Eduardo de Philippo, un mythe napolitain à Rome

25 novembre 2025 – 4 janvier 2026Argentina, Roma

Argentina, célèbre théâtre de Rome inauguré en 1732 pour accueillir des opéras, est situé au centre-ville, en face de l’ensemble de la Curie romaine antique, où se réunissait le Sénat au cours des premiers siècles avant Jésus-Christ et où Jules César fut assassiné par Brutus. Aujourd’hui, le Teatro Argentina est le principal théâtre dramatique de la capitale, dirigé depuis l’année dernière par le metteur en scène Luca De Fusco, ancien directeur de longue date du Festival de Naples et du théâtre Mercadante. Le 25 novembre a eu lieu au théâtre Argentina la première de la légendaire pièce d’Eduardo De Filippo, « Samedi, dimanche et lundi ».  Absente depuis longtemps sur  la scène italienne, la pièce a été mise en scène par Luca De Fusco à Moscou, au théâtre Vakhtangov en 2018.   » J’ai monté ce texte à Moscou dans une mise en scène très « légère », peut on lire dans le programme du spectacle, partant du principe que le public russe ne connaissait pas cette pièce. Je suis convaincu que cette approche est également valable en Italie. D’une part, parce que dans notre pays, elle n’a pas été mise en scène depuis près de vingt-cinq ans, et d’autre part, parce que je considère qu’Eduardo De Filippo de mème que Goldoni, ne peut être que fidèlement interpréter, et non pas déformer, sinon il perd tout son sens ». Il s’agit en effet d’un spectacle assez traditionnel, surtout si on le compare au travail du metteur en scène à Naples ou il a beaucoup expérimenté entre autre en mélangeant les acteurs vivants et les séquences video continuellement filmés en gros plan ( on a pu voir en 2013 son « Antigone » à Chaillot ) et de manière générale pratiquait un style de théâtre plus ludique. La comédie « Samedi, dimanche et lundi », écrite en 1959, raconte trois jours de la vie d’une famille napolitaine, au cours desquels les personnages se disputent, se querellent, se réconcilient et se déclarent leur amour.

La pièce , « la plus bourgeoise et la plus tchékhovienne de toutes les œuvres d’Eduardo », selon Luca De Fusco , « décrit un équilibre social perdu à notre époque au sein d’une grande maison, comme la famille Priore, qui couvre trois générations : le grand-père, les époux Peppino et Rosa, leurs enfants, l’excentrique tante Amelia, une dame aux mœurs très libres pour la tradition patriarcale, et l’oncle Raffaele, un artiste sans un sou, héritier de la tradition théâtrale napolitaine. » Une famille soudée, attachée à ses traditions, comme le déjeuner du dimanche. Ici, la préparation du ragoût napolitain est une sorte de rituel : le ragoût est plus qu’un simple plat, c’est le goût et l’odeur de la maison, de la famille, de l’amitié. Mais c’est précisément pendant la lente cuisson du ragoût parfumé que des tensions apparaissent entre Rosa et son mari Peppino, menaçant de détruire le bonheur familial, et qui éclatent pendant le repas dominical pris en commun. Cela rappelle de loin les histoires familiales de Tchekhov : les gens dînent, ils ne font que dîner, et pendant ce temps, leur bonheur se construit et leurs vies se brisent. (La scène commune à table, avec sa chorégraphie raffinée de verres et d’assiettes, rappelait les expériences précédentes du metteur en scène dans un style plus métaphysique) . Mais au lieu d’un chef-d’œuvre culinaire, les convives auront droit à une scène de jalousie fraîchement préparée par le chef de famille, poussé à bout par les marques d’attention que Luigi (Paolo Serra), voisin du dessus, bon vivant et charmeur, prodigue à sa femme. Les trois heures de spectacle se passe dans un décor unique, une salle blanche semi-circulaire – une rotonde – avec des ouvertures – des fenêtres – d’où pénètre une lumière bleue – celle de la vie, de la mer, du ciel, une sorte de porte vers un autre espace (la dramaturgie de la lumière est l’un des éléments emblématiques de toutes les pièces de De Fusco). Tandis que sur scène se déroule un spectacle réaliste de la vie napolitaine, interprété avec tempérament par les acteurs de la troupe, dans les intervalles se produit « une coupe sèche » et tous les personnages se figent dans les fenêtres à la lumière fantomatique, tels des statues. On entend quelques notes de piano. Ou de violon. Puis les personnages reprennent vie et entament un dialogue. Mais la musique de Schubert continue de résonner en nous. Entre les épisodes de la vie quotidienne, des intermèdes musicaux, ou au contraire, la vie n’est-elle pas qu’un intermède dans la partition musicale? Cette structure rapproche la composition du spectacle d’une élégie. Tout comme autrefois dans la tragédie shakespearienne De Fusco jouait avec la légende d’Antoine et Cléopâtre, en regardant les amants légendaires à travers le prisme de l’éternité, comme des personnages mythiques, les personnages de la pièce « Samedi, dimanche et lundi » sont perçus comme faisant partie du mythe urbain napolitain. Cette vieille Italie dont il reste dans notre monde actuel un sentiment d’une certaine nostalgie. Ce n’est sans doute pas un hasard si la costumière Marta Crisolini Malatesta suit strictement la mode des années 50, époque à laquelle la pièce a été écrite. « En un mot, la famille Priore, commente le metteur en scène, est une vraie famille, soudée et attachée à ses rituels. Elle nous touche aussi parce qu’elle sait panser ses blessures et apprécie le bien-être de tous ses membres comme une véritable valeur. Or, nous avons largement perdu cette capacité. Bien sûr, nous avons volontiers dépassé de nombreux vestiges du passé. Les femmes ne préparent plus les chemises de leurs maris et ne passent plus des heures à cuisiner le légendaire ragoût. Cependant, cette famille maintenait un équilibre que nous n’avons pas encore trouvé. En relisant aujourd’hui le chef-d’œuvre de De Filippo, nous éprouvons un léger regret pour ce qui a été perdu. »

Bien sûr, quand on parle de cette pièce d’Eduardo De Philippo, la première association qui vient à l’esprit est le film de Lina Wertmüller de 1990 avec Sophia Loren dans le rôle de Donna Rosa. Il est difficile de surpasser une telle association. Teresa Saponangelo y est étrangement parvenue. La Rosa de Teresa Saponangelo n’est pas tant la légendaire « mamma » italienne, forte, féminine et irrésistiblement charismatique, telle que l’a incarnée Sophia Loren, mais plutôt une âme douce, raffinée et lumineuse, véritable anima qui insuffle la vie au foyer familial. ( Actrice de cinéma, connue du grand public pour le film de Paolo Sorrentino « La main de Dieu », pour lequel elle a d’ailleurs reçu le prix italien le plus prestigieux, le David di Donatello, de la « meilleure actrice dans un second rôle ». Le public français a pu la voir dans « Tartuffe » de Molière, mis en scène par Jean Bellorini, 2022) . La préparation du ragoût du dimanche pour Rosa -Teresa Saponangelo n’est pas tant un rituel solennel qu’une déclaration d’amour à la vie et à tous ses proches. Dans le film, l’action se déroulait autour de Sophia Loren, tandis qu’ici, tous les personnages semblent intéressants, il s’agit plutôt d’un drame choral dont Teresa Saponangelo devient le centre émotionnel et fédérateur. Dans ce contexte, l’acteur Peppino Priore-Claudio di Palma semble quelque peu austère, conventionnel, et ce n’est qu’à la fin de la pièce qu’il se révèle pleinement, dans la déclaration d’amour qu’il adresse avec tant de profondeur et de tendresse à sa femme après toutes les péripéties et les disputes de samedi, dimanche et lundi. « Il faut vivre la vie avec toutes ses joies et ses drames», nous dit Luca De Fusco. La mise en scène prend une signification symbolique, car la première à Rome coïncide avec le 10e anniversaire de la mort du fils du dramaturge, l’acteur Luca De Filippo. En dehors de l’Italie, il était surtout connu pour son rôle brillant de Peppino Priore dans le film de Lina Wertmüller.

Crédit photo: Flavia De Muro; Affiche Paris-Europe magazine