Un péplum pharaonique: Aida de Guiseppe Verdi à Madrid

Du 7 au 25 mars 2018 –  Teatro Real, Madrid 

Nouvelle création du Teatro Real en coproduction avec le Lyric Opera de Chicago et le Teatro Municipal de Santiago du Chili

         Aïda était une commande à Giuseppe Verdi, faite par le Cheik d’Égypte, pour l’inauguration du Canal de Suez et de l’Opéra du Caire en 1869. Verdi l’accepte d’abord à contrecœur mais finalement il se lance dans la composition de cette œuvre monumentale, le dernier vestige du romantisme à l’époque où le réalisme règne sur les scènes. À la faveur des découvertes archéologiques l’Égypte ancienne est à la mode.  Verdi s’inspire largement de l’imagerie européenne du pays des pharaons imprégnant son opéra de pittoresque et de couleur locale très kitsch, jusqu’à faire confectionner de longues trompettes au son strident pour la scène de la marche triomphale qui devaient produire des sonorités évoquant l’Égypte ancienne.

        Hugo de Ana, metteur en scène argentin, travaillant beaucoup en Italie, avait déjà mis en scène Aida au Teatro Real de Madrid, il y a 20 ans, dans un style monumental, archéologisant, très kitsch. Il nous ressert cette mise en scène un peu réadaptée, mais qui aujourd’hui paraît encore plus une pièce muséale, de pacotille. Il y a dans cette production une dichotomie flagrante entre la mise en scène, les images conventionnelles (De Ana a aussi signé le décor et les costumes) et la partition verdienne, qui à part une certaine grandiloquence, offre des parties intimistes sublimes, d’une grande charge dramatique, trouvant ici des interprètes exceptionnels. 

        Giuseppe Verdi articule la trame de Aïda sur le conflit de l’amour extrême entre Radames, héroïque chef des armées égyptiennes, et Aïda, princesse éthiopienne en esclavage à la cour d’Égypte, et les intérêts du pouvoir à la foi politique et religieux. L’opéra donne une vision d’une Égypte pittoresque et imaginaire avec ses temples, ses pyramides, son armée triomphante, ses prêtres omnipotents et son peuple soumis.  Dans la partition des moments intimes et les grandes scènes chorales alternent et se superposent. Peu de solos, Aïda a des arias dans le Ier et IIIe  acte et Radames ouvre l’opéra avec “Celesta Aïda…”. Aucun des autres personnages n’a de solo. Par contre Verdi introduit dans la partition de nombreux duos qui concentrent les conflits et les moments dramatiques. Ainsi les 4 duos de Aïda avec chacun des personnages principaux : un avec Amonasro, un autre avec Amneris et deux avec Radames.La musique de Verdi est vaillamment défendue par les solistes, le chœur qui affronte avec bravoure les moments grandiloquents et l’orchestre du Teatro Real à toute épreuve, sous la baguette décidée de Nicola Luisotti, grand connaisseur du répertoire verdien.

         Liudmyla Monastyrskaia en Aïda, soprano lumineux, souple, ample, déploie un grand art fusionnant le dramatique et le lyrisme dans ses arias et ses duos, en particulier ceux avec Radames et Amonasro, touchant le sublime dans le final dans son duo avec Radames. Gregory Kunde, ténor, sans reproche, crée Radames, héros romantique, pris entre le rêve de gloire et l’amour idéal et Violeta Urmana, mezzosoprano de timbre souple, harmonieux, en Amneris, déchirée entre sa passion amoureuse, la jalousie dévorante et le devoir politique. Gabriele Viviani, baryton, dégage le personnage d’Amonasro de la vision stéréotypée en le rendant plus crédible.

         Le problème de cette production c’est la vision stéréotypée de Aïda à la fois dans la mise en scène qui manque d’idées, de cohérence et d’une lecture, dans la conception du décor et des costumes qui situent cet opéra dans une Égypte fantasmée, de pacotille. Pour que l’on ne se trompe pas quant au lieu de l’action, le rideau de scène est chargé de hiéroglyphes qui abondent aussi sur certains éléments scéniques : grand coffres, trône portable. Manquent seulement quelques sarcophages et des oucheptis…Les pyramides, les temples, sont quasi en permanence projetés ou représentés sur le plateau comme par exemple murs et entrées des temples, obélisque qui trône au centre dans le Ier acte et se déplace sur le côté dans le IIIe acte.

         Dans le IIe acte, dans la scène du retour triomphal de Radames, apparaît au fond une série de gradins sur lesquels se trouvent les prêtres, les musiciens jouant des trompettes et les soldats. De nombreux et inutiles changements de décor coupent l’action. Hugo de Ana, metteur en scène et scénographe, pousse plus loin l’incohérence et le ridicule dans ses idées de costumes. Une cuirasse et une longue cape pour Radames, baudriers, larges ceintures et strings pour les soldats, pantalon, tunique, cape, tiare et insignes du pouvoir pour le roi, tuniques longues colorées, petits casques sur la tête pour les prêtres, les femmes, Aïda et Amneris, robes longues amples, les esclaves en haillons, les soldats éthiopiens, la peau peinte en noir, les danseurs torses nus et en strings. De nombreuses lances et longs bâtons, accessoires guerriers, servent également dans les danses.

            Pour animer sa mise en scène assez statique, dans les scènes du triomphe de Radames, Hugo de Ana fait courir les danseurs dans tous les sens. D’autres danses qui font penser à des exercices de gymnastique, interviennent à certains moments, sans vraiment s’intégrer dans les situations.

          On ne comprend pas le sens du jeu répété avec des bandes de tissu kilométriques, Aïda en jouant dans son duo avec Amneris. On les déroule, les enroule et on les traîne par terre.

          Cet monumental et fantasmagorique Aïda s’achève sur un ton pathétique et métaphysique avec le célèbre duo « L’ange nous emportera sur ses ailes dorées vers le ciel… ». Amen.

Crédit photo: Javier del Real | Teatro Real