S’exiler de la réalité l’instant d’un rêve

Teatro Tribueñe à Madrid tous les vendredis à 20 h et samedis à 19 h jusqu’à la fin de la saison:

Le regard d’Eros (La mirada de Eros) d’après Un conte de fée de Vladimir Nabokov

adaptation et mise en scène Irina Kouberskaia ; scénographie Eduardo Pérez de Carrera

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        Pour beaucoup Vladimir Nabokov équivaut à Lolita (1959), son célèbre roman scandaleux à l’époque qui, tel un arbre, a occulté l’immense forêt de son écriture. À l’instar de la vie de Nabokov, ce Russe cosmopolite né en 1899 à Saint-Pétersbourg, exilé en Europe, puis aux États-Unis et mort en 1977 en Suisse, l’œuvre de ce poète de la liberté est une mosaïque de formes, de genres, d’inspirations et d’esthétiques diverses.

       Irina Kouberskaia, actrice, metteur en scène, fondatrice et directrice du Teatro Tribueñe à Madrid, extrait de cette mine de trésors littéraires un texte peu connu Un conte de fée qu’elle vient de créer dans son théâtre sous le titre Le regard d’Eros. C’est la première fois qu’un texte de Nabokov est porté au théâtre en Espagne.  Russe, exilée elle-même en 1973 en Espagne, Irina Kouberskaia qui a une affinité particulière avec l’esprit et l’univers de l’œuvre de son célèbre compatriote, traduit magistralement sur scène la part fantastique, l’absurde, le grotesque de la vie qui permettent de s’exiler de la réalité banale, d’échapper au pouvoir et, à l’oppression de la norme. Intégrant dans la trame dramatique du spectacle quelques éléments prélevés dans d’autres textes de Nabokov, Irina Kouberskaia l’articule sur le thème de l’amour, de la sexualité, de l’érotisme, de la force magique, libératrice du rêve.

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      Il s’appelle Erwin. Un citoyen x, insignifiant, un employé qui tous les jours fait le même trajet aller-retour à son bureau, soumis à la routine quotidienne du travail, seul, sans famille, sans amis, en manque d’amour, souffrant de son blocage face aux femmes. Cependant il a une capacité de rêver, une imagination débordante qui vont le sortir de la monotonie du quotidien par un déclic magique qui lui fait transgresser ses frustrations, ses inhibitions à l’égard des femmes et libère ses désirs. Une femme impressionnante, élégante, se présentant comme Madame Ott, apparaît un jour devant Erwin assis à une table de café. Elle lui propose un pacte. Grâce à son pouvoir le désir d’être aimé, de posséder des femmes qu’il n’ose pas aborder, peut s’accomplir. La diablesse, Madame Ott ne demande pas l’âme d’Erwin. Il aura 24 heures pour choisir des femmes qui l’attirent, le fascinent pour composer son harem. La seule condition : il faut que le nombre de femmes soit impair. La chose semble simple, il suffit de compter mais nous sommes dans un monde du conte de fée, irrationnel, les pulsions, les désirs, l’imaginaire l’emportent sur la raison. Le protagoniste comme hypnotisé par son désir est totalement happé par sa passion insatiable. Deux minutes avant que le délai de 24 heures n’arrive à terme Erwin ajoutera à sa collection de 11 femmes la douzième (chez Nabokov, il s’agit de la treizième qui s’avère être … la première). Son rêve, telle une bulle de savon, s’envole, mais le temps de rêver il s’est évadé des chaînes des tabous et libéré de ses complexes. Intégrant dans la trame dramatique du spectacle quelques éléments prélevés dans d’autres textes de Nabokov, Irina Kouberskaia l’articule sur le thème de l’amour, de la sexualité, de l’érotisme, de la force magique, libératrice du rêve. «Nabokov – dit Irina Kouberskaia – récupère dans son écriture ce que nous avons occulté, écarté, les sentiments, les fantasmes, les désirs. » En grande manipulatrice du fantastique, du magique, elle les fait s’infiltrer dans la banalité du quotidien d’Erwin.

IrinaPortada - Antonio Sosa

        Erwin pourrait être un lointain cousin de Faust ou de Sigismond de La vie est un songe de Calderón. Il est surtout le révélateur des interdits et de l’hypocrisie de la société patriarcale, celle d’il y a un siècle mais aussi de la nôtre, prohibitive, coercitive, régie par les technologies. Si dans notre monde d’aujourd’hui il n’y a plus de Méphistophélès ni de mages qui prédisent le destin d’un homme, le hasard opère toujours et peut en un instant, comme par un tour de cartes, changer le cours de notre vie. Autant l’accomplissement du rêve de Faust contracté avec le diable que celui d’Erwin sont soumis à des contingences temporelles. Ni pour l’un ni pour l’autre le temps ne suspendra son vol. À la fin Erwin conscient de l’éphémère de son existence rêvée dira : « Je suis seulement une petite lumière allumée par hasard qui peut être éteinte d’un souffle». Dans une scénographie très dépouillée, efficace, un espace irréel, du rêve d’Eduardo Pérez de Carrera à laquelle ses éclairages et ceux de Manuel Perez Munoz confèrent une dimension mystérieuse, Irina Kouberskaia fait advenir sur scène un univers poétique, onirique qui renvoie au théâtre où comme par un tour de magie on s’échappe des limites de la réalité. Sur scène juste une petite table où le narrateur – Erwin, au début du spectacle, fait un tour de cartes, image de la magie, du hasard qui peut changer le destin d’un être. Sur les deux côtés du plateau et au fond des panneaux sur lesquels au début du spectacle sont projetées des images d’une ville du début du XXe siècle, époque dans laquelle se situe l’action du conte et des images de femmes nues dans diverses poses. Ivan Oriola parle à la troisième personne, il est le narrateur et Erwin et interprète aussi Madame Ott. Comme dans un spectacle d’illusionnisme il a son assistant (José Manuel Ramos) en costume noir, dissimulé dans l’ombre, qui à certains moments apporte quelques éléments : chapeau, deux lanternes faisant les phares d’une voiture, etc. Les ambiances, les situations, comme chez Peter Brook, se fabriquent de façon très simple avec le minimum d’éléments ou simplement avec des images créées par l’acteur. Ainsi par exemple pour évoquer le voyage dans le tramway, il lève simplement la main pour tenir une poignée invisible et bouge comme s’il était secoué. Parmi d’autres images scéniques très inventives, imprégnées d’humour, celle où Erwin excité se masturbe le dos au public puis se retourne et lance une gerbe de serpentins en tissu blanc. Ivan Oriola subjugue par ses registres de jeu, son talent du mime, sa façon d’incarner des situations comiques, de traverser l’histoire d’Erwin. Il rend si proche de nous cet homme d’origine hybride, cocktail de sang français, allemand, russe et polonais, à l’enfance malheureuse, solitaire, frustré et traumatisé à l’âge adulte, qui, au hasard d’une rencontre, s’envole, se comparant à « un pingouin qui vole seulement en rêve ».

      Le regard d’Eros est une rencontre au sommet de trois exilés Russes, dans son cheminement théâtral avec Nabokov Irina Kouberskaia est accompagnée par la musique de Sergueï Rachmaninov dont le souffle puissant, les vagues sonores déferlantes respirent la sensualité, la liberté.

Crédit photo: Teatrotribuene

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