"A la m\u00e9moire de Boris Zaborov (1935-2021).\u00a0Entre \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et \u00e9ternel\u00a0: un dialogue des arts"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_19705\" style=\"width: 470px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-19705\" class=\"size-full wp-image-19705\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborov.jpg\" alt=\"\" width=\"460\" height=\"372\" data-id=\"19705\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborov.jpg 460w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborov-62x50.jpg 62w\" sizes=\"auto, (max-width: 460px) 100vw, 460px\" \/><p id=\"caption-attachment-19705\" class=\"wp-caption-text\">Zaborov dans son jardin. Photo Dina Schedrinskaya \u2014 Irina Zaborov<\/p><\/div>\n<p><em>\u00ab Celui qui a \u00e9t\u00e9 ne peut plus d\u00e9sormais ne pas avoir \u00e9t\u00e9 : d\u00e9sormais ce fait myst\u00e9rieux et profond\u00e9ment obscur d\u2019avoir v\u00e9cu est son viatique pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. \u00bb<\/em>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 <em>Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch , L\u2019irr\u00e9versible et la nostalgie<\/em><\/p>\n<p>A Moscou, la nouvelle Galerie Tretiakov expose les \u0153uvres du peintre Robert Falk. Parmi les toiles \u00a0expos\u00e9es\u00a0\u00a0figure un tableau intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Un \u00a0vieil homme\u00a0\u00bb (le cartel \u00a0indique: Portrait d\u2019un inconnu, Rouza , 1913)\u2014 qui n\u2019a pas l\u2019air \u00a0d\u2019un vieux\u2014, \u00a0\u00a0droit, \u00e9l\u00e9gant, simple et noble \u00e0 la fois,\u00a0\u00a0qui ressemble presque trait pour trait \u00e0 Boris Zaborov. L\u2019\u00e9motion me serre la gorge. Il n\u2019y a pas de hasard. Quelques jours avant de recevoir les photos de l\u2019inauguration de cette exposition j\u2019avais appris la disparition de Boris Zaborov. Et ce clin d\u2019\u0153il de l\u2019au-del\u00e0, entre peintres, me touche d\u2019autant plus que j\u2019ai \u00e0 la fois travaill\u00e9 sur les esquisses de Falk pour le GOSET, le th\u00e9\u00e2tre yisddish de Moscou dans les ann\u00e9es vingt, et sur le versant th\u00e9\u00e2tral de l\u2019\u0153uvre de Boris Zaborov en France.<\/p>\n<div id=\"attachment_19715\" style=\"width: 343px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-19715\" class=\"wp-image-19715\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/falk.jpg\" alt=\"\" width=\"333\" height=\"386\" data-id=\"19715\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/falk.jpg 380w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/falk-43x50.jpg 43w\" sizes=\"auto, (max-width: 333px) 100vw, 333px\" \/><p id=\"caption-attachment-19715\" class=\"wp-caption-text\">Robert Falk. Un vieil homme. Rouza,1913<\/p><\/div>\n<p>N\u00e9 en Bi\u00e9lorussie en 1935, Zaborov a \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut \u00a0d\u2019art Sourikov de Moscou dont il est sorti avec un dipl\u00f4me de sc\u00e9nographe. Ses premi\u00e8res collaborations th\u00e9\u00e2trales se voient, pour diverses raisons, emp\u00each\u00e9es par la censure\u00a0: en 1960 au Th\u00e9\u00e2tre Sovremennik, en 1966 au Th\u00e9\u00e2tre Ma\u00efakovski, avec Piotr Fomenko, puis au Th\u00e9\u00e2tre Stanislavski . De retour \u00e0 Minsk, il cr\u00e9e des d\u00e9cors au Th\u00e9\u00e2tre Ianka Koupala, mais s\u2019oriente davantage vers l\u2019illustration de livres et la peinture. La suite, c\u2019est en France qu\u2019elle se passe, \u00e0 Paris o\u00f9 il arrive avec sa famille en 1980. Boris Zaborov \u00e9tait donc un Fran\u00e7ais n\u00e9 \u00e0 Minsk, qui parlait fran\u00e7ais, avait d\u00e9nich\u00e9 son atelier dans une impasse campagnarde du 20 \u00e8me arrondissement, une petite maison avec un jardin. C\u2019\u00e9tait aussi un endroit de r\u00e9union festif pour les Russes de Paris, d\u2019URSS puis de Russie. Je me souviens , dans les ann\u00e9es 90, \u00a0de repas o\u00f9 l\u2019on pouvait rencontrer, autour de la table dress\u00e9e dans la verdure, metteurs en sc\u00e8ne, com\u00e9diens, cin\u00e9astes, traducteurs\u00a0: Otar Iosseliani, Piotr Fomenko, Macha Zonina et tant d\u2019autres. C\u2019\u00e9tait gai, ensoleill\u00e9. Et puis on p\u00e9n\u00e9trait dans l\u2019atelier et on \u00e9tait saisi par les toiles qui emmenaient tr\u00e8s loin ailleurs, dans un monde de silence et de myst\u00e8re\u2026 \u00a0\u00a0<\/p>\n<div id=\"attachment_19694\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-19694\" class=\"wp-image-19694 size-full\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovjeune-fille.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"415\" data-id=\"19694\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovjeune-fille.jpg 400w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovjeune-fille-48x50.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><p id=\"caption-attachment-19694\" class=\"wp-caption-text\">Portrait de jeune fille ,1996<\/p><\/div>\n<p>Tomb\u00e9 par hasard, mais au bon moment, sur une photographie ancienne, Boris Zaborov s\u2019est mis \u00e0 d\u00e9velopper une pratique originale, d\u00e9couvrant une vision nouvelle, un \u00ab regard vers l\u2019int\u00e9rieur \u00bb\u00a0: il aborde le monde du souvenir, qu\u2019il ouvre, selon son expression, par une \u00ab porte d\u00e9rob\u00e9e \u00bb. Il s\u2019engage dans la cr\u00e9ation de ce qui va prendre au fil des oeuvres l\u2019allure d\u2019une collection de vestiges, voire d\u2019une \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que de vestiges\u00a0\u00bb \u2014 vestige dit le dictionnaire\u00a0: \u00a0ce qui demeure d\u2019une chose d\u00e9truite, objet, personne, groupe d\u2019hommes ou soci\u00e9t\u00e9. Sa peinture alors refl\u00e8te une m\u00e9ditation profonde et lente ( touchant donc l\u2019espace et le temps) sur la disparition, la m\u00e9moire , la transmission. Les yeux des \u00eatres photographi\u00e9s ont parfois rassembl\u00e9, dans le quart de seconde o\u00f9 s\u2019embrasait le phosphore, \u00a0toute une \u00e9nergie vitale, une volont\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9sents dans l\u2019objectif, une concentration obstin\u00e9e et immobile devant la magie d\u2019un acte au rituel complexe qui leur donnait acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Je pense ici \u00e0 la s\u00e9quence de la photo dans Les Trois soeurs d\u2019Anton Tchekhov. L\u2019oubli dont les trois femmes feront l\u2019objet est leur triste souci, mais le dramaturge les a imprim\u00e9es sur une photo, \u00e0 la f\u00eate d\u2019Irina. Et elles demeurent, s\u2019\u00e9loignant ou se rapprochant de nous, selon la vision des metteurs en sc\u00e8ne.<\/p>\n<div id=\"attachment_19695\" style=\"width: 560px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-19695\" class=\"wp-image-19695 size-full\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovportraitdessein.jpg\" alt=\"\" width=\"550\" height=\"268\" data-id=\"19695\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovportraitdessein.jpg 550w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovportraitdessein-84x41.jpg 84w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><p id=\"caption-attachment-19695\" class=\"wp-caption-text\">Triptique, Un jardin, 1987<\/p><\/div>\n<p>C\u2019est cette concentration, capable de g\u00e9n\u00e9rer un processus de vibration, d\u2019entr\u00e9e en contact, qui inspire la peinture de Zaborov. \u00ab\u00a0Toute mon aventure avec les photographies anciennes r\u00e9side dans les signaux qu\u2019elles m\u2019envoient\u00a0\u00bb \u00e9crit-il. \u00ab\u00a0Une vieille photo peut m\u2019attirer formellement mais r\u00e9sister \u00e0 mes efforts de ressusciter ses h\u00e9ros. C\u2019est qu\u2019elle n\u2019est pas mon objet. Toutes les tentatives de lui insuffler de la vie demeurent vaines. Mais quand il s\u2019agit de mon objet, une vibration int\u00e9rieure surgit, un dialogue virtuel s\u2019engage, les regards insistants des personnages captur\u00e9s autrefois par l\u2019appareil photographique commencent \u00e0 s\u2019\u00e9clairer, \u00e0 venir \u00e0 ma rencontre, pareils \u00e0 la lumi\u00e8re qui nous vient d\u2019\u00e9toiles depuis longtemps \u00e9teintes.\u00a0\u00bb[1]<\/p>\n<p>Les regards intenses des photos argentiques sont comme ramen\u00e9s \u00e0 la vie par l\u2019alchimie de la peinture, ils sont plong\u00e9s dans une nouvelle lumi\u00e8re, dans une palette de couleurs pass\u00e9es, tamis\u00e9es, d\u00e9clinant le s\u00e9pia ou le brun des originaux en gris bleut\u00e9, beiges gris\u00e9s, cuivr\u00e9s adoucis. Une brume r\u00e8gne, sans grisaille pourtant, parce qu\u2019elle est un voile qui estompe la couleur, et qu\u2019elle l\u2019ombre avec une douceur mate, tout en conservant paradoxalement toute la pr\u00e9cision des lignes. L\u2019acte de peindre fait subir \u00e0 l\u2019image photographique un nouveau bain dans le r\u00e9v\u00e9lateur personnel de l\u2019artiste dont on ne sait parfois pas s\u2019il produit l\u2019\u00e9mergence ou l\u2019\u00e9vanouissement d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9volu. Il lui conf\u00e8re en tout cas une mati\u00e8re qui n\u2019est plus surface, et qui est celle d\u2019une vie \u00e9teinte, aux textures craquel\u00e9es, griff\u00e9es, crevass\u00e9es, fendill\u00e9es. Comme celle des murs du Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du Nord o\u00f9 la restauration voulue par Peter Brook a su marquer le cr\u00e9pi neuf de la pr\u00e9sence du pass\u00e9.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-19697\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovlivre.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"485\" data-id=\"19697\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovlivre.jpg 300w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovlivre-31x50.jpg 31w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p>Boris Zaborov cr\u00e9e aussi d\u2019\u00e9tranges\u00a0 sculptures, sculptures de livres qui semblent sortir d\u2019un terrain de fouilles, ou du grenier effondr\u00e9 d\u2019une maison d\u00e9labr\u00e9e. Livres anciens, malmen\u00e9s, d\u00e9laiss\u00e9s, en danger. Zaborov craint la culture num\u00e9rique en marche qui fait que dans les \u00e9coles d\u2019art on n\u2019apprend plus \u00e0 dessiner mais \u00e0 manier des logiciels de dessin. Les livres-sculptures sont en bronze patin\u00e9 en gris-brun aux reflets bleut\u00e9 ou argent\u00e9, avec des dorures raffin\u00e9es. Leurs couvertures o\u00f9 le bronze se fait cuir sont us\u00e9es, fa\u00e7onn\u00e9es, model\u00e9es par le toucher de nombreuses mains curieuses, elles sont marqu\u00e9es comme un vieux visage rid\u00e9, mais tous leurs nobles attributs sont conserv\u00e9s : \u00a0caissons sur la tranche de la reliure, titres et fleurons pr\u00e9cieux. Grand ou petit, ouvert ou plus souvent ferm\u00e9, le livre usag\u00e9 est accompagn\u00e9 d\u2019objets vari\u00e9s li\u00e9s \u00e0 l\u2019acte de lecture, de cr\u00e9ation ou de destruction : lunettes, poup\u00e9e d\u00e9mantibul\u00e9e, ciseaux, montre \u00e0 gousset, empilement de lettres en plomb pour la composition\u2026 Sur le bronze de ces livres \u2014 livres d\u2019 histoire, \u00a0de m\u00e9decine, Bible\u2026\u2014, des photos sont parfois incrust\u00e9es. Les pages, quand l\u2019angle de vue choisi par l\u2019artiste permet de les voir, ont \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9es, tourn\u00e9es et retourn\u00e9es, elles sont \u00a0coll\u00e9es en paquet, alt\u00e9r\u00e9es par le dur labeur du Temps et des intemp\u00e9ries. Sur le grand registre du livre-bronze intitul\u00e9 \u00ab Com\u00e9die Fran\u00e7aise \u00bb, th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 Zaborov a travaill\u00e9 sur des pi\u00e8ces de Hugo, Tourgueniev, Lermontov et Moli\u00e8re, sont coul\u00e9s en relief un masque et une fine pointe s\u00e8che. L\u2019objet est conserv\u00e9 \u00e0 la Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e de la Com\u00e9die -Fran\u00e7aise \u00e0 Paris.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-19698\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovlivrecomedie-francaise.jpg\" alt=\"\" width=\"350\" height=\"467\" data-id=\"19698\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovlivrecomedie-francaise.jpg 350w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovlivrecomedie-francaise-37x50.jpg 37w\" sizes=\"auto, (max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><\/p>\n<p>Car en plus de faire dialoguer image et texte, photographie et peinture, \u00a0photographie, peinture et sculpture, \u00a0livre et sculpture , c\u2019est l\u2019univers produit par ces dialogues que Zaborov introduit dans ses travaux pour le th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais et tout particuli\u00e8rement \u00a0dans le plus beau de tous sans doute, Bal masqu\u00e9 de Mikha\u00efl Lermontov, qu\u2019il cr\u00e9e en 1992 \u00e0 Paris avec \u00a0le metteur en sc\u00e8ne Anatoli Vassiliev [2]. Qui plus est, on pourrait voir dans ce qui d\u00e9finit la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, faite de pr\u00e9sence et de relations interactives, un des fondements de la po\u00e9tique zaborovienne. En parlant de Rembrandt, Jean Starobinski \u00e9crit : \u00ab Le regard est moins la facult\u00e9 de recueillir des images que celle d\u2019\u00e9tablir une relation \u00bb. Issue du regard obstin\u00e9 des personnes disparues, astres \u00e9teints de notre cosmogonie humaine, \u00a0la relation que savent cr\u00e9er les tableaux de Zaborov, parce qu\u2019il l\u2019a \u00e9prouv\u00e9e lui-m\u00eame, est de type th\u00e9\u00e2tral \u2014 songeons \u00e0 la hauteur d\u2019accroche exig\u00e9e par l\u2019artiste dans ses expositions, dispositif propice \u00e0 organiser un face-\u00e0-face en \u00ab pr\u00e9sentiel \u00bb selon l\u2019expression d\u2019aujourd\u2019hui, yeux dans les yeux \u2026 \u00a0Une\u00a0 relation \u00a0forte se tisse entre le ou les personnage(s) du tableau et le \u00ab regardeur \u00bb, le spectateur du tableau : attir\u00e9 vers l\u2019 int\u00e9rieur de la toile, il devient le protagoniste des humains qui se tiennent si droits devant lui. Intrigu\u00e9, il demeure dans un dialogue, un \u00e9change subtil o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9,tel le spectateur des grandes oeuvres th\u00e9\u00e2trales qui contiennent n\u00e9cessairement une \u00e9nigme, laquelle doit blesser et ne jamais se laisser oublier.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-19699\" src=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovcostumes.jpg\" alt=\"\" width=\"470\" height=\"359\" data-id=\"19699\" srcset=\"https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovcostumes.jpg 470w, https:\/\/afficha.info\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/zaborovcostumes-65x50.jpg 65w\" sizes=\"auto, (max-width: 470px) 100vw, 470px\" \/><\/p>\n<p>Je ne dirai presque rien des costumes cr\u00e9es par Zaborov pour Bal masqu\u00e9, je renvoie aux \u00e9tudes d\u00e9taill\u00e9es qui en ont \u00e9t\u00e9 faites[3]. Seulement quelques mots sur les masques blancs d\u2019une des s\u00e9quences du spectacle, qui couvrent non une partie du visage ou m\u00eame le visage en entier, mais toute la t\u00eate et le haut du corps. Ils ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 moul\u00e9s sur le visage des com\u00e9diennes tels des masques mortuaires puis \u00a0ont \u00e9t\u00e9 refaits en r\u00e9sine blanche bien liss\u00e9e et prolong\u00e9s par un carcan qui contraint la nuque et le buste. Ce sont des masques aux yeux creux o\u00f9 on devine le regard des actrices qui percent le trou noir et vide d\u00e9coup\u00e9 par l\u2019artiste-costumier. Selon le t\u00e9moignage de Renato Bianchi, le couturier qui dirigeait alors les ateliers de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, Zaborov termine ses costumes sur les acteurs. C\u2019est Bianchi qui, subjug\u00e9 par la pr\u00e9cision des esquisses \u00ab tr\u00e8s dessin\u00e9es \u00bb de Zaborov[4], o\u00f9 se r\u00e9v\u00e8le une r\u00e9elle vision des personnages, fait choisir au peintre dans la caverne d\u2019Ali Baba des entrep\u00f4ts de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, et dans ses fonds de costumes anciens des 18 et 19 \u00e8mes si\u00e8cles, des \u00e9toffes et broderies pr\u00e9cieuses. Elles lui permettront de r\u00e9aliser des collages selon une technique utilis\u00e9e parfois dans son travail d\u2019illustrateur de livres. Des robes \u00e0 large panier visible s\u2019ouvrent sur l\u2019entrejambe des danseuses, \u00e9tranges poup\u00e9es \u00e9rotis\u00e9es, dans une choralit\u00e9 blanche impressionnante : une danse macabre totalement in\u00e9dite attire les spectateurs intrigu\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la sc\u00e8ne, exactement comme dans un tableau de Zaborov. L\u2019hyperr\u00e9alisme fantastique des tableaux s\u2019incarne autrement sur la sc\u00e8ne d\u2019Anatoli Vassiliev d\u2019o\u00f9 ces masques fantastiques, \u00a0invent\u00e9s, \u00e9mettent aussi d\u2019\u00e9tranges signaux.\u00a0<\/p>\n<p>Ecrit en hommage au grand peintre, ce bref \u00a0article n\u2019est pas un adieu. Dans le tableau de Falk, j\u2019ai retrouv\u00e9 un bref instant Zaborov\u00a0; dans les tableaux de Zaborov nous exp\u00e9rimentons la force de la relation, l\u2019entrelacement des temporalit\u00e9s et le travail inlassable sur la m\u00e9moire. Outre que ces caract\u00e9ristiques apparentent sa longue recherche (qui touche presque tous les arts plastiques) \u00e0 l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre, elles mettent en \u00e9veil et nos sens et notre esprit, et par cette activit\u00e9 intense nous placent devant la pr\u00e9sence silencieuse du peintre, qui \u00a0a su voir la lumi\u00e8re de nos empreintes [5] et nous regarde, pour toujours. \u00a0<\/p>\n<p><em>[1]\u00a0 B. Zaborov, \u201cProgulka\u201d, in Znamia, n\u00b02, Moscou, 2019 .<\/em><br \/>\n<em>[2]\u00a0 Voir l\u2019ouvrage de Pascal Bonafoux , Mikhael Guerman, B\u00e9atrice Picon-Vallin , Zaborov , Acatos publishing, 2006 , fran\u00e7ais-anglais. <\/em><br \/>\n<em>[3] Voir idem <\/em><br \/>\n<em>[4] Entretien de B. Picon-Vallin avec R. Bianchi, Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, juin 2004.<\/em><br \/>\n<em>[5] Voir le portfolio compos\u00e9 sur des \u00a0po\u00e8mes de Tonino\u00a0 Guerra \u00a0qui a\u00a0 pour titre \u00ab\u00a0Nos empreintes\u00a0\u00bb, Verona, 1996.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Celui qui a \u00e9t\u00e9 ne peut plus d\u00e9sormais ne pas avoir \u00e9t\u00e9 : d\u00e9sormais ce fait myst\u00e9rieux et profond\u00e9ment obscur d\u2019avoir v\u00e9cu est son viatique pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. \u00bb\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":30,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"iawp_total_views":273,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-19692","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-divers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19692","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/30"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=19692"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19692\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19692"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19692"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afficha.info\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19692"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}