Une vison onirique et poétique d’un cauchemar

31 janvier – 28 février 2017Teatro Real, Madrid

Billy Budd de Benjamin Britten, opéra en 2 actes

Nouvelle production du Teatro Real de Madrid en coproduction avec l’Opéra National de Paris, l’Opéra de Rome et l’Opéra National de Finlande. Livret de Edward Morgan Foster et de Eric Crozier basé sur le récit homonyme d’Herman Melville. 

Direction musicale Ivor Bolton, mise en scène Deborah Warner,scénographie Michael Levine, costumes Chloé Obolensky, éclairage Jean Kalman, chorégraphie Kim Brandstrup.  Orchestre et chœur titulaires du Teatro Real.

         L’œuvre opératique de Benjamin Britten jouit d’un intérêt particulier du Teatro Real de Madrid qui, après Peter Grimes, Mort à Venise et Le tour d’écrou, tous les trois d’énormes succès, présente actuellement Billy Budd, cinquième opéra du compositeur, créé en 1951 à Covent Garden à Londres sous la direction de l’auteur. La nouvelle production de Billy Budd, coproduite par l’Opéra National de Paris, l’Opéra National de Finlande et l’Opéra de Rome, basée sur la version en 2 actes de 1960(По завершении трехчасовой оперы, составленной из двух больших актов (вторая редакция, 1960), créée en 1964 sous la baguette de Sir Georg Solti à Covent Garden, est le quatrième opéra de Britten, après Le tour d’écrou, Le viol de Lucrèce et Mort à Venise, monté par Deborah Warner pour qui « Britten est équivalent de Shakespeare dans le champ de l’opéra».

          Une production d’envergure qui réunit un grand orchestre (85 instruments) sous la direction de l’Anglais Ivor Bolton, directeur musical du Teatro Real, 110 interprètes masculins : 17 solistes de tessitures différentes : 5 ténors, 8 barytons, 1 basse baryton, 3 basses et un énorme chœur. Le scénographe Michael Levine et la costumière Chloé Obolensky, collaborateurs habituels de Deborah Warner, l’accompagnent dans cette magistrale création. 

      Dans Billy Budd, deuxième opéra avec une thématique marine, Benjamin Britten, pacifiste et antimilitariste résolu, s’inspire du récit homonyme d’Herman Melville. Le livret suit la trace du récit de Melville qui, partant d’un fait réel, situe l’action en 1797, pendant la guerre entre l’Angleterre et la France révolutionnaire. Dans le prologue, le capitaine Edward Fairfax Vere tracassé par les remords d’avoir laissé condamner à mort un innocent, se souvient, plusieurs années après, des événements tragiques survenus sur son navire de guerre, L’indomptable : l’histoire du jeune marin Billy Budd, enrôlé de force sur un navire de guerre britannique. Incarnation d’une perfection physique et morale, victime d’une fausse accusation par le maître d’armes Claggart, d’avoir tenté de fomenter une mutinerie, dans un accès de colère Billy le tue par accident. Jugé par le conseil de guerre, il est condamné à mort et pendu. On trouve dans Billy Budd le thème récurrent de Britten : un être pur, différent, non n’assimilable aux autres qui devient victime. Certes Billy a quelque chose des personnages candides, messianiques de Dostoïevski, impuissants face au mal, trop purs pour s’adapter à l’hypocrisie, aux rapports de force de leur environnement. 

       On a souvent réduit la thématique de l’œuvre à la lutte entre le bien et le mal et Billy Budd à une figure christique. Deborah Warner dégage l’opéra des étiquettes et des interprétations simplistes relevant sa complexité «je ne crois pas que Billy Budd soit nécessairement une parabole chrétienne, l’œuvre a une amplitude et une portée qui vont beaucoup plus loin », explique-t-elle. Après une série d’opéras de chambre, composés après la IIe Guerre, Benjamin Britten aborde avec Billy Budd un grand format opératique qui requiert de considérables moyens instrumentaux et vocaux. Sa partition très exigeante pour toutes les tessitures, demandant une virtuosité du chœur, rythmiquement très difficile et la plus complexe de ce que Britten a écrit jusqu’à Billy Budd, inclut dans l’orchestre la harpe, clarinette basse, fagot, saxophone, cuivres, percussions de tout type. Une partition d’une grande variété orchestrale mêlant des moments de musique de chambre et d’autres où se déploie toute la puissance de l’orchestre et du chœur.

     Deborah Warner ne représente pas le navire mais en donne une image poétique, métaphorique, d’un univers sordide, viscéral, masculin des marins parmi lesquels se trouve un être différent. Elle inscrit l’histoire de Billy en flash-back onirique, dans le récit du capitaine Edward Fairfax Vere. Le mouvement scénique et les lumières créent la sensation de mouvement du navire, du danger constant de mutinerie dans une ambiance claustrophobe, oppressante, d’une prison.  Le dispositif scénique de Michael Levine, est une silhouette de navire avec des cordages des deux côtés et au fond. Devant des cordages attachés au sol le soulèvent à certains moments faisant apparaître la cabine confortable du capitaine au-dessus et au-dessous le carré misérable des marins avec des hamacs. Les échelles qui montent et descendent des cintres et les trappes donnent l’accès à l’étage au-dessus quand une partie du plateau est soulevée. En faisant des manœuvres les marins tirent les cordages qui s’entrecroisent, évoquant un tissage ou une toile d’araignée. Deux voiles ramassées sur les barres sont larguées par moments. Aucune projection dans le spectacle, tout est théâtre pur. Avec la complicité des éclairages de Jean Kalman nocturnes, diurnes, parfois spectraux, Deborah Warner déploie son art incomparable de créer l’intimité sur un grand plateau, de circonscrire et de moduler des lieux. Mais elle impressionne encore davantage par sa capacité à conférer une énorme théâtralité à l’interprétation des chanteurs et du chœur.

       Les interprètes des protagonistes principaux Jacques Imbrailo, baryton noble, lyrique, en Billy, Toby Spence, ténor, en capitaine Vere, Brindley Sherratt, basse au timbre ténébreux en John Claggart sont superbes vocalement et hypnotisent par la sincérité de l’expression des émotions de leurs personnages. L’aria mélancolique du capitaine dans le prologue, soutenue par l’ondulation délicate des violons, brisée par les sons militaires des trompettes, créant une atmosphère inquiétante, est suivie par l’irruption des marins qui nettoient le pont surveillés par des gardiens ressemblant à des gardiens de prison. Deborah Warner donne dans sa lecture de l’œuvre un éclairage particulier au trio : Billy, Claggart, capitaine, déplaçant le conflit d’une simple dualité du bien et du mal, le rendant ainsi plus complexe et plus dense. Elle développe l’ambiguïté de Claggart questionnant le fond de sa méchanceté et approfondit le conflit du capitaine Vere entre son devoir, sa responsabilité et la loi inhumaine, rigide, qu’il est obligé d’appliquer. Ni Claggrt ni le capitaine ne sont condamnables, on n’est pas dans l’opposition blanc noir, mais plutôt dans le gris. La scène d’interrogatoire de Billy par le capitaine, quand Claggart réitère son accusation, est d’une grande puissance dramatique, tout comme celle du déchirement intérieur du capitaine après le verdict. De même que celle où Billy dans sa cellule, les mains attachées dans le dos, chante la balade du condamné d’une délicatesse lyrique, un air céleste où la flûte dialogue avec la voix. La scène de l’exécution de Billy Budd entouré par le chœur, pendant qu’il monte sur l’échelle et disparaît dans les cintres, est à la fois d’une grande violence et d’une poésie sublime. Le capitaine qui revient sur le plateau dans l’épilogue dira : “je n’ai pas su le sauver, j’ai laissé mourir la beauté, la bonté et la générosité.”

       Devant un spectacle de cette perfection il ne reste qu’à s’incliner, chapeau!

Crédit photo: Javier del Real | Teatro Real