Don Juan repenti

Création mondiale le 6 octobre 2016  – Teatro de la Luz Philips, Madrid

“Don Juan” d’après la pièce de Jose Zorilla “Don Juan Tenorio”

compositeur Antonio Calvo, livret Antonio Calvo et Rafael Perrin;direction artistique Ignacio Garcia, direction scénique et chorégraphique Tino Sanchez; direction musicale Julio Awad,  scénographie Miguel Brayda  costumes Lluis Juste de Nin

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         Le projet de cette comédie musicale est né au Mexique il y a 27 ans, où la figure archétypale de Don Juan jouit d’une énorme popularité. Au Mexique et en Espagne depuis un siècle et demi on représente traditionnellement le drame romantique Don Juan Tenorio de José Zorilla chaque année le jour de la Toussaint. Grâce à la ténacité d’Antonio Calvo, le compositeur mexicain de renommée internationale, auteur de la partition et adaptateur avec Rafael Perrin de Don Juan Tenorio de Jose Zorilla, après des années de recherche de soutiens et de fonds, la production voit le jour en réunissant les meilleurs créateurs et artistes du monde de l’opéra, du théâtre musical, du cinéma et la télévision.   Cette superproduction avec de grands moyens techniques, un décor de luxe et des interprètes brillantissimes, qui pour la première fois fait entrer la figure de Don Juan dans le théâtre musical est aussi une première comédie musicale à avoir une création virtuelle à travers Twitter. Une superproduction qui par la vision qu’elle propose de Don Juan et par son excellent traitement scénique ne peut être réduite à un produit commercial. En effet Don Juan, un libertin repenti par la grâce de l’amour et du pardon, acquiert ici une dimension exemplaire, quasi métaphysique.  La figure de Don Juan semble être inspirée par un chevalier noble sévillan Miguel Mañara Vicentelo de Leca qui s’est distingué par ses exploits de séducteur. Depuis sa naissance littéraire dans la pièce El burlador de Sevilla de Tirso de Molina (1630) le mythe de Don Juan poursuit une carrière internationale sans précédent, se déclinant à travers de multiples visions et approches propres à chaque époque, à l’opéra, au théâtre, dans la littérature romanesque, dans la danse, le cinéma et la télévision. Pour ne citer que les versions les plus célèbres et marquant l’évolution du mythe, au XVIIe s. Molière s’inspire de la pièce de Tirso de Molina pour son Don Juan (1665). En 1730 Carlo Goldoni convoque Don Juan dans sa pièce Don Juan ou la punition du libertin et en 1787 W. A. Mozart et Lorenzo da Ponte le font entrer triomphalement avec Don Giovanni dans l’opéra. Au XIXe s Lord Byron célèbre Don Juan dans son poème dramatique Don Juan (1821) et Pouchkine en 1830 dans Le convive de pierre. C’est en Espagne que le mythe de Don Juan prendra un tournant avec la rédemption du libertin dans Don Juan Tenorio de José Zorilla écrit et créé à Madrid en 1844. Alexandre Dumas ramène la pièce à Paris en 1865. La carrière mexicaine de Don Juan Tenorio commence avec sa création, sous la direction de l’auteur, en 1844 pour l’inauguration du Théâtre National de Mexico. C’est au Mexique aussi que Don Juan commence sa carrière cinématographique avec Salvador Toscano qui en 1898 réalise un film Don Juan Tenorio. Au XXe s les diverses versions du mythe de Don Juan prolifèrent au théâtre, au cinéma et à la télévision. Il inspire deux écrivains Prix Nobel : l’Espagnol Jacinto Benavente dans Ha llegado Don Juan et le Portugais José Saramago dans Don Giovanni au o disoluto absolvido.  

       Jose Zorilla (1817 – 1893) poète et auteur dramatique, un des plus importants représentants du romantisme espagnol, immortalisé principalement par son Don Juan Tenorio, remet le personnage sur la voie du salut. Il remodèle le mythe, moralise, humanise le personnage de Don Juan en le dotant d’une capacité d’aimer. Son amour sincère pour Doña Inès rend possible sa rédemption. Zorilla souligne le courage et la révolte romantique de Don Juan, le rend plus complexe, donne une double vision de la femme dans les figures de Doña Inès et Doña Ana et amplifie la présence des éléments surnaturels. Don Juan, après de multiples conquêtes, tombe profondément amoureux de Doña Inès et tourne la page de sa vie dissipée d’autrefois. Dans sa quête intérieure il essaie de comprendre le pourquoi de son amour pour Inès. Alors que personne ne croit à son repentir, les répercussions de ses actes criminels l’obligent à fuir en quittant, la mort dans l’âme, Doña Inès. Quand il revient plusieurs années plus tard pour la retrouver, il découvre le monde qu’il a connu en ruines et comme dans un rêve terrifiant voit le cortège funèbre qui suit les cercueils de ceux qui sont morts par sa faute et son propre cercueil. L’adaptation d’Antonio Calvo et de Rafael Perrin pour la comédie musicale, très fidèle à la pièce, utilise 90 % du texte original.   La partition d’Antonio Calvo instrumentale, écrite pour un orchestre important en direct dans la fosse incluant quelques effets sonores enregistrés et vocale pour des voix de chanteur d’opéra, est une mosaïque savante de parties lyriques opératiques de haut vol, de musiques empreintes de références au jazz, swing, rock, rap et aux rythmes latino-américains. Les thèmes récurrents profilent les personnages et marquent les ambiances, les tensions et la progression dramatique.

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           Le dispositif scénique extrêmement sophistiqué, de Miguel Brayda, déployé dans tout l’espace, composé de plus de 300 éléments mobiles, évoque Séville du XVIe s où l’époque actuelle fait irruption à travers certains détails dans le décor et les costumes. Les éléments mobiles, des colonnes des deux côtés du plateau évoquant un palais, de grands escaliers qui avancent, reculent et tournent, configurent et reconfigurent le décor en mouvement quasi permanent, traçant des passages, des ruelles, des lieux intérieurs de l’action. Les effets d’éclairages modulent l’espace, focalisent certaines parties du décor, modifiant son apparence. Ainsi par exemple dans le IIe acte les murs du palais plus délabrés, les colonnes abîmées, les projections d’un château en ruines, créent l’ambiance d’un cimetière. Dans ce paysage mortuaire apparaîtront à Don Juan le buste sur une colonne puis la silhouette argentée du commandeur, la statue et le fantôme de Doña Inès. Peu de projections mais toutes sont pertinentes dramaturgiquement, complétant l’image scénique, créant l’ambiance, évoquant des lieux. Les costumes traversent les époques, stylisés sur le XVIe s, revus par le XIXe s de Zorilla et transformés dans le style contemporain, à savoir des vêtements très sensuels, ajustés, certains en cuir, dans la scène de la taverne les filles sont en tee shirts et shorts moulants très colorés. Les chanteurs qui sont aussi d’excellents acteurs jouent sur tous les niveaux du décor. Don Juan, le tenor Toni Bernetti et la soprano Estibaliz Martyn, Doña Inès, connus déjà par leur travail dans le monde de l’opéra et du théâtre musical, créent des personnages d’une profonde authenticité humaine, nous bouleversent dans leurs duos. Le chœur et les danseurs sont intégrés dans la dramaturgie scénique. La chorégraphie, conçue sur le modèle broadwayen, est impeccablement réglée. La scène finale très belle et émouvante quand sur le fond de la musique solennelle et du Dies irae entonné par le chœur, Doña Inès pardonne à Don Juan et sauve son âme. Bref, ce spectacle d’une rare perfection, par la magie et la poétique visuelle, la profondeur dramatique, la qualité de la musique et des interprètes, va s’inscrire dans les annales de la comédie musicale et certains de ses airs vont devenir des hits.

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Crédit photo: Teatro de la Luz Philips, Madrid