Le coq d’or de N. Rimski-Korsakov à l’Opéra de Madrid

“La musique de Rimski-Korsakov a une extraordinaire structure dramatique”. Entretien avec Laurent Pelly

Laurent Pelly, un des plus brillants metteurs en scène de théâtre et codirecteur avec Agathe Mélinand du Théâtre National de Toulouse, s’illustre depuis 1989 sur les scènes lyriques françaises et internationales en montant des œuvres du grand répertoire classique et contemporain depuis Rameau, Massenet, Offenbach, Ravel, Donizetti, Mozart à Prokofiev, Bartok et Kurt Weill. Durant les dernières saisons il nous a offert au Teatro Real de Madrid deux magnifiques, originales et novatrices, mises en scène de La fille du régiment de Donizetti et Hansel et Gretel de Humperdinck. Il revient du 25 mai au 9 juin 2017 sur la scène de l’Opéra de Madrid avec le célèbre Coq d’or, le 15 e. et dernier opéra de Rimski-Korsakov. Un chef-d’œuvre autant pour sa perfection musicale et dramatique que pour son humour corrosif et la puissance visionnaire de la satire du pouvoir politique. Acclamée déjà au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles, coproducteur du spectacle, la vision scénique du Coq d’or, proposée par Laurent Pelly s’inscrira sans doute dans les annales de l’Opéra madrilène.

Irène Sadowska – Vous montez pour la première fois un opéra de Rimski-Korsakov dont on reconnaît le talent d’humoriste musical et le génie de construction de mondes irréels. C’est une matière totalement en phase avec votre univers théâtral…

Laurent Pelly – Quand l’Opéra de la Monnaie de Bruxelles m’a proposé de monter Le coq d’or de Rimski-Korsakov j’étais un peu inquiet de travailler dans une langue que je ne comprends pas et en même temps c’était pour moi une véritable révélation musicale et théâtrale. Je ne m’attendais pas à y découvrir cet univers que j’adore de fantastique, d’humour, de dérision qui est en plus une satire politique. C’était une partie de plaisir pour moi de pouvoir raconter cette histoire très noire, tellement subversive du pouvoir avec un humour dévastateur. J’étais très impressionné que cet opéra, écrit durant le règne du Tsar Nicolas II, le mette en scène avec sa cour avec autant de dérision et de lucidité. Et même le peuple est représenté avec beaucoup d’ironie. Cet opéra représenté censuré deux ans après la mort de Rimski-Korsakov, était en quelque sorte prémonitoire de la chute de l’empire. Je me suis trouvé totalement dans mon élément en travaillant sur Le coq d’or qui fait partie de la grande tradition russe de l’humour subversif, du grotesque avec Pouchkine, Gogol, Danil Harms ou Schwartz dont j’ai monté des pièces à plusieurs reprises.

 I. S. – Comment abordez-vous sur scène la satire politique dans Le coq d’or ? Faites-vous des références à l’actualité ?

L. P. – Je ne fais jamais rentrer une œuvre à coups de marteau dans une actualité précise. J’essaye de ressortir par touches en allant en profondeur, ce qui est important dans l’œuvre, le sens et la portée de l’histoire, des personnages, sans dater historiquement ou politiquement la dramaturgie. Pour moi évidemment le roi Dodon est un tyran qui aujourd’hui a de nombreux avatars, mais je reste toujours dans une dimension métaphorique et dans une narration onirique, poétique. Cela s’exprime aussi dans la scénographie et dans les costumes qui ont plutôt une connotation fantastique sans faire référence à une époque particulière. 

I. S. – L’histoire dans Le coq d’or tragique, terrifiante, est racontée sur le mode grotesque, fantastique. Comment la traduisez-vous sur scène ?

L. P. – C’est une histoire certes noire : un roi tyrannique et ridicule qui amène son pays à la ruine, mais tout cela est cousu de magie, de merveilleux, sauf qu’ici il n’y a pas d’intervention de la bonne fée, ni happy end comme cela arrive en général dans les contes. J’essaye de donner toujours à ce type d’œuvres une dimension universelle, un côté « il était une fois ». Je viens de créer au Théâtre National de Toulouse Les oiseaux d’Aristophane qui parle d’un gouvernement tyrannique et de l’exploitation du peuple de façon grotesque, avec un humour délirant. Dans Le coq d’or la fin est totalement pessimiste. Il n’y a pas de personnages positifs. La Reine est un personnage mystérieux et maléfique et l’astrologue, qui peut paraître plutôt sympathique, est très ambigu. Le vieux roi Dodon, despote cruel, est en même temps enfantin, capricieux, fatigué de gouverner et ne pense qu’au plaisir de la bonne chair et aux femmes. Ses deux fils Gvidon et Afron sont des abrutis lâches, tout comme les boyards, courtisans du roi. Le général Palkan est un politique consensuel qui ne veut pas se compromettre.

I. S. – On dit dans l’épilogue de l’opéra que l’astrologue, la Reine de Chemakha et le coq d’or sont les seuls êtres vivants de l’histoire qui agissent et manipulent alors que les autres n’ont été que des mirages. Comment interprétez-vous cela ?

L. P. – Pour moi c’est une pirouette. Comme si Rimski-Korsakov voulait dire que l’on est dans un conte et que les personnages, le tsar et sa cour, qu’il ridiculise ne sont pas réels. En même temps la Reine est une représentation du désir de Dodon. Elle est présente déjà dans le Ier acte dans les rêves érotiques du roi qui en a assez du pouvoir et des conflits. L’astrologue, mais surtout la Reine sont des personnages très complexes. Elle a un peu un côté Cléopâtre, un côté sorcière et un côté enfant. Elle transforme le roi en enfant.

I. S. – La chute de l’empire est un grand thème du Coq d’or. De quoi est-elle métaphore ? Comment l’articulez vous ?

L. P. – C’est une métaphore du délitement du pouvoir de l’intérieur et en même temps de l’impossibilité de s’en passer. La dernière phrase dans l’opéra que dit le peuple « notre Tsar est mort mais comment vivre sans Tsar ? » est fondamentale à cet égard. Rimski-Korsakov, avec lucidité et on peut dire clairvoyance, avant les grandes révolutions du début du XXe s. dit : le peuple est incapable de prendre en main son destin. Il a toujours besoin de leaders. Il est capable d’adorer même un tiran ultra violent.

I. S. – Quel est votre option scénographique ?

L. P. – En cohérence avec mon parti pris de narration onirique, l’élément scénique central c’est un énorme lit du Tsar qui dans le IIIe. acte se transforme en un char menaçant. Ce lit est posé sur un énorme tas de charbon, de pierres noires, comme si c’était un lieu aride, stérile et en même temps un lieu du travail du peuple. Cette terre charbonneuse peu à peu va tacher les vêtements blancs des personnages. Au IIIe. acte, quand le peuple attend le Tsar, au fond du plateau il y a une immense toile avec des photos en noir et blanc de l’époque de la révolution russe, représentant les têtes des gens couvertes de poussière qui ressemble à la matière charbonneuse au sol. Au IIe. acte la tente de la Reine de Chemakha évoque une sorte de vaisseau spatial posé sur le sol, ou un animal étrange comme un dragon. Il y a dans la scénographie une évocation d’un univers fantastique et en même temps guerrier. L’idée des costumes correspond à la même vision. Celui de la Reine évoque à la fois une guerrière, dans le genre de Jeanne D’Arc, un enfant, une sirène. Elle est très sensuelle et en même temps fait peur. C’est une robe presque métallique, très près du corps, qui peut changer de couleur, rappeler des écailles. Le roi Dodon qui passe son temps au lit est en pyjama sur lequel, quand il va en guerre, il met une vieille cuirasse rouillée, trop petite, un casque, un sabre. Ces éléments ayant été enfouis dans le charbon sous son lit.

I. S. – Dans vos mises en scène des opéras vous dirigez les chanteurs comme des acteurs de théâtre en leur demandant parfois un grand investissement physique…

L. P. – La musique de Rimski-Korsakov a une extraordinaire structure dramatique. Tout est très théâtral et construit pour le jeu. Dès la première répétition les chanteurs ont compris que les mouvements étaient inscrits dans la musique. La difficulté était de jouer sur ce terrain accidenté, charbonneux, très en pente. Le personnage du coq est joué par une actrice danseuse.

Crédit photo: Baus-Munt, Monnaie