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10,11,12 et 13  février 2021 à 19.00  – Luisa Fernanda, la zarzuela de Federico Moreno Torroba  dans la mise en scène du célèbre metteur en scène italien  d’opera Davide Livermore en direct du Teatro la  Zarzuela de Madrid   

 

La zarzuela a vu le jour en 1657 dans le théâtre du Palais Royal de la Zarzuela. Les premier auteurs de livrets furent Lope de Vega et Calderon. La zarzuela est une œuvre chantée et parlée, à la manière d’opéra comique française. Ses thèmes sont de l’époque, avec un certain aspect critique de la société. Pour le metteur en scène, Davide Livermore de réputation mondiale, Luisa Fernanda est « une œuvre d’art espagnole et de la culture universelle ».

Et pour le chef d’orchestre britannique Karel Mark Chichon, elle est « La dernière grande zarzuela romantique » qui mêle « la grâce et la couleur de la musique espagnole avec l’élégante comédie viennoise et le vérisme de l’opéra italien. »La distribution compte avec des grandes voix de l’opéra.

Une histoire d’amour contrariés, de noble geste de la part de Vidal un des amoureux de Luisa Fernanda, qui voyant qu’elle aime toujours Javier, lui cède la place. Tout ceci sur une place de Madrid, au milieu des convulsions de la révolution de 1868 et de la guerre entre les Libéraux et les Royalistes qui amènera le départ de la Reine Isabelle II. Davide L transpose l’action dans les années 30.

Le décor, le Сiné Doré, un cinéma mythique fondé sous la IIe république et toujours en fonctionnement. Son architecture baroque inspire le rideau de scène, la façade du cinéma et le décor : le cadre de scène et les fauteuils de ce cinéma. Ce décor est placé sur un plateau tournant et nous présentera la côté face avec l’écran et le revers de cet écran en fonction des situations.

Dans le final nous sommes en Estrémadure, dans la propriété de Vidal, marqué par des gerbes de blés dressées autour du cinéma. Le cinéma joue le rôle de lieu de rassemblement, d’échanges et de conspiration que jouait avant la place publique.

Ce qui amène la combinaison de la musique, du chant et de projections cinématographiques, en noir et blanc, soit sur l’écran du cinéma soit au fond sur un cyclorama. Ces projections ne sont pas envahissantes, ne gênant pas l’écoute et la vision des événements.

Cette zarzuela comporte des airs que tous connaissent comme « El soldadito » « En este apacible rincon de Madrid », « De mi morena ».

Luisa Fernanda est amoureuse de Javier, qui s’est engagé dans l’armée pour faire carrière et pouvoir ainsi l’épouser, mais il semble la délaisser.

Vidal, qui est amoureux de Luisa, lui déclare son amour mais Luisa le refuse. Pendant ce temps les spectateurs du ciné regardent un extrait d’une autre zarzuela, commentant l’action et les événements. Ils vont faire des arrêts sur image, restant immobiles, dans la même position pendant les airs de Javier, de Luisa et de Mariana. Javier est vu entrant chez la duchesse qu’il semble courtiser. Dans le second acte nous sommes à la Verbena de San Antonio, une fête populaire, qui donne lieu à des danses et des chants. Javier est jaloux parce que Luisa est assise à côté de Vidal. Ce qui pousse Luisa dans les bras de Vidal car elle a vu Javier dans les bras de la Duchesse.

Suit une scène de lutte et de révolution dans laquelle Javier, du côté monarchique est fait prisonnier avec l’aide de Vidal. Luisa Fernanda prends sa défense pour qu’on le laisse partir libre. Mais le sort change et les conjurés sont écrasés par l’armée.

Dans le troisième acte la révolution a triomphée. Luisa est venue dans la propriété de Vidal pour l’épouser mais Javier réapparait. Vidal se rendant compte que Luisa aime Javier et que lui aussi l’aime, se désiste et les laisse partir ensemble, le cœur détruit car il aime Luisa. 

L’action se passe dans, devant, derrière le cadre ou la façade du cinéma, les acteurs, chœurs et danseurs montant sur sa scène, dont l’écran à disparu. L’histoire de la joute amoureuse des deux hommes pour le cœur de Luisa soutient l’action et le rythme de l’œuvre. Les scènes se suivent et s’enchainent aisément.

Les chanteurs sont de haut niveau et sont aussi acteurs convaincants. Le chœur est toujours aussi efficace et l’orchestre présent met en valeur cette musique.  Un beau spectacle, comme le Teatro de la Zarzuela en présente régulièrement.

 

Outre le fait que ce théâtre est un fort beau théâtre ancien, les prix des places vont de 10 euros à 48 euros pour le parterre. Ce qui permet de profiter de spectacles de haut niveau, avec des chanteurs d’opéra, pour un prix abordable, d’autant plus qu’il y a des réductions pour les jeunes et pour les anciens.

Ils ont aussi créé une série de courtes vidéos pendant le confinement sur une répétition en présence d’un mystérieux inspecteur qui présentent les différents métiers de ce théâtre sous une forme humoristique

Crédit photo: Javier del Real

A la mémoire de Boris Zaborov (1935-2021). Entre éphémère et éternel : un dialogue des arts

Zaborov dans son jardin. Photo Dina Schedrinskaya — Irina Zaborov

« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité. »                                                                                        Vladimir Jankélévitch , L’irréversible et la nostalgie

A Moscou, la nouvelle Galerie Tretiakov expose les œuvres du peintre Robert Falk. Parmi les toiles  exposées  figure un tableau intitulé « Un  vieil homme » (le cartel  indique: Portrait d’un inconnu, Rouza , 1913)— qui n’a pas l’air  d’un vieux—,   droit, élégant, simple et noble à la fois,  qui ressemble presque trait pour trait à Boris Zaborov. L’émotion me serre la gorge. Il n’y a pas de hasard. Quelques jours avant de recevoir les photos de l’inauguration de cette exposition j’avais appris la disparition de Boris Zaborov. Et ce clin d’œil de l’au-delà, entre peintres, me touche d’autant plus que j’ai à la fois travaillé sur les esquisses de Falk pour le GOSET, le théâtre yisddish de Moscou dans les années vingt, et sur le versant théâtral de l’œuvre de Boris Zaborov en France.

Robert Falk. Un vieil homme. Rouza,1913

Né en Biélorussie en 1935, Zaborov a étudié à l’Institut  d’art Sourikov de Moscou dont il est sorti avec un diplôme de scénographe. Ses premières collaborations théâtrales se voient, pour diverses raisons, empêchées par la censure : en 1960 au Théâtre Sovremennik, en 1966 au Théâtre Maïakovski, avec Piotr Fomenko, puis au Théâtre Stanislavski . De retour à Minsk, il crée des décors au Théâtre Ianka Koupala, mais s’oriente davantage vers l’illustration de livres et la peinture. La suite, c’est en France qu’elle se passe, à Paris où il arrive avec sa famille en 1980. Boris Zaborov était donc un Français né à Minsk, qui parlait français, avait déniché son atelier dans une impasse campagnarde du 20 ème arrondissement, une petite maison avec un jardin. C’était aussi un endroit de réunion festif pour les Russes de Paris, d’URSS puis de Russie. Je me souviens , dans les années 90,  de repas où l’on pouvait rencontrer, autour de la table dressée dans la verdure, metteurs en scène, comédiens, cinéastes, traducteurs : Otar Iosseliani, Piotr Fomenko, Macha Zonina et tant d’autres. C’était gai, ensoleillé. Et puis on pénétrait dans l’atelier et on était saisi par les toiles qui emmenaient très loin ailleurs, dans un monde de silence et de mystère…   

Portrait de jeune fille ,1996

Tombé par hasard, mais au bon moment, sur une photographie ancienne, Boris Zaborov s’est mis à développer une pratique originale, découvrant une vision nouvelle, un « regard vers l’intérieur » : il aborde le monde du souvenir, qu’il ouvre, selon son expression, par une « porte dérobée ». Il s’engage dans la création de ce qui va prendre au fil des oeuvres l’allure d’une collection de vestiges, voire d’une « bibliothèque de vestiges » — vestige dit le dictionnaire :  ce qui demeure d’une chose détruite, objet, personne, groupe d’hommes ou société. Sa peinture alors reflète une méditation profonde et lente ( touchant donc l’espace et le temps) sur la disparition, la mémoire , la transmission. Les yeux des êtres photographiés ont parfois rassemblé, dans le quart de seconde où s’embrasait le phosphore,  toute une énergie vitale, une volonté d’être présents dans l’objectif, une concentration obstinée et immobile devant la magie d’un acte au rituel complexe qui leur donnait accès à l’éternité. Je pense ici à la séquence de la photo dans Les Trois soeurs d’Anton Tchekhov. L’oubli dont les trois femmes feront l’objet est leur triste souci, mais le dramaturge les a imprimées sur une photo, à la fête d’Irina. Et elles demeurent, s’éloignant ou se rapprochant de nous, selon la vision des metteurs en scène.

Triptique, Un jardin, 1987

C’est cette concentration, capable de générer un processus de vibration, d’entrée en contact, qui inspire la peinture de Zaborov. « Toute mon aventure avec les photographies anciennes réside dans les signaux qu’elles m’envoient » écrit-il. « Une vieille photo peut m’attirer formellement mais résister à mes efforts de ressusciter ses héros. C’est qu’elle n’est pas mon objet. Toutes les tentatives de lui insuffler de la vie demeurent vaines. Mais quand il s’agit de mon objet, une vibration intérieure surgit, un dialogue virtuel s’engage, les regards insistants des personnages capturés autrefois par l’appareil photographique commencent à s’éclairer, à venir à ma rencontre, pareils à la lumière qui nous vient d’étoiles depuis longtemps éteintes. »[1]

Les regards intenses des photos argentiques sont comme ramenés à la vie par l’alchimie de la peinture, ils sont plongés dans une nouvelle lumière, dans une palette de couleurs passées, tamisées, déclinant le sépia ou le brun des originaux en gris bleuté, beiges grisés, cuivrés adoucis. Une brume règne, sans grisaille pourtant, parce qu’elle est un voile qui estompe la couleur, et qu’elle l’ombre avec une douceur mate, tout en conservant paradoxalement toute la précision des lignes. L’acte de peindre fait subir à l’image photographique un nouveau bain dans le révélateur personnel de l’artiste dont on ne sait parfois pas s’il produit l’émergence ou l’évanouissement d’un passé révolu. Il lui confère en tout cas une matière qui n’est plus surface, et qui est celle d’une vie éteinte, aux textures craquelées, griffées, crevassées, fendillées. Comme celle des murs du Théâtre des Bouffes du Nord où la restauration voulue par Peter Brook a su marquer le crépi neuf de la présence du passé.

Boris Zaborov crée aussi d’étranges  sculptures, sculptures de livres qui semblent sortir d’un terrain de fouilles, ou du grenier effondré d’une maison délabrée. Livres anciens, malmenés, délaissés, en danger. Zaborov craint la culture numérique en marche qui fait que dans les écoles d’art on n’apprend plus à dessiner mais à manier des logiciels de dessin. Les livres-sculptures sont en bronze patiné en gris-brun aux reflets bleuté ou argenté, avec des dorures raffinées. Leurs couvertures où le bronze se fait cuir sont usées, façonnées, modelées par le toucher de nombreuses mains curieuses, elles sont marquées comme un vieux visage ridé, mais tous leurs nobles attributs sont conservés :  caissons sur la tranche de la reliure, titres et fleurons précieux. Grand ou petit, ouvert ou plus souvent fermé, le livre usagé est accompagné d’objets variés liés à l’acte de lecture, de création ou de destruction : lunettes, poupée démantibulée, ciseaux, montre à gousset, empilement de lettres en plomb pour la composition… Sur le bronze de ces livres — livres d’ histoire,  de médecine, Bible…—, des photos sont parfois incrustées. Les pages, quand l’angle de vue choisi par l’artiste permet de les voir, ont été manipulées, tournées et retournées, elles sont  collées en paquet, altérées par le dur labeur du Temps et des intempéries. Sur le grand registre du livre-bronze intitulé « Comédie Française », théâtre où Zaborov a travaillé sur des pièces de Hugo, Tourgueniev, Lermontov et Molière, sont coulés en relief un masque et une fine pointe sèche. L’objet est conservé à la Bibliothèque-Musée de la Comédie -Française à Paris.

Car en plus de faire dialoguer image et texte, photographie et peinture,  photographie, peinture et sculpture,  livre et sculpture , c’est l’univers produit par ces dialogues que Zaborov introduit dans ses travaux pour le théâtre français et tout particulièrement  dans le plus beau de tous sans doute, Bal masqué de Mikhaïl Lermontov, qu’il crée en 1992 à Paris avec  le metteur en scène Anatoli Vassiliev [2]. Qui plus est, on pourrait voir dans ce qui définit la théâtralité, faite de présence et de relations interactives, un des fondements de la poétique zaborovienne. En parlant de Rembrandt, Jean Starobinski écrit : « Le regard est moins la faculté de recueillir des images que celle d’établir une relation ». Issue du regard obstiné des personnes disparues, astres éteints de notre cosmogonie humaine,  la relation que savent créer les tableaux de Zaborov, parce qu’il l’a éprouvée lui-même, est de type théâtral — songeons à la hauteur d’accroche exigée par l’artiste dans ses expositions, dispositif propice à organiser un face-à-face en « présentiel » selon l’expression d’aujourd’hui, yeux dans les yeux …  Une  relation  forte se tisse entre le ou les personnage(s) du tableau et le « regardeur », le spectateur du tableau : attiré vers l’ intérieur de la toile, il devient le protagoniste des humains qui se tiennent si droits devant lui. Intrigué, il demeure dans un dialogue, un échange subtil où il a été entraîné,tel le spectateur des grandes oeuvres théâtrales qui contiennent nécessairement une énigme, laquelle doit blesser et ne jamais se laisser oublier.

Je ne dirai presque rien des costumes crées par Zaborov pour Bal masqué, je renvoie aux études détaillées qui en ont été faites[3]. Seulement quelques mots sur les masques blancs d’une des séquences du spectacle, qui couvrent non une partie du visage ou même le visage en entier, mais toute la tête et le haut du corps. Ils ont d’abord été moulés sur le visage des comédiennes tels des masques mortuaires puis  ont été refaits en résine blanche bien lissée et prolongés par un carcan qui contraint la nuque et le buste. Ce sont des masques aux yeux creux où on devine le regard des actrices qui percent le trou noir et vide découpé par l’artiste-costumier. Selon le témoignage de Renato Bianchi, le couturier qui dirigeait alors les ateliers de la Comédie-Française, Zaborov termine ses costumes sur les acteurs. C’est Bianchi qui, subjugé par la précision des esquisses « très dessinées » de Zaborov[4], où se révèle une réelle vision des personnages, fait choisir au peintre dans la caverne d’Ali Baba des entrepôts de la Comédie-Française, et dans ses fonds de costumes anciens des 18 et 19 èmes siècles, des étoffes et broderies précieuses. Elles lui permettront de réaliser des collages selon une technique utilisée parfois dans son travail d’illustrateur de livres. Des robes à large panier visible s’ouvrent sur l’entrejambe des danseuses, étranges poupées érotisées, dans une choralité blanche impressionnante : une danse macabre totalement inédite attire les spectateurs intrigués à l’intérieur de la scène, exactement comme dans un tableau de Zaborov. L’hyperréalisme fantastique des tableaux s’incarne autrement sur la scène d’Anatoli Vassiliev d’où ces masques fantastiques,  inventés, émettent aussi d’étranges signaux. 

Ecrit en hommage au grand peintre, ce bref  article n’est pas un adieu. Dans le tableau de Falk, j’ai retrouvé un bref instant Zaborov ; dans les tableaux de Zaborov nous expérimentons la force de la relation, l’entrelacement des temporalités et le travail inlassable sur la mémoire. Outre que ces caractéristiques apparentent sa longue recherche (qui touche presque tous les arts plastiques) à l’art du théâtre, elles mettent en éveil et nos sens et notre esprit, et par cette activité intense nous placent devant la présence silencieuse du peintre, qui  a su voir la lumière de nos empreintes [5] et nous regarde, pour toujours.  

[1]  B. Zaborov, “Progulka”, in Znamia, n°2, Moscou, 2019 .
[2]  Voir l’ouvrage de Pascal Bonafoux , Mikhael Guerman, Béatrice Picon-Vallin , Zaborov , Acatos publishing, 2006 , français-anglais.
[3] Voir idem
[4] Entretien de B. Picon-Vallin avec R. Bianchi, Comédie-Française, juin 2004.
[5] Voir le portfolio composé sur des  poèmes de Tonino  Guerra  qui a  pour titre « Nos empreintes », Verona, 1996.

L’imagination au pouvoir

Exposition « Objets de désir – Surréalisme et design 1924 – 2020 » 

Du 12 novembre 2020 au 21 mars 2021 à la CaixaForum de Madrid. Et ensuite à la CaixaForum de Séville, Barcelone et Mallorca.

Une exposition magnifique en collaboration avec le Museum Vitra de Design de Weil am Rhein, qui l’a déjà présenté, peut se voir actuellement à Madrid. Le bâtiment de la CaixaForum a déjà une architecture moderne récupérant un ancien atelier, qui vaut le détour. Cette exposition présente les créations de designers à partir du surréalisme (rappelons qu’André Breton avait rédigé le Manifeste du Surréalisme en 1924).

Piero Fornasetti. L’assiette décorative. Thème avec variations, 1950

Il y a bien sûr dans cette exposition les grands noms du surréalisme : Dali, Magritte, Aulenti, Oppenheim, Le Corbusier, Giorgio de Chirico, Man Ray avec de tableaux, des photos et des objets mais les objets exposés sont en majorité signés de designers, de stylistes, d’architectes d’intérieur. L’exposition nous accueille avec les portraits de Freud et de Marx. Elle est répartie en quatre salles : Songe du surréalisme, Image et archétypes, Surréalisme et érotisme et pour finir La pensée sauvage.

Les designers s’emparent du surréalisme pour passer outre la valeur d’usage des objets communs et y introduire les associations d’idées, le subconscient pour les « inventer » de nouveau. 

Aldo Tura. La pippa. 1960 Photo Andréa Sütterlin

La valeur d’usage peut disparaitre comme pour ce fauteuil métallique avec des cornes de métal sur l’assise, donc inutilisable pour s’asseoir. Mais il y a aussi un cheval lampadaire de 1m 50 de haut, une desserte pipe, une théière en forme de crane d’animal, etc.

Les objets sont mis en relation avec les tableaux, photos, etc. surréalistes pour montrer l’influence que ces créations ont pu avoir sur la conception de ces objets.

Il y a également des films dont entre autres La Coquille et le Clergyman de Germaine Dulac  d’après le  scénario d’Antonin Artaud.

Des photos d’intérieurs décorés sur le mode surréaliste, des montages de photos d’après le même principe.

Iris van Herpen, Robe Syntopia. Photo Yannis Vlados

À partir de 1924 et dans les années suivant la deuxième guerre, cet esprit a libéré l’imagination des créateurs. En sont sortie des œuvres qui font sourire, rire même, penser, créent une nouvelle vision de l’objet qui modifient notre façon de le voir.

Toute cette inspiration se retrouve encore de nos jours dans des créations de design. Une exposition passionnante. Les œuvres proviennent du Museum Vitra de Design mais aussi d’autres collections et de particuliers.

En tout 285 œuvres réunies pour montrer les facettes moins connues de la répercussion du surréalisme dans l’art mais aussi dans la vie quotidienne.

 

Les initiales « PC » ou Pierre le Magnifique

Aujourd’hui à l’age de 98 ans le grand Pierre Cardin est mort.  J’ai décidé de publier l’extrait de l’ interview qu’il m’a donné en 2003 pour l’hebdomadaire parisien La Pensée russe.          

Chaque année, au cours de la dernière semaine d’octobre, Pierre Cardin organise, au théâtre « Espace Cardin » à Paris, le Festival du film russe « Paris-Art-Moscou ». C’était l’occasion rêvée pour rencontrer le grand Cardin et parler de lui à nos lecteurs.

         Les initiales « PC » sont connues dans n’importe quel point du globe. Pierre Cardin, le célèbre couturier français, est devenu une légende. Il est l’un des designers grâce à qui la mode, au 20ème siècle, est devenue un art ; il était en même temps le premier révolutionnaire de la mode. Si aujourd’hui, on se pose toujours la question « Qui a eu le premier l’idée d’habiller les femmes en mini-jupe : Cardin, Courrèges ou Mary Quant ? », il est absolument indiscutable que c’est justement Cardin qui, en 1959, a été le premier couturier français à créer, en même temps que la collection haute-couture, le prêt-à-porter. Cette idée a été perçue à l’époque comme très subversive, et on l’a même exclu du Syndicat français de la Haute Couture, ce qui, d’ailleurs, n’a pas empêché presque tous les couturiers de suivre son exemple.

         Cardin a été le premier à mettre ses initiales « PC » sur les vêtements, et le premier également à créer une collection pour hommes. A propos, l’image des Beatles en veste sans col est également due à Cardin qui, tout à fait légitimement, est devenu le premier couturier élu à l’Académie Française des Arts et Lettres. Néanmoins, l’activité créatrice de Pierre Cardin ne s’est pas limitée au monde de la mode : brillant designer, il a breveté à ce jour plus de 500 inventions, dans des domaines aussi divers que l’architecture, le transport, la publicité et toutes sortes de spectacles. « Ma devise, c’est de créer », répète le maestro, et il semblerait que son élan créatif ne connaisse pas de limite. En dehors des vêtements fabriqués dans le monde entier jusqu’à la Chine, il crée des meubles, dirige la chaîne des restaurants « Maxim’s », disséminés également dans le monde entier, édite plusieurs revues culturelles, possède des hôtels et quatre théâtres ; il est également « Ambassadeur de bonne volonté » de l’Unesco, etc…On n’arriverait pas à tout énumérer.

         Pierre le Magnifique, c’est ainsi, en paraphrasant le nom du célèbre duc de Florence, patron des arts, qu’on peut appeler Cardin, lui aussi l’italien d’origine. Si l’art en général est une passion qui accompagne sa vie entière, le théâtre représente une passion toute particulière. Il aime en plaisanter : « Dieu merci, il y a la mode qui permet de gagner de l’argent, qu’on peut dépenser par la suite avec succès pour le théâtre. Si, auparavant, je travaillais pour de l’argent, au cours de ces dernières décennies, c’est maintenant l’argent qui travaille pour moi ».

         Lorsqu’on m’a fait entrer dans le bureau de Cardin, à peine ai-je eu le temps de regarder autour de moi, et encore moins de poser la question que j’avais soigneusement préparée : « Quelle femme pourriez-vous appeler votre modèle idéal ? », que j’ai vu le célèbre couturier faire quelque chose de bizarre : Sur la première page de « La Pensée Russe » qu’il avait devant lui, il dessinait avec soin les lettres russes. « Dites-moi, qu’est-ce que cette lettre, qui est comme le P latin ? Ah…c’est un R. Et celle-ci ? Et ça, je sais, c’est une fita, F. Et là ? C’est intéressant, je vais le noter ». Après cette leçon improvisée de langue russe (Cardin a vraisemblablement décidé d’élargir son empire à l’Est), notre conversation, tout naturellement, s’est portée sur la Russie.

 

  • Cela fait très longtemps que je connais les Russes. Vous vous imaginez, j’ai visité la Russie, pour la première fois, en 1962, avec Gilbert Bécaud, quand il donnait des concerts à Moscou. Pourquoi suis-je venu ? Ce pays m’intriguait. Les dirigeants communistes proclamaient qu’ils avaient construit une société où tout le monde était heureux…Un paradis sur terre. Alors pourquoi ne pas permettre à ses citoyens de se déplacer librement, d’aller, de venir ? Si c’était un paradis, alors, bien au contraire, il fallait recevoir tout le monde à bras ouverts. J’avais envie de voir ce pays de plus près, et bien sûr, j’ai été très déçu. Je n’ai rencontré que des gens malheureux, bien que, je tiens à le faire remarquer, je ne m’intéresse pas du tout à la politique. Je me considère comme ambassadeur de la tolérance et de la paix. J’aurais voulu réunir tous les hommes sur terre et essayer de leur apprendre à s’aimer les uns les autres. C’est pourquoi cela fait déjà plus de 10 ans que je suis « Ambassadeur de bonne volonté » de l’Unesco. J’ai toujours aidé les stylistes russes. Valentin Youdachkin, grâce à mon soutien, a été reçu au Syndicat de la Haute-Couture parisienne, alors qu’il y a 30 ans déjà, j’envoyais à Viatcheslav Zaïtsev des valises de tissus pour ses collections. J’ai lu par hasard un article sur lui, et j’ai simplement eu envie de l’aider. Voilà, c’est tout.
  • A Moscou il y avait beaucoup de légendes qui circulaient sur vos relations avec Maya Plissetskaya…
  • C’est Nadia Léger qui nous a présentés l’un à l’autre, au cours de sa première représentation à Paris, il y a 32 ans…

Cardin montre avec plaisir la photo où il est avec Plissetskaya et qui se trouve sur son bureau.

  • Bien sûr, nous avons un peu flirté. Maya est une grande danseuse, mais vous savez, pendant toutes ces années, nous avons été liés par une amitié chaleureuse et sincère. A Paris, elle descend toujours à mon hôtel. Nous nous rencontrons souvent, nous dînons ensemble, et bien entendu, au cours de toutes ces années, c’est moi qui l’ai habillée. J’ai créé également des costumes pour ses spectacles au Bolchoï, « Anna Karénine », « La dame au petit chien », « Les eaux de printemps ». Je suis, depuis plusieurs années, ami avec le poète Andrey Voznessensky. Un jour, il m’a raconté que d’après son poème « Junon et Avos », on avait fait un opéra rock : « Viens voir ! ». Je me suis rendu à Moscou exprès pour le voir, et j’ai tellement aimé le spectacle que j’ai tout de suite donné l’autorisation de le mettre en scène à Paris. On a déjà annoncé la première, 80 personnes sont venues de Moscou ; notez que c’était moi qui avais tout payé, et là, comme un fait exprès, il y a eu cette terrible histoire autour de l’avion coréen, qui a suscité une tension diplomatique sans précédent !          J’ai reçu beaucoup de lettres de menaces : « Si vous montrez les Russes, nous allons brûler votre théâtre », etc…Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit avant la première et je n’arrêtais pas de penser : « Que faire ? Quels rapports ont les acteurs russes avec cet avion coréen ? Aucun, pas plus que le poème de Voznessensky « Junon et Avos ». L’histoire d’amour éternelle, bien qu’on puisse lire l’histoire de l’ambassadeur russe, le comte Riazanov, et de la fille du gouverneur de Californie, Conchie, comme un essai de dialogue entre deux pays en guerre, l’Amérique et la Russie. Bref, il n’a pas été possible d’éviter un scandale diplomatique, et, au cours de la première, le théâtre était à moitié vide. Ni Yves Montand, ni Simone Signoret, personne de ce qu’on appelle « l’intelligentsia pro russe » n’était venu. Et j’ai eu, à ce moment, une idée complètement folle : j’ai téléphoné à « Paris-Match » et j’ai proposé de faire un reportage place de la Concorde, sur le concours des arts entre les Russes et les Américains. A ce moment, les Américains montraient à Paris le spectacle musical appelé « Sophisticated lady » qui, à mon avis, était d’un niveau assez bas, mais c’était sans importance. L’important, c’est que je les ai tous invités à la fête que j’avais organisée avec les Russes, et qu’ils ont accepté tout de suite. J’ai donc rassemblé 70 Américains et 80 Russes, j’ai commandé un dîner chez « Maxim’s », et jusqu’au matin, nous avons dansé, ri et pleuré ensemble. Le lendemain, sur « Paris-Match », il y a eu une immense photo couleur, avec le reportage sur notre rencontre. C’était formidable, et les spectateurs sont venus voir mes Russes. Je vous raconte cette histoire pour que vous puissiez comprendre l’amour que je ressens pour la Russie…
  • Et comment étiez-vous reçu à l’époque de l’URSS ?
  • J’ai toujours été très bien reçu. Dans les années 80, 32 fabriques de textile travaillaient pour moi dans différentes villes ; je leur envoyais des esquisses, et elles fabriquaient des vêtements d’après ces esquisses. Près d’un million de chemises d’hommes par jour !
  • C’est bizarre. Où sont passés tous ces stocks ? A Moscou, je n’ai pas vu spécialement de chemises Pierre Cardin…
  • Ecoutez, je vous ai déjà dit que c’est un pays immense. Vous vous imaginez, il y avait 15 républiques ; pour chaque république, il y avait 75 000 chemises. Dans chaque république, il y a au minimum 10 grandes villes ; dans chaque ville, disons qu’elles étaient réparties sur 10 magasins, et ce genre d’article part tout de suite. La moitié pour la Nomenclature, l’autre moitié pour des amis. Donc, si on fait deux heures de queue au Goum (le plus grand magasin de Moscou), il y avait une chance d’acheter les trois chemises restantes.

J’ai été stupéfaite par sa connaissance de la réalité de la vie soviétique, et Cardin, très content, continuait à me raconter comment à l’époque soviétique, toutes les délégations de Moscou dînaient sans faute dans son restaurant chez « Maxim’s »  et comment il était reçu au Kremlin par madame Gorbatchev, qu’il habillait, bien entendu, également. Sans doute afin de me surprendre tout à fait, il m’a raconté qu’il connaissait Poutine depuis une vingtaine d’années. Ils avaient participé ensemble à des négociations à Moscou, et il en existe même une preuve visuelle. Après quoi, Cardin fouille dans un tiroir, en sort une photo. J’étais un peu incrédule, car l’homme sur la photo ne ressemblait pas tellement au Président russe d’aujourd’hui. Cardin se vexe comme un enfant :

  • J’espère que vous ne croyez pas que je l’ai inventé ?

 

  • Vous disiez qu’autrefois il y avait beaucoup de malheureux en Russie. Et maintenant ?
  • Pas de comparaison ! Peut-être que je me fais une représentation très superficielle, mais aujourd’hui, vous sortez la nuit à Moscou et vous vous retrouvez dans une ambiance de fête. Les gens chantent et dansent ; il y a des restaurants pour tous les goûts. Aujourd’hui, ce sont des hommes libres. Il me semble que la liberté, c’est déjà le bonheur. Il n’est pas possible d’exiger d’un pays, dont les changements datent seulement de 10 ans, après presque un siècle de cruauté dans la politique, que tout change instantanément. Dans tous les cas, le bonheur est en nous-mêmes, dans le travail, dans l’équilibre, dans la vie privée. En 1991, j’ai organisé un défilé géant sur la Place Rouge. Près de 200 000 spectateurs y ont assisté. C’était une liesse populaire, une vraie fête de la liberté. Qui aurait pu penser que sur la Place Rouge, après toutes ces revues militaires, il y aurait un jour la mode parisienne et Pierre Cardin ?

 

        Quant au Festival du Cinéma russe à Paris, Cardin en parle d’une façon très réservée. C’est plutôt encore une bizarrerie de Cardin le Magnifique.

 

  • Depuis longtemps, déjà depuis « Junon et Avos », j’ai gardé la mémoire des brillants acteurs russes, et j’ai eu envie de les montrer de nouveau à Paris. Et qui d’autre aujourd’hui à Paris, à part moi, est capable d’organiser et de payer une manifestation aussi coûteuse ? Plus généralement, j’espère que nous avons discuté assez longtemps pour que vous puissiez comprendre à quel point j’ai des relations chaleureuses avec la Russie.

 

A ce moment, Monsieur Cardin met effectivement un point. Je comprends, à regret, que le temps que mon interlocuteur m’avait imparti pour l’entretien, est arrivé à sa fin.

(EKATERINA BOGOPOLSKAIA, « La Pensée russe », Paris, 30 octobre 2003)

Le Théâtre après le covid: regard d’Italie (faire ou être, voila la question)

Alessio Nardin, metteur en scène, acteur et pédagogue italien ( Venise) partage avec nous ses réflexions sur l’expérience extrême qui est le covid pour l’existence du théâtre (juin 2020).

Comment avez-vous passé ce temps de la quarantaine ? Et comment avez-vous vécu le choc du confinement ?

 -Un moment extraordinaire. Aussi bien du point de vue humain que de celui qui concerne ce dont je m’occupe, le théâtre et le cinéma. J’ai essayé de tout écouter : les voix, les chuchotements, les cris, les questions, les opinions. Voilà ce qu’a été mon activité principale pendant cette période. (Pause). Et ce que j’ai entendu c’est un grand « bruit blanc ». (Pause). Curieusement il me semble que cela a été un moment où, si j’avais dû répondre à votre question,  j’aurais commencé par un long silence. (Pause). Mais comment cela est-il possible ? Il est difficile d’écrire un silence, une pause, et je ne sais pas si les temps de vos lecteurs seront les mêmes que les miens. (Pause). Alors je vous dis concrètement que dans ce temps de quarantaine j’ai pratiqué le silence : ce qui ne veut pas dire rester muet. J’ai essayé d’écouter au mieux de mes capacités tous les sons qui provenaient de l’extérieur au moment où tout le monde avait une urgence de parler ou de faire du bruit. Et parfois carrément beaucoup plus de bruit que d’habitude : peut-être parce qu’auparavant, dans le théâtre et dans le cinéma il y avait beaucoup de voix étouffées et que la pandémie les a fait remonter à la surface. Cela ne veut pas dire que tout ce que j’ai entendu était agréable ou intéressant : parfois cela sonnait faux, c’était strident, assourdissant.

Dans ce contexte et durant cette période quel est alors, selon vous, le rôle des acteurs et des gens de théâtre ?

-(Pause) On devrait se demander où est le virus : Où est-il physiquement ? Ce que j’ai constaté le plus souvent, en tenant compte des réalités européennes que je connais, a à voir avec deux choses. Primo: le théâtre européen, et le théâtre italien encore plus, est très préoccupé par le fait de se sentir indispensable à la cité. Et à mon avis il le revendique à juste titre. Secundo : je remarque, et c’est un paradoxe, que plus il le revendique et moins les gens sont effectivement d’accord avec cela. Officiellement personne ne se lèvera pour dire : rasons les théâtres ! Détruisons-les ! Personne ne sera assez honnête intellectuellement comme le fut dans un grand moment de lucidité le ministre des finances italien d’il y a quelques années (Tremonti) pour dire ce qu’il pensait :  le théâtre n’est pas nécessaire car « avec le théâtre, on ne mange pas ». Personne ne dira qu’à partir d’aujourd’hui le théâtre est un métier d’assistées ou de bénévoles. Personne ne l’a dit et personne ne le dira. Mais ce que je vois c’est que plus les acteurs revendiquent leur caractère indispensable à la communauté moins celle-ci leur reconnaît cette place. En d’autres termes les acteurs et les metteurs en scène continuent à dire obstinément : « Sans nous le monde est de plus en plus pauvre et va de plus en plus mal » – Dans certains cas c’est vrai ! Mais il semble que personne n’ait vraiment besoin du théâtre ou plutôt que théâtre et cinéma viennent en dernière position dans les priorités de la communauté. Il n’y a aucune urgence à les rendre à leur activité : ce sont les derniers à ré-ouvrir dans les décrets. Je constate simplement.

 

Comment est la situation en Italie ? Vous avez vu ou entendu des propositions intéressantes sur comment changer le théâtre durant et après le Covid-19 ?

-Je considère avec estime et fascination les propositions que les acteurs et les metteurs en scène italiens ont faites pour vivre et survivre durant cette période. J’ai entendu de nombreux collègues, célèbres pour certains et que j’estime, dire des choses qui m’ont fait beaucoup réfléchir. Pas tant sur le rôle des acteurs, des metteurs en scène et des artistes au cours de cette période, mais plutôt sur la vision en perspective du théâtre : ils m’ont confirmé que le théâtre comprend des questions non résolues qui remontent à bien avant la pandémie et que la pandémie a fait émerger justement parce qu’elle lui a ôté la possibilité de « faire ». Autrement dit : certaines de ses propositions ont à voir à la résistance du théâtre pendant la pandémie et à son déclin, d’autres ont à voir à un simple soutien et d’autres encore à une perspective d’avenir. Ces trois positions sont différentes. Cela ne veut pas dire que l’une est négative et l’autre positive ou que l’une est meilleure que l’autre. Mais ce sont des concepts qui sous-tendent des essences profondément différentes et qui mènent à des voies totalement différentes. Moi j’ai vu et je vois des gens qui misent sur la résistance côtoyer des gens qui misent sur la survie et d’autres, peu en vérité, qui essaient de voir la perspective au-delà du moment présent, ou plutôt qui essaient de voir ce moment présent comme une impulsion possible pour une renaissance. J’ai souvent entendu dire que le théâtre ne sera plus jamais le même, qu’une nouvelle façon de faire du théâtre doit être inventée. Moi je vous demande: sommes-nous sûrs de cela ? Si je regarde en arrière, il me semble que le théâtre s’est toujours transformé et a toujours évolué artistiquement avec ou sans pandémies et qu’il reste néanmoins identique dans son essence première, en effet c’est seulement en respectant son essence propre qu’il pourra se renouveler véritablement. Les personnalités théâtrales, récentes ou moins récentes, qui ont renouvelé de manière décisive le théâtre ont toujours planté leurs racines dans les principes de base du théâtre.

Concrètement donc que pensez-vous qu’il faut faire aujourd’hui pour les théâtres et les programmations post-Covid19 en Italie ?

-(Pause). La vraie question, et pas seulement pour l’Italie, serait : je fais parce que je suis ? Ou : je fais donc je suis ? Il faut choisir. Théâtre et programmation sont le fruit de choix bien précis. Il me semble que le théâtre italien, et peut-être aussi en partie le théâtre européen, depuis des années est caractérisé par le « faire », faire , faire des productions. Là-dessus se basent les financements, les temps artistiques (qui sans doute à cause de cela ne le sont plus) et aussi les œuvres qui en sortent. La législature italienne, depuis que les théâtres nationaux ont été créés, mise à part la volonté de certains directeurs (qui souvent sont des personnes que je connais et que j’estime) a poussé à l’explosion de cette tendance. Le théâtre européen et le théâtre italien se sont trouvés contraints ces dernières années à faire, faire et « le faire » a, peu à peu me semble-t-il, remplacé « l’être ». Pour « être » tu dois « faire ». Si tu ne fais pas, tu n’es pas. Quand cette pandémie est arrivée et qu’elle nous a cloitrés dans nos maisons, nous nous sommes retrouvés à ne rien pouvoir faire et là ont surgit toutes les questions latentes. Des questions comme : « je fais » parce que « je suis » ? J’ai ma propre identité artistique donc je réalise une œuvre ? Ou inversement : « Je fais » un spectacle en espérant que cela me fasse découvrir mon « être » ? Une chose est sûre et qui ne dépend pas de moi : ce virus nous a obligé à ne pas faire. Par conséquent il ne nous reste que « l’être », quel qu’il soit, quel que soit sa forme.

Étant donné votre riche expérience internationale (Europe, Russie, Amérique du sud), quels sont selon vous les différences essentielles entre la réalité professionnelle italienne et celle à l’étranger : Y a-t-il quelque chose que le théâtre italien puisse prendre ou « voler » aux expériences à l’étranger et si oui, de quoi s’agit-il ?

– Cela pourrait être un cambriolage avec effraction ou un vol à main armée ! Vous me suivez ?Non, je ne suis pas xénophile ! J’aime l’Italie et son théâtre. Par une série de coïncidences et de rencontres heureuses, mon expérience s’est simplement plus développée dans le reste de l’Europe et en Eurasie. Mais je vous dirais ceci : il existe encore des endroits dans le monde où le théâtre est véritablement quelque chose de partagé, dans son essence. Dans ces endroits la participation collective se fait par la nature même du théâtre : c’est la « manifestation » de l’action en scène. Je ne sais pas combien de temps encore ces lieux existeront mais ils existent et on peut les visiter et y vivre. Et c’est cela, je crois, dans l’après Covid-19 que les artistes devraient rechercher, vivre et construire. Mais il faut le faire très vite, dans l’urgence, parce que je ne sais pas encore combien de temps ces espaces dureront car ils sont liés à la nature présente de l’homme, à son organicité. Si vous scrutez l’horizon comme un marin expérimenté, vous remarquerez sans doute que la pandémie est un miroir où les choses qui concernent le comportement humain se propagent rapidement dans le monde et « l’infecte ». Quelque chose naît à un endroit, et grâce à (ou à cause de) l’homme et à ses comportements, cette chose arrive très vite ailleurs. Et cela vaut aussi pour le théâtre. Jouons de paradoxes : si maintenant nous vous bandions les yeux et si nous vous conduisions dans un théâtre européen, ouest européen plus précisément, et que vous ne voyiez pas les affiches et que ne saviez pas qui est le metteur en scène. Si, par jeu, je vous faisais voir trois spectacles de trois metteurs en scène différents, vous risqueriez de ne pas pouvoir me dire si ce metteur en scène est français, italien, espagnol ou allemand. Je ne parle pas de nation, pour ne pas risquer de finir dans une catégorie qui ne m’appartient pas. Je parle plutôt d’une culture, d’un mode de vie, de racines qui nous appartiennent profondément.

Quand cette chose-là commence à disparaître on en vient à un appauvrissement de l’individu. Et il est difficile de voler un pauvre. C’est un danger imminent. Faisons une analogie un peu brutale mais synthétique : à l’époque où nous, italiens, avions à Milan une immense figure de référence, Strehler, à Moscou dans les mêmes années, ils avaient une dizaine d’artistes du calibre de Loubimov, Vasiliev, Shapiro, Fomenko, Efros, Efremov, j’en oublie certainement et je m’en excuse. J’ai eu la chance et l’honneur d’en rencontrer certains personnellement et de travailler avec eux. Imaginez un peu ! Il existait donc une ville dans laquelle vous pouviez tous les trois jours choisir si vous alliez voir tel artiste plutôt que tel autre : on peut vaguement présager de la richesse qu’il y avait là!

Une richesse incommensurable : pouvez-vous imaginer quelles racines avait l’arbre du théâtre russe ? Et pourtant certains jeunes metteurs en scène russe d’aujourd’hui, et je le dis en connaissance de cause ayant travaillé là-bas plusieurs années, regardent du côté de l’Europe avec envie, l’Europe qu’ils cherchent à égaler. C’est incroyable : c’est comme prendre un arbre qui a de puissantes racines et les couper toutes sous terre, puis espérer ensuite que les fruits seront beaux et que l’arbre restera debout. Au premier souffle de vent l’arbre tombera ! Et c’est pourtant un héritage d’une richesse incroyable, que nous italiens devrions leur dérober avec une grande avidité artistique. Bien sûr, pour voler quelque chose vous devez avant tout reconnaître ce qui est précieux. Et maintenant je retourne le jeu : regardez les racines que nous avions théâtralement nous les italiens. Je ne mentionne pas la Commedia dell’arte sinon nous risquons d’ouvrir la boîte de Pandore, il suffit de regarder nos racines plus récentes : Giorgio Strehler, Carmelo Bene, Eduardo De Filippo, Leo De Berardinis. Qu’en avons-nous fait ? C’est la question que je me pose et que je vous pose. Si personne ne possède plus ses propres racines véritablement, qui pourra dérober quelque chose, et à qui ? C’est la vraie question.

Alors quand vous me demandez ce que nous italiens pourrions dérober aux autres cultures ?Je pense que toutes mes expériences  au Electrotheatre Stanislavski de Moscou, au Théâtre National de Strasbourg, à l’Escuela Superior de Arte Drammatica en Espagne, au Brésil, en France, en Pologne et bien d’autres expériences européennes, me disent que nous pourrions dérober cette idée de la nécessité du théâtre pour la communauté.
Dans certains pays, les institutions et les artistes considèrent le théâtre comme indispensable. En Italie cette pensée faisait déjà défaut avant, et depuis la pandémie elle fait encore plus défaut. Parfois c’est l’institution qui fait défaut, parfois ce sont les artistes.

En d’autres termes voyez : je suis un paysan, fils de paysan. Comme dirait quelqu’un, ce sont probablement deux bons bras arrachés aux champs qui se consacrent temporairement au théâtre. Mais qui vient de la culture rurale, sait parfaitement ce que veut dire avoir des racines, que celles-ci soient culturelles ou qu’elles soient liées au lieu où l’on naît. Si vous voulez, juste pour ne pas m’éloigner des exemples précédents, prenez Fellini et tous les réalisateurs de la période d’or du cinéma italien : pour chacun d’entre eux leur origine est évidente et forte, dans chacune de leur œuvre.

-Que suggérez-vous donc de faire pour l’après Covid-19 ?

-Je n’ai pas la prétention d’avoir la solution, mais je vois la prospective. Si les gens qui veulent se consacrer au théâtre ne se tournent pas vers son essence et s’ils ne se nourrissent pas à la source de celle-ci, alors nous aurons peu de chance de retrouver un théâtre vivant auquel nous puissions croire. En d’autres termes si nous parlons d’action, voici comment je l’entends :

L’arithmétique du théâtre c’est « un plus un font trois ». Ce n’est pas une arithmétique où 1 plus 1 font 2 : cette arithmétique-là est celle de la logique humaine. Dans cet espace étrange à n-dimensions que nous nommons théâtre, une autre « norme » est en vigueur et quelque chose de différent se passe : ce qui arrive ce n’est pas que les acteurs plus les spectateurs font deux. Non ! il se passe quelque chose entre eux et ceci n’est pas de mon invention, c’est dans la nature intrinsèque de cet espace à n dimensions. (Pause). La nature de l’homme agissant est quelque chose qui appartient à la nature humaine. C’est une qualité atavique, ce n’est pas une invention et si nous enlevons cette nature agissante à l’acteur nous n’aurons plus rien de l’essence du théâtre. Nous pouvons ensuite discuter sur tout le reste pendant des heures, je veux dire : j’ai ma propre esthétique et j’aime tel metteur en scène, nous travaillons ensemble avec tel ou tel acteur, je me fiche de tel autre. Mais tout ceci n’intervient qu’à partir du moment où sur scène cette nature agissante de l’homme existe. En Europe, mais plus encore en Italie, tout cela se perd pour des questions de personnes et non pour une position artistique tenue entre gens de théâtre. Tout est beaucoup plus simple en réalité. Artistiquement nous devons, et je parle pour moi, accepter que tous les tableaux de Van Gogh ne sont pas des œuvres abouties. Tous les films de Fellini, on peut le dire sans crainte, ne sont pas des chefs d’œuvres. Mais cela n’enlève rien au Génie de Van Gogh ou de Fellini, au contraire. c’est justement dans la nature brutale et spontanée de la créativité que certaines œuvres auront une perspective et d’autres non. Le processus créatif ne peut pas être comme le Pape, infaillible ! Il me semble que le théâtre souffre depuis un certain temps déjà d’un énorme complexe d’infaillibilité, chaque spectacle doit être une réussite. Je ne pense pas que cela nous aide. Tout devrait partir de notre positionnement artistique. Nous devrions être capable de dire «ce spectacle, mon spectacle, honnêtement il faut l’arrêter, la nature agissante de l’homme a disparu ! Mais c’est une position artistique périlleuse, qui rencontrera de nombreuses oppositions aussi bien individuelles (la juste ambition des acteurs) qu’organisationnelles (production, tournées, affiches).

Traduction de l’italien : Vincent Németh

UNE BATAILLE EN DEUX COULEURS: AMPHITRYON D’ANATOLI VASSILIEV À LA COMÉDIE-FRANÇAISE

        

Amphitryon, mis en scène à la Comédie-Française en 2002: c’est une histoire qui, depuis le début, est fondée sur des dédoublements, sur des reflets de miroirs. L’irradiation blanche, les ombres bleues à l’intérieur d’un coquillage: que trouve-t-on, dans ces courbes et passages secrets? Eh bien, c’est Jupiter, toujours amoureux d’Alcmène (jouée par Florence Viala), prend l’apparence de son mari Amphitryon (Éric Ruf). La nuit se prolonge par la force et l’habileté de sa passion, tandis que Mercure remplace temporairement le fidèle serviteur  d’Amphitryon, Sosie (Thierry Hancisse). C’est Molière, gaillard et moqueur, qui bien avant Pirandello, nous taquine encore et encore avec la même question ironique: «Si tu es moi (et, entre parenthèses, cette équation peut être vérifiée de manière assez convaincante), alors qui, pour l’amour de Dieu, suis-je, moi?»  Mais il y a aussi Vassiliev, qui essaie de créer sa propre construction — comme d’habitude, un peu à l’envers; pour lui, c’est encore une histoire qui nous parle de cet effort humain lorsque nous essayons de nous unir à Dieu, ou, au moins, d’attirer son attention vers nous. C’est pourquoi — au milieu du plateau — nous voyons immédiatement une tour à plusieurs niveaux, une ziggourat — la tour de Babel, la tour de Pise, l’amphithéâtre de Pompéi — plutôt quelque chose qui tient à peine, quelque chose de fragile, de naïf, un peu ridicule: l’échelle de Jacob, le bateau volant semi-transparent de tous nos rêves perdus. Cette image surgit sans cesse, sous  des formes différentes, et se reconnaît au claquement des voiles, aux mâts et aux cordages de navire. Quelque chose qui nous rappelle d’ailleurs l’architecture du théâtre de Vassiliev (nommé «École de théâtre dramatique»), rue Sretenka à Moscou — un espace flou et transparent, aux salles en enfilades blanches, où d’une pièce à l’autre rien ne s’arrête ou ne se fige, un espace sans limites…

           Alors: des cylindres blancs de cette tour au centre, à l’intérieur on peut voir une échelle et un poteau de champ de foire  (un mât de bateau?), sur lequel il est également possible de monter. On peut y voir les cordages d’un navire, l’étoffe des bannières, des kimonos archaïques en soie crue — blanc cassé, un peu trop grands pour les acteurs, des volumes presque architecturaux à l’intérieur de cet espace. Les deux couleurs principales sont le bleu et le blanc, conçues pour refléter la tension toujours existante entre ces deux idées contradictoires qui ne peuvent pas s’entendre: la foi et la raison. «Si tu es moi, alors qui suis-je» — en d’autres termes, sur quoi repose tout mon être, qu’est-ce qui tient vraiment ensemble mon «moi», qui est évidemment si fluide, qui existe en flux perpétuel, qui change si souvent, qui hésite et qui souffre? Que choisir comme fondement? Ma raison qui fournit immédiatement le poids nécessaire, le centre stable à l’intérieur de mon ego, ou vecteur oscillant, la flèche frémissante de la foi, avec toutes ses plumes, avec sa pointe acérée, cette flèche qui est toujours dirigée vers le ciel? Cette flèche de la foi qui gratte le cœur exactement comme la flèche de l’amour, du désir érotique — pour la première fois reconnaissable et palpable à cause d’une irrésistible envie de dépasser mon propre «moi», de transgresser les limites de ma propre nature: je désire quelqu’un d’autre parce que je ne me suffis pas, je ne me suffis pas à moi-même.

                   Pour Vassiliev, toute l’idée de la pièce consiste en cette envie d’Amphitryon d’approcher, d’essayer de toucher quelque entité nouvelle en dehors des vertus établies et ordonnées de la loi.  Au début du spectacle, Jupiter n’est pas du tout engagé dans l’histoire; pour le metteur en scène, c’est Amphitryon lui-même, qui essaie d’obtenir de sa fidèle épouse quelque chose de différent, quelque chose de nouveau. Amphitryon, dont le choix a toujours été en faveur de la raison, des justifications et des explications rationnelles, se sent soudain en proie à une certaine insuffisance, à une sensation élusive de manque. Apparemment, il a tout — la loyauté, la générosité, l’amitié, la modération, — même l’amour, assez habituel et normal, — bref, toutes les valeurs raisonnables et sages, tout ce qu’on peut calculer à l’avance et mesurer rationnellement. L’idéal de l’archaïque, l’idéal — si vous voulez — de la société antique en général, avec ses vertus civiques et morales, ses fondements sociaux. Mais il y a ce temps étrange qui approche — le tournant dont parlera alors l’apôtre Paul: si le monde est fondé sur la loi, nous sommes tous perdus… Et pour Amphitryon, ce héros qui a choisi pour son drapeau de guerre la couleur blanche de la raison, tout cela ne peut qu’être ressenti comme une anxiété vague, comme un désir ardent de quelque chose qui n’est pas encore arrivé. Qui lui suce et mord le cœur, qui le ronge de l’intérieur avec une prémonition déconcertante.

           Bien sûr, l’intrigue de la pièce est préservée, mais nous voyons  par exemple, comme Jupiter commence à bégayer et balbutier chaque fois qu’il a besoin d’articuler le mot «mari», «époux», comme — malgré sa substitution, malgré toute cette mascarade apparemment temporaire — il veut être «uniquement un amant» pour Alcmène. Nous voyons enfin cette terrible, tragique tristesse d’Amphitryon, pour qui la fissure de l’univers passe à travers son propre coeur…

           Pour les subtilités de la foi, il n’y a pas de meilleure métaphore que l’amour érotique, et Amphitryon l’exige — peut-être en espérant obtenir de sa femme quelque chose dont il n’est pas pleinement capable lui-même, en la forçant à s’ouvrir, à s’abandonner, à pleurer et à aimer — jusqu’au bout. Et bien sûr, n’oublions pas qu’à l’intérieur de la tradition dramatique française, tous ces jeux érotiques remontent à la langue.  Ici, chez Molière, le texte français pourrait ressembler à une toile d’araignée tenace, trop analytique, trop sèche, avec une lucidité et une transparence qui deviennent un peu trop monotones. En même temps, il donne  à ceux qui participent au dialogue une chance de rebondir sur le trampoline des répétitions, il donne l’occasion d’errer sans fin à l’intérieur du labyrinthe des techniques rhétoriques, à l’intérieur du sophisme élaboré, qui soutient tout avec son treillis cristallin de l’élément même de la parole. C’est là que l’on commence vraiment à discerner l’intonation affirmative, cette intonation particulière de la haute tragédie poétique, qui, selon Vassiliev, devrait vraiment revenir au théâtre. Le discours, élevé au niveau de la poésie, est toujours prononcé, articulé comme à partir d’un point unique, de ce centre qui se situe au-delà de la psychologie, au-delà des caprices et des relations humaines. Le feu fébrile de ce discours, sa chaleur extrême brûle jusqu’au fond tout élément personnel: on n’entend qu’une voix floue et indistincte, les mots eux-mêmes sont séparés par d’étranges syncopes, ils se tripotent comme des bêtes aveugles, ils se détournent et se regardent à nouveau comme les éclats d’un miroir brisé. La culture française est infiniment plus verbale et rationnelle que la culture russe, mais il y a aussi un trait qui les unit, qu’elles partagent: nous savons comment nous enivrer, nous soûler de mots, comment nous laisser emporter par la force même de la langue; nous ne connaissons que trop bien la terrible tentation du  mot poétique, la puissance de son énergie intérieure.

           Il me semble que dans son Amphitryon, Vassiliev a trouvé une image visuelle saisissante pour cette envolée de la parole. Un monologue commence, un monologue adressé à un partenaire — mais en même temps commence un exercice rhétorique, avec sa magie séduisante, envoûtante de la parole, qui agit pour nous toucher, qui nous secoue avec une insistance étrange — et le moment arrive où l’acteur se lève soudainement de sa chaise, où il court en haut, sur le rebord supérieur de la tour. Il empoigne une des cordes suspendues et se met à courir en rond — juste quelques pas — et maintenant il vole déjà, tenant la corde, quelques pas de plus — et voilà — le flottement, le vol, la libre montée de la parole elle-même! Une sorte de «pas de géant» dans sa version verbale: si l’accélération de la phrase rhétorique précédente est bonne, qui sait jusqu’où elle va nous emporter, l’énergie pure de la parole… Plus tard, après la première,  Le Figaro se plaint beaucoup de «ce cirque», de ce traitement irrévérencieux de Molière, mais, à vrai dire, le grand dramaturge lui-même a construit ses phrases à peu près de la même façon: dans ses comédies, on retrouve toujours la même construction primaire, le même élément de base — une sorte de long monologue rhétorique qui oscille, qui tourne comme un volant géant, accumulant peu à peu l’énergie interne d’un mouvement mécanique, progressif… Toutes les disputes amoureuses entre les personnages, construites comme des débats dans un tribunal, comme des disputes savantes (et scolastiques) de philosophes médiévaux… La seule différence est qu’ici le spectateur n’est pas obligé de suivre les arguments logiques des parties — il doit plutôt être sensible au pathos croissant, au bruit montant de la passion, à cet air indistinct, qui naît non pas de la psychologie des personnages mais de la récitation elle-même.

                  L’élément de la parole, — oui, bien sûr, mais n’oublions pas que cette impulsion peut nous emporter n’importe où, cette vague peut laisser le nageur épuisé, allongé impuissant sur n’importe quelle plage oubliée… Pour les Français, le principal mécanisme de sécurité intégré ici est leur rationalisme, leur scepticisme cartésien un peu sec — le revers de la culture essentiellement verbale. Cependant, en pensant à Descartes, il ne faut pas oublier un autre grand contemporain de Molière. Le théologien et philosophe Blaise Pascal a parlé de ceux qui sont intoxiqués par le langage: «Qu’ils en soient soûlés et qu’ils  y crèvent!» En fait, tous ces jeux sont assez dangereux, car le cheval en sueur de la passion (qui, dans la mythologie indienne et, beaucoup plus tard, dans la philosophie religieuse tantrique, est  défini comme vāhana, ou une monture qui vous amène directement à Dieu ou au salut), peut, en principe, transporter le cavalier n’importe où — si vous ne savez pas exactement où vous allez. Et Vassiliev, pour qui les idées métaphysiques sont toujours considérées comme quelque chose qui peut être «touché», vu ou vécu (une entité métaphysique présentée comme une sorte de matière très fine, subtile, obtenue par sublimation alchimique, tout à fait dans la ligne suggérée par Antonin Artaud, mais toujours dans les limites de notre monde naturel, toujours tangible, sensuelle) définit le degré de cette liberté de manière assez précise et exacte. Un vol presque libre — presque un  numéro  de cirque, presque une gymnastique aérienne — mais les personnages ici sont toujours attachés accrochés à leurs cordes, ils volent toujours en cercle, autour du périmètre extérieur de la tour. Et les cordes montent, ces cordes sont tenues par quelqu’un qui a permis à ces personnages de sauter et même de voler de temps en temps. On peut éprouver la vraie passion, on peut faire un effort énorme, mais le résultat final ne dépend pas de nous; c’est quelque chose qui est finalement donné, qui nous est offert comme un cadeau.

         Et c’est pourquoi un homme qui a déjà fait tant d’efforts pour construire et maîtriser ses structures rationnelles, admet à contrecœur que son propre destin ne dépend pas de lui… Une image drôle, un peu naïve, comme si elle était tirée d’une farce mediévale: un  combat entre l’homme et le Dieu, un tournoi de chevalerie entre Amphitryon et Jupiter, une  bataille ultime entre la raison et la foi — la bannière blanche du  chevalier, du samouraï contre la bannière bleue divine. Ça existe comme la lutte de Jacob avec l’ange, et les lamentations de Job, en fin de compte, toute cette histoire éternelle de jalousie divine envers l’homme avec le même impératif — abandonner, jeter tout et ne compter que sur l’amour. Et à l’opposé, ce désir persistant de l’homme de faire un atout de tous ses exploits et de ses bonnes actions, de tous ces points qu’il a acquis par ses propres efforts. Nous sommes assez chanceux, cependant, ici un  juste combat est impossible, et le  Dieu est sûr de tricher à nouveau — que nous le voulions ou non. Il finira par couvrir toutes nos petites vanités humaines avec le bord de son manteau bleu, avec une aile de grâce, et non avec une justice de papier blanc timbré…

          Vers la fin, une solution est proposée à Amphitryon. Le vrai Jupiter entre dans l’histoire; celui qui a vu tous ces jeux d’en haut et a décidé d’intervenir enfin. Les cordes sont à nouveau tirées, la tour fait un mouvement circulaire, et on voit que de l’autre côté elle est couronnée d’un dôme, d’une coupole. Là-haut, c’est Jupiter qui se tient dans l’un des arcs, à l’intérieur de ce temple provisoire. Il se tient tout au bord et parle d’une voix tonitruante et inhumaine, mais le discours lui-même est long, beaucoup trop long même pour un auditeur patient, il est destiné à calmer toutes les personnes présentes, tous ceux qui sont empêtrés dans ces constructions complexes et ces doubles jeux, dans cette histoire d’infidélité conjugale, d’amour érotique et dans toutes les ruses et les  reflets illusoires de la foi. Il continue de parler — et soudain, nous comprenons que ses pieds ne touchent plus le bord de la tour, que lui-même il flotte librement dans les airs depuis longtemps, et que pour cela il n’a besoin d’aucun support, d’aucune corde pour le tenir…

            C’est seulement après cette tentation, seulement après que notre conscience humaine ait trouvé cette fissure intérieure, la fissure entre la foi et la raison, qu’il est devenu possible pour le Dieu de s’adresser directement aux hommes, de leur promettre un contrat différent. La promesse principale, bien sûr, est qu’Alcmène donnera naissance à un héros, un demi-dieu Hercule — en d’autres termes, que le mélange des natures deviendra enfin possible et qu’il viendra un moment où Dieu entrera dans la chair humaine et où toute l’histoire tournera dans l’autre sens. En gage de cette promesse d’avenir, il était fondamentalement important pour Vassiliev de donner à Alcmène une croix en argent (un pendentif, parsemé de diamants, qui a été conquis par Amphitryon dans une bataille, alors qu’Alcmène l’a obtenu différemment, gratuitement — juste pour une nuit d’amour). Sur une scène française, dans une pièce de Molière, bien sûr, cela équivaut presque à un scandale. Jésus n’est pas nommé, mais au fond, on entend une cloche, et une pastorale commence, avec la joie enfantine et naïve de tous ceux qui savent déjà: le temps viendra où ils seront placés auprès de Dieu, pour être égaux à lui — comme ses proches, comme ses amants — et non plus comme ses esclaves. Un accordéon joue, une cornemuse bourdonne, les musiciens d’un petit orchestre s’avancent pour se mêler à la foule, il y a des  jeux  forains et des divertissements  simples, une énorme abeille mécanique jaune vole en cercle, battant lentement des ailes, il y a une exultation générale…

           Et Amphitryon reste seul, assis sur la scène devant un petit rideau, il ne participe pas à l’amusement général. Pour lui, cette   fissure transperce son coeur; et cette déchirure n’est pas un jeu de dissimulation mais une véritable blessure, une véritable bataille à l’intérieur de l’homme lui-même. Ce qui a été facilement donné à Alcmène s’avère beaucoup plus difficile pour un esprit masculin, perçant et dur, toujours victime de son propre orgueil, de son propre rêve d’indépendance. La foi (ou l’amour) ne promet jamais de vraies consolations ou de doux plaisirs, et le moment où l’on se donne est parmi les plus terrifiants. (Rappelons-nous La Lectrice conquise de René Magritte: ce que nous voyons ici, ce n’est pas une jeune femme, plongée dans un doux rêve, fascinée par l’histoire racontée, mais celle dont la bouche est déformée par le cri, celle qui est torturée, blessée presque mortellement par la pure excitation de l’abandon total).

         En guise de post-scriptum: ce spectacle a bien sûr sa propre histoire. Les spectateurs se souviennent d’Amphitryon d’Avignon de 1997, où huit monologues de la pièce étaient mélangés au hasard. Lorsque Marcel Bozonnet (le nouvel administrateur général de la Comédie-Française) a proposé à Vassiliev de faire une mise en scène sur la grande scène de la salle Richelieu, Anatoli lui-même a choisi ses acteurs (ils étaient tous jeunes,  aucun n’avait encore quarante ans, car on savait d’avance qu’ils devraient pratiquer assidument un entraînement verbal et des arts martiaux). Comme cela a été écrit plus tard par Brigitte Salino dans Le Monde: «Attention! Jeune garde en marche! Ils arrivent avec Vassiliev!» Je voudrais en citer quelques-uns, au moins les principaux: Sosie — Thierry Hancisse, qui avait peut-être le mieux maîtrisé le mot, qui avait saisi cette intonation particulière, à la fois familière, spontanée — et enracinée dans le roulement des sons, le jeu des mots, dans l’accentuation de toutes les possibilités poétiques de la langue, Sosie, qui combattait habilement son maître avec un grand éventail chinois; Alcmène — Florence Viala, fragile et passionnée, sérieuse dans les disputes, sérieuse dans la passion, manipulant courageusement les torches brûlantes sur de longues perches, se moquant de Mercure — Jérôme Pouly; Amphitryon, tellement attirant, avec son visage tragique, sophistiqué et naïf à la fois (Éric Ruf); La Nuit  — Éric Génovèse — si adroit et élégant dans ses acrobaties, et d’autres, ceux qui étaient prêts à faire confiance à leur metteur en scène et à essayer autre chose, quelque chose de sensiblement différent de la diction normale, raffinée — et assez muséale — de la célèbre  Comédie-Française.

ПРОГУЛКА / несколько комментариев к « Маскараду » М.Лермонтова в Комеди-Франсез

К тому времени я жил уже десять лет в Париже баловнем Удачи. Я лелеял и пестовал свою покровительницу. Я знал ее непостоянство.

Легкие сквознячки свежих дуновений 90-х годов завихрялись в щелях проржавевшего железного занавеса.

Для воздуха нет препятствий, кроме смерти. Беспечно гуляющий, однажды он принес в мою мастерскую весть: в Париж приезжает Анатолий Васильев. Впервые русский режиссер гость в славном доме Мольера, в театре Комеди Франсез. 

За пару лет до моего бегства из СССР Анатолий Васильев показал в Минске свой  спектакль «Взрослая дочь молодого человека» по пьесе Виктора Славкина. Это была радость. И сегодня вспоминаю давнее переживание. Я полюбил его театр, его актеров, подружился с ними. Я видел практически все работы, которые он привозил или создавал на Западе. И все они без исключения оставили во мне светлый трассирующий след.

В Париже он не один. С ним надежный товарищ Игорь Попов, его сценограф. Добрейший, милый человек. Талантливый художник и архитектор.

Вечером собрались у меня в мастерской. Перевозбуждены нежданной встречей. Над нами нимб один на троих. Кольцо плотного табачного дыма. Обильно выпиваем и закусываем…

Друзья предлагают работать вместе.

– Театр? Никогда!

Никогда – уже в который раз ты потешаешься надо мной. Мог ли устоять? После лет немоты пожить в родном языке. И, конечно, тщеславная мысль, которая никогда не покидала. Не зная скромности, напоминала о себе, помогала, стимулировала усилия душевные и физические.

Уже через несколько дней моя мастерская потеряла свой сложившийся к тому времени образ. Повсюду: на полу, на столах, приколотые к планшетам наброски, рисунки, заметки.

Я подписался «на роль» художника по костюму в работе над спектаклем  «Маскарад» по пьесе Лермонтова, которую Васильев предложил театру. Работа началась незамедлительно. Я жадно утолял жажду дружбы. Я всегда был готов ее идеализировать. Благодарить верностью и взаимностью.

По вечерам яростные бескомпромиссные разговоры о проделанной за день работе. Неизбежные выбросы шлака амбиций, гордыни, самолюбия. В основном между А.В. и мною. Но «звон битой посуды» был лишь аккомпанементом, свидетельством интенсивности нашей жизни в ту пору и бушующих страстей по дороге к цели.

Цель была сформулирована Васильевым ясно. Я и Попов были солидарны с нею. А цель была такова: постараться с доступной нам энергией и проницательностью создать спектакль, вобравший в себя не только текст пьесы, но и отраженную в творчестве поэта его загадочную судьбу, непостигнутую до конца. И было совсем не важно, что идя к общей цели мы питали мысль из разных источников. Наш триумвират сложился не для философских споров и богословских бесед.

* * *

Визуальный образ спектакля чаще возникает на сцене перед глазами зрителя раньше, чем актер произносит слово. Наши отечественные художники, такие как Эдуард Кочергин, Давид Боровский, Игорь Попов (называю тех, кого хорошо знаю) – творят эти образы подчас гениально. Я же, театральный дилетант, усвоил только, что костюм в театре не одежда. Но знак, камертон в настройке пластической и идейной программы спектакля.

Костюмы главных героев – то, с чего я начал свою работу.

Но прежде ключевые слова. Странная, необъяснимая фраза в устах Арбенина в начале пьесы. В игорном доме, подходя к столу, он обращается: «Не откажите инвалиду / Хочу я испытать…» и т.д. Инвалиду, именно это слово стало для Васильева определяющим в построении образа Арбенина. Образа, говорю уверенно, единственного в своем роде. Неповторимого. Мысль счастливая, позволившая ему естественно воспользоваться большим актерским даром Жана-Люка Бутте. Мучительно умирающий от тяжелой болезни Жан-Люк пропел свою «лебединую песню» на сцене родного театра голосом, поставленным иноземным режиссером. Он провел эту партию незабываемо. Больше того: это была планка, ниже которой его партнеры не имели права опускаться. И они были на высоте. Древиль – Нина, Катрин Сальвья – баронесса…

Наша работа над костюмом и аксессуарами, Арбенина в частности, должна была вписаться не только в эстетическую раму спектакля, что было не так уж сложно, но при этом еще выполнять утилитарную функцию. Нужно было придумать всё таким образом, чтобы дать актеру максимально возможную  в его ситуации свободу поведения на сцене, облегчить его страдания. Кажется, нам это удалось.

Вскоре после «Маскарада» Жан-Люк Бутте как режиссер начал работу над спектаклем «Лукреция Борджиа» по пьесе Виктора Гюго, и пригласил меня быть художником по костюму. Это была моя вторая работа в Комеди Франсез. Это была последняя Жана-Люка в родном театре.

Между прочим, то, что хочу сказать, в моем прямом ремесле – аксиома. Во всех жанрах искусства происходит, как мне кажется, подобное. И театральный спектакль не исключение, в чем я убедился, работая с Васильевым.

Так о чем же я? А вот о чем.

Если замысел творящего не растекается мыслью и точен в изложении, в конструктивно-композиционном строе, – это позволяет делать удивительные вещи. Новые элементы, которые неизбежно возникают в процессе работы, укладываются в такую конструкцию легко и органично. Правильно найденная форма с радостью вбирает их, обогащая и укрепляя себя. Делает их своими. А затем и значения появляются, как любил повторять покойный Игорь Попов. Досконально продуманный Васильевым спектакль рождал и впитывал в себя все новые и новые усиления замысла.

И вот передо мной задача. Найти силуэты двух ансамблей женских костюмов. Бальных и маскарадных. Они должны были по мысли режиссера работать в двух протагонистических мизансценах, происходящих в одном метафорическом пространстве спектакля. Искать контрастные формы? Контраст – это свет и тень. Но как искать там, где должны жить только тени? Такая задача по плечу поэзии. Найти выражение этой умозрительной идеи в сценическом визуальном контексте казалось невозможным. Тем не менее, группа бальных костюмов первой дала завязь. Я предложил изготовить их из тонких многослойных кружев. В эскизах показать это невозможно. Идею решили опробовать. Когда первое платье было изготовлено и одето на актрису, мы увидели – это хорошо. Во время примерки я подобрал с пола валявшийся обрезок черной ткани. Приложил к таящему под рукой, как пена, платью. Вот и иллюстрация к сказанному выше. Эта, не задуманная изначально встреча  экстремально полярных друг другу фактур и цвета, белого с жестким черным, создала по сути известный  шок противоборства. Этот приём стал обязательным для всей группы бальных платьев. Ленты, повязки и прочие элементы черного в замедленном ритме хореографического рисунка  рождали призраки траурного предвестия…

 

Вторая группа костюмов, маскарадная, была для меня очевидна изначально. Прежде всего они мне виделись роскошными. Я втемяшил себе в голову мысль, что они должны быть изготовлены из настоящих исторических тканей… Но где их сыскать. Я обратился с вопросом к шефу костюмерного цеха Комеди Франсез Ренато Бьянки. Замечательный профессионал. В его словаре не было слова «нет». Словно он японец, а не итальянец.

– Есть ли в театре запасники, где могли бы сохраниться фрагменты старинных костюмов, куски парчи, ткани с вышивкой, кружева, пусть полуистлевшие? Еще лучше. Театру ведь более 300 лет.

А он:

– Есть, Борис, есть такие шкафы, но я никогда их не открывал.

– Ну, мы-то их откроем? – с вопросительно-настоятельной интонацией произнес я.

– Bien sûr ! – воскликнул Ренато. – Ça m’intéresse aussi. C’est bonne occasion[1].

На следующий день мы открыли каверны Али-Бабы. Живая история театра открылась нашим глазам. Я мог прикоснуться к ней, включить в свою игру. Два дня занимался раскопками. Извлеченная из тлена – она начала нам служить с радостью возрождения.

Я вспомнил некогда мною любимую технику, в которой проиллюстрировал не одну детскую книжку. Коллаж. Так, годы спустя в работе над спектаклем во Франции мне пригодился этот опыт.

Четыре костюма, как архитектурные объекты, выстроились в пошивочном цехе. Они были на самом деле красивыми. Васильев предложил на фасовой части испанского костюма сделать шторку, как занавес, который легко бы мог, раздвигаясь при надобности, обнажать интимные прелести танцовщицы. Она согласилась, но запрет пришел с неожиданной стороны. Санитарные службы театра нашли шторку недостаточно герметичной от сценической пыли.

Но маскарад без масок – не маскарад. В нашем спектакле этот принципиальный атрибут неожиданно оказался проблемой. Рисуя десятки и десятки вариантов, я неминуемо оказывался в ловушке известных архетипов. Я нервничал. Васильев впадал в истерику. Котел закипал. Спасал Игорь Попов. Своим спокойствием и невозмутимостью, подчас похожими на безразличие. Пожевывая губами, он чистыми прозрачными глазами взирал на нас сочувственно.

Спускаюсь по улице Тюрбиго от площади Репюблик. Иду в гости к О.И. Хотелось хотя бы один вечер провести без театра, без Васильева. На пересечении с улицей Реамюр остановился. Жду, когда загорится зеленый свет. В праздности поднял голову. Взгляд остановился на большой витрине. За ее стеклом теснились еще не обряженные женские манекены с лысыми черепами.

Я вздрогнул.

На следующий день в театре в нетерпении ожидаю прихода Ренато Бьянки. Вот и он, наконец. Я с порога:

– Ренато, возможно ли в театре снять гипсовые маски с наших танцовщиц?

А он, как всегда:

– Nessun problema, Boris.[2]

Формы были сделаны, затем отлиты маски из тонкого белого пластика. Это были поплечные бюсты и состояли из двух частей с открытой шнуровкой по бокам.  Сохраняющие индивидуальные черты актрисы, маски, мертвенно белые, лишенные мимики, в ритуальном ритме неспешных движений и жестов на самом деле завораживали. То ли сакральные видения, то ли гомункулы из неведомых миров, ряженые в богатые одеяния. Представьте привидение в роскошном платье Веласкезовской инфанты. 

Во время работы над спектаклем я не видел Васильева равнодушно праздным. Его экстатическому возбуждению и работоспособности, казалось, не было предела. Страсть, игра, заряженная мистическим настроем, безжалостность ко всем вокруг и к себе в первую очередь сфокусировались в энергетическую точку, как луч солнца в линзе, возжигающий пламя. Оно обожгло всех в радиусе действия. Игоря Попова, меня, актеров, цеха, весь театр. Мне кажется, что Васильев не имел в этой работе отказа ни в чем. Все, о чем может только мечтать режиссер в театре, было к его услугам. И Васильев воспользовался этой привилегией сполна.

Любовь не терпит риторики. Ее пища – чувства. В эмоциях у нас не было недостатка. Что до меня, то я пережил многие моменты тождества с А.В. Такое не забывается. Мы с Толей Васильевым часто бывали вместе одни. Некоторые его откровения люблю вспоминать.

Сидим в Пале-Рояль. Обеденный перерыв между репетициями. Расслабленный апрельский день дышит предчувствием прихода скорого лета. Наслаждаюсь классической красотой сада. Толя бубнит себе под нос. Деспотичный хозяин в своем театре в Москве – он не может смириться с дисциплиной театра Комеди Франсез. Долгим перерывом на обед и тому подобное. Повторяет, уже в который раз, что ему вообще не нужен публичный театр, и актеры и зрительный зал – тоже. Он увлечен Гротовским.

Я говорю:

– Толя, послушай, подарю-ка я тебе сотню-другую тетрадей, перья, карандаши. Поезжай в «глушь в Саратов» и занимайся своим театром в одиночестве. На хрена ты самоистязаешься.

Пауза. Долгая. Затем, не поднимая головы.

– И ты никогда не захочешь больше увидеть мой спектакль?

Я ошалел от изумления. Возможно, тогда впервые услышал и увидел своего товарища в нормальном простодушии. Неуверенным, сомневающимся. Необходимые качества всякого разумного человека. Я понял, почему его люблю.

[1] – Конечно! Это мне интересно. Хороший повод.
[2] – Нет проблем, Борис (ит.)

Derrière la vitre: « Le bal masqué » des décennies plus tard. Un naturaliste – Anatoli Vassiliev – donne une séance de jeu à la Comédie-Française

         

Voici un exemple parfait, un exemple pur de la survie d’un objet d’art: la première performance, mise en scène par Anatoli Vassiliev à l’étranger, et maintenant, en temps de quarantaine, montrée online. Près de trente ans ont passé, moi-même, je l’ai vu pour la première fois dans son intégralité: je n’étais pas encore en France pour le voir se dérouler en direct, et sur une vidéo que Vassiliev a montré au maximum deux ou trois scènes à ses étudiants, à part cela, rien n’a été montré.

              « Le Bal masqué » (1938) était le dernier spectacle de Vsevolod Meyerhold (à vrai dire, juste une reprise de sa production célèbre de 1917 avec la scénographie et costumes d’Alexandre Golovine). On se souvient de cinq rideaux peints et de robes luxueuses, plutôt comme une réflexion faible et éphémère de la Commedia dell’Arte dans ce lugubre Leningrad stalinien. En 1992, le même Lermontov, la même pièce en vers sur la jalousie et le crime passionnel devient la première mise en scène d’un directeur de théâtre russe à Paris…

            Un cadeau du destin inattendu : un metteur en scène russe relativement jeune, qui après le succès étonnant de « Six personnages » de Pirandello, reçoit soudainement en 1990 une invitation de Jacques Lassalle pour faire un spectacle à la légendaire Comédie-Française. Lassalle lui-même se rappelle dans une de ses interviews comment il a voulu ouvrir son théâtre à de nouvelles tendances et à un nouveau répertoire, en énumérant sans accroc un certain nombre d’auteurs russes, de Griboyedov et Gogol à (autant que je me souvienne) Boulgakov…

               Vassiliev avait déjà accepté la proposition de Lassalle, mais il voulait, pour ainsi dire, étirer les doigts avant de commencer les répétitions. En février 1992, il passe deux semaines à Bruxelles, où vient également la jeune Valérie Dréville, qui vient de perdre son mentor sur l’âme les thèmes russes — Antoine Vitez. Le travail sur place est principalement basé sur la technique habituelle des études psychologiques de Vassiliev (la méthode d’improvisation structurée, conçue par Stanislavski et Maria Knebel, et élaborée par Vassiliev) mais il est déjà clair que les principaux dialogues seront maîtrisés dans des structures conceptuelles et ludiques. Valérie ne participe pas à la pratique générale du jeu d’acteur, elle est assise tranquillement dans un coin, perplexe, curieuse, admirative… Elle a déjà passé le casting pour le rôle de Nina, elle a plusieurs rôles sérieux dans le théâtre derrière son dos, mais juste sous ses yeux commence à développer quelque chose de tout à fait nouveau. Parlant de cette première étape quelques années plus tard, Vassiliev dit que grâce à l’expérience belge, Valérie est venue à la pièce deux semaines plus tôt que les autres, et Jean-Luc Boutté, qui jouait le rôle d’Arbenine, a rejoint l’équipe deux semaines plus tard, car il était auparavant engagé dans une autre production.

           Quoi qu’il en soit, le travail a commencé, au printemps, il s’est poursuivi avec de véritables répétitions. Valérie elle-même a maintenant souvent repris les études, bien qu’elle ait essayé cette nouvelle technique principalement avec ses jeunes partenaires. Boutté, selon elle, pendant deux semaines entières, est resté assis sur sa chaise dans la salle de répétition, plutôt fermé et lugubre, à écouter les longues tirades de Vassiliev, mais surtout à enfoncer son nez crochu dans le texte. Jusqu’à ce que, finalement, un jour, il dise au metteur en scène « Maintenant, calme-toi. J’ai compris ».   

Vassiliev a invité son constant scénographe, un chevalier fidèle jusqu’à sa mort — Igor Popov — à faire la scénographie. Philippe Lagrue, qui était régisseur du plateau et responsable général de la Salle Richelieu (et qui a ensuite travaillé avec Vassiliev comme directeur technique et même comme scénographe), se souvient maintenant que Vassiliev a exposé et agrandi l’espace au maximum, il a arraché les ailes latérales, il a libéré le terrain de tout le revêtement supplémentaire, mais a entrecoupé l’espace de jeu par des écrans mobiles légers, l’a divisé par des parois de verre transparent (enfin, très probablement, de Plexiglas), coupé par les arcs… Le plancher en bois présente de nombreux trous et fentes: un petit orchestre de musiciens devait être placé en dessous. Finalement, le compositeur et musicien Kamil Tchalaev, avec sa petite équipe et son chœur, finit par se cacher derrière la scène, caché par un léger rideau blanc, même si une minuscule fosse d’orchestre est encore bien visible et parfois très éclairée; en effet, la baronne Shtral (Catherine Salviat) glisse souvent au bord de celle-ci, en faisant bruiter ses jupes… Les costumes ont été réalisés par Boris Zaborov, un peintre et artiste exceptionnel, qui est parti du concept des costumes de bal masqué pour créer un jeu assez artificiel, mais a poussé l’idée du doublement festif à ses limites. D’une part, les costumes sont souvent élégants: pendant le bal, ils ressemblent davantage à des vêtements raffinés et intemporels: robes blanches et légères à taille serrée pour les dames, uniformes ou costumes noirs et manteaux longs et étroits pour les hommes aristocrates… Mais voici aussi les jupes de mascarade des personnages anonymes, et les masques qui cachent le visage des courtisanes ou des soubrettes. Ici, les jupes sont coupées en demi-cercle devant, de sorte que l’on peut facilement voir leur ventre et leurs jambes en bas blancs (Vassiliev m’a dit qu’il voulait que les actrices affichent de petits triangles sombres sous des tissus semi-transparents, mais elles ont refusé). Les masques eux-mêmes (pas de trace de long bec, pas d’allusion à une « bauta vénitienne ») sont soit des lunettes noires rondes, généralement portées par les aveugles, soit des sacs étranges, couvrant toute la tête, bien ajustés, lacés sur les côtés, rappelant les images des femmes dominatrices dans les pratiques sadomasochistes. Miroirs et cloisons de verre multicouches, reflets multiples, doubles et illusoires — une véritable image de rêve, qui sert de prolongement naturel aux salons de jeux et de musique… Ce que vous pouvez voir maintenant, en regardant l’écran du moniteur, n’est pas tant l’image d’une société laïque avec sa mécanique d’étiquette sans âme, qu’un mirage fluide, un monde d’automates toujours doublés, effrayants et moqueurs de « Der Sandmann » de E.T.A. Hoffmann.

                     On se souvient à jamais de la danse mémorable et rythmée des paires de jeunes filles au bal, qui s’inclinent et font la révérence comme des poupées mécaniques, et d’un paon de fer, qui tourne dans le coin de la salle, hurlant de sa voix presque humaine et étendant sa queue vert-violet toutes les deux minutes. Et un contre-ténor maladivement sensuel, androgyne, portant une casquette serrant fermement son crâne, avec des plumes sombres attachées par en dessous, avec des lèvres peintes de façon éclatante, et d’énormes cercles de mascara bleu. Son aria sera indispensable tant dans la scène du bal que dans celle de la mort de Nina, mais toute la musique légèrement prétentieuse de Glazounov, écrite spécialement pour la mise en scène légendaire de Meyerhold en 1917, a été adaptée et restructurée par Kamil Tchalaev, allant jusqu’à l’extrême, jusqu’aux cordes aiguës et déchirées de la passion tordue… Et toujours à l’opposé, l’innocence exagérée et accentuée, la simplicité enfantine: ici, Valérie se met à chanter, elle interprète une romance dans le salon avec sa voix cassante et enfantine — mais comme elle fait simultanément écho et dédouble le spectacle professionnel de « marionnettes »! En général, le luxe et la volupté décadente de tout le style fin-de-siècle de Golovine (adopté pour le spectacle de Meyerhold) est ici soit grandement simplifié, libéré d’un tas de détails élaborés, ou vice versa — raffiné, tendu en un fil fin et pointu, focalisant notre regard, et comme s’il nous piquait de sa pointe acérée… Tout comme les cadres de fil de fer, qui en principe doivent être cachés dans des jupes, — ici ils jouent non seulement le rôle de crinoline, mais sont aussi tirés sans vergogne à l’air libre, les poupées dansantes les portent sur la tête comme d’étranges abat-jours, même Valérie elle-même dans la scène finale est présentée déshabillée jusqu’à la touchante blouse de lin aux bretelles tombantes — et à la jupe du cadre inférieur, si semblable à la crinoline transparente et dure de la poupée préférée de Casanova dans le film célèbre de Fellini. Je vois ici une disposition très claire, qui est évidente même dans les costumes: la Mascarade qui est multicolore et spectaculaire — et le Bal, qui reste essentiellement en noir et blanc. Le Prince changera d’apparence et de tenue bien plus tard, plus près de la fin — quand il commencera à comprendre sous quelles roues il s’est tombé…

Anatoli Vassiliev avec Valérie Dréville.  Photo: N.Isaeva

 

                La mort, divers, multiples visages de la mort auxquels on ne peut échapper. Et il ne faut pas oublier que la mort s’est vraiment arrêtée et a visité cette production dans la vie réelle, à l’intérieur de son parcours humain — un tout jeune acteur, Richard Fontana est mort quelques jours après la première, Boutté lui-même, déjà gravement malade lors des premières répétitions, est mort un peu plus d’un an plus tard. Mais le même élément est profondément ancré dans les images les plus frappantes du spectacle: c’est le visage de la mort mécanique, la destruction d’un jouet favori — ou la mort d’un joueur lui-même. Une jambe sèche d’Arbenine, émaciée jusqu’à l’os, enfermée dans une attelle chirurgicale en cuir, qui ressemble à la botte d’un cavalier. Son fauteuil roulant noir, qui ressemble à une petite carrosse, conduit victorieusement dans une foule d’invités. Un ange-enfant lumineux en robe transparente, en jupe et pantalon court: il veut tellement protéger Nina, mais il continue à tourner autour du verre avec de la glace empoisonnée, il saupoudre autour de lui de ses herbes sèches, sa poudre secrète — est-ce un poison dangereux? une potion protectrice?

          Mais le spectacle lui-même nous hantait par son image d’un jeu avec la mort, apprécié selon les règles les plus sévères. Vassiliev aime inventer des attractions effrayantes. Jeu de cartes, jeu de hasard, avec son attente (en temps réel et non pas scénique), quand exactement la bonne carte sortira, — joué avec cet esprit de l’intrigue ultime, qui est en même temps un tour de triche, un tour trompeur — cependant, ce qui est mis sur cette carte est, soit dit en passant, la vie humaine elle-même. Arbenine, un joueur à sa moelle, n’est dans son élément natal qu’à la table des cartes — là, il est roi et dieu, c’est juste dommage qu’il ne puisse pas toujours trouver un adversaire digne de ce nom (enfin, probablement que cette fois, son partenaire — la mort — se cache à nouveau avec succès sous la même table!). Et voici les mots de Vassiliev, lorsqu’il se souvient de l’action maintenant, vingt-huit ans plus tard: « La pièce n’a pas été travaillée sur la base de structures de situation, tu te trompes si tu penses comme ça — ce sont surtout des dialogues, des dialogues conceptuels… Tout le travail sur le « Bal masqué » est sorti des dialogues entre Arbenine et Kazarine, mais comme l’un de mes acteurs était déjà mourant, je n’ai pas fait le reste de ces dialogues correctement et j’ai ensuite coupé la plupart d’entre eux… Mais le drame russe est toujours mêlé, hybride, et il y a toujours une forte vie émotionnelle des personnages, et la psyché continue toujours à s’infiltrer dans le concept ici ». Eh bien, ces dialogues des deux acteurs qui tiennent tout le tissu de la pièce ensemble, sonnent plus ou moins comme suit: « Arbenine: Vous devez tester, toucher impartialement / Vos capacités et votre âme: en de nombreuses parties / les démonter…. Kazarine: Quelle que soit la façon dont vous interprétez votre Voltaire ou votre Diderot — / Le monde n’est pour moi qu’un jeu de cartes / La vie est une banque de cartes; le destin continue à rêver, et je joue / Et j’applique les règles du jeu aux gens ». Dans la version finale du spectacle, ces deux personnages ont essentiellement été combinés et fusionnés, ils ont roulé et se sont fondus comme de minuscules boules de mercure, se rassemblant à l’image d’Arbenine (seulement pour se séparer à nouveau dans l’Épilogue dans le redoublement effrayant et grotesque d’Arbenine, qui perd sa raison, et de l’Inconnu, l’accusant de meurtre).

                 Mais la performance, tant de beauté pure, tant de peur frissonnante! Et comment — après tout ce temps — tout est vu différemment… Parce que plus tard, il y a eu la production de Vassiliev basée sur « L’histoire d’un homme inconnu » de Tchekhov à TNS et le travail le plus récent sur le cycle de films « DAU ». Je me souviens, bien sûr, d’un autre jeu avec des jouets et des machines érotiques — c’est son « Thérèse-philosophe » de Boyer d’Argens au théâtre de l’Odéon, où pour Valérie Dréville et Stanislas Nordey tous les rôles étaient construits sur des structures ludiques. Cependant, tous les différents automates et jouets de « Thérèse » sont créés surtout pour le plaisir (je le dis avec une certaine approximation, car la pornographie, sur laquelle ce jeu est largement basé, est assez froide à l’intérieur, mais la fonction même de toutes ces machines est plutôt joyeuse, inventée pour la jouissance). Pour moi, le vecteur interne de « Thérèse » est exactement l’inverse — et finalement c’est la femme qui remporte toute la partie… Il y a l’amour qui émerge — et tout est couvert par l’ourlet de sa robe. Mais dans Lermontov et Tchekhov (comme Vassiliev les lit), le personnage central est un homme sombre, un joueur né, et il joue directement avec la Mort (tout comme dans « Det Sjunde Inseglet » de Bergman), à moins que — faute d’un adversaire digne de ce nom — il n’effectue également les coups pour la Mort elle-même, en son nom… Ici, dans le « Bal masqué », à l’intérieur des rouages de l’action, nous pouvons voir des forces irrésistibles et démoniaques progressivement exposées. Leur pédigrée est tiré du poème « Le Démon » de Lermontov. Ici, sur scène, on peut voir toutes les dimensions du travail dramatique: la psychologie subtile et complexe, l’incroyable beauté visuelle, la métaphysique pure des dialogues… Mais aussi, en plus de cela — aussi étrange que cela puisse paraître — un lien avec notre histoire, l’histoire russe, ce terrible destin qui garde sa propre partition séparée dans ce jeu. Destin, fatum, mais pas seulement la tragédie de certains individus confus — plutôt la tragédie du peuple, de la nation dans son ensemble… Je dois admettre que je ne m’attendais pas à ce que ce côté particulier transparaisse. Et il est maintenant très visible sous la loupe de l’époque, clairement discernable à la surface même de l’écran. La compréhension du jugement de Dieu, tissée dans l’histoire sanglante du pays…

                Et encore une fois, je ne veux pas parler ici de l’opposition d’Arbenine, en tant que héros romantique, à une société impersonnelle et conformiste. On peut plutôt voir ce désespoir, ce destin de la nation gelée, à jamais enfouie sous les couches de terre sale, qui sont en quelque sorte dissimulées sous les planches de la scène du théâtre… Toute la nation enterrée sous les couches de verre, sous les taches de sang…  Dans les quatre films récents de la série « L’Empire » de Vassiliev (ils font partie du projet « Dau » d’Ilya Khrzhanovsky), on retrouve l’image du directeur de l’Institut de physique, dur et sévère (joué par Vassiliev lui-même), qui creuse un petit refuge de son propre monde-laboratoire à l’intérieur de l’univers soviétique brutal. Un monde forcément comprimé et aplati par les pierres meulières de l’histoire. Et on peut essayer de préserver les restes, les brins de dignité uniquement dans cette passion pour l’exploration, dans la créativité… Là, le jeu (et c’est très évident qu’il s’agit du jeu vraiment dangereux, peut-être  mortel) suit des règles qui ne sont pas toujours claires pour les participants, mais bien transparentes au destin lui-même. Et pas seulement les personnages, mais aussi les performeurs-improvisateurs qui les incarnent, — ces acteurs qui par leur volonté et leur choix récurrent forment non seulement leur propre comportement, mais aussi l’intrigue elle-même, — ils commencent soudain à exécuter des actes libres et créatifs qui leur donnent au moins un avant-goût de vraie liberté.

               Parce que si on regarde sous cet angle, le cadre lui-même change, — le cadre, dans lequel toute l’action est inscrite. Et le concept démontre non seulement une compréhension assez subtile des individus (qui se tiennent là devant l’œil de Dieu), mais aussi la compréhension du destin du pays. En effet, toute notre histoire dans la version Lermontov — c’est-à-dire prise sous le signe du Destin et de la Liberté… Cependant, la méthode même de compréhension est ici clairement prescrite par Vassiliev — la compréhension ne peut être atteinte que par l’instrument de la liberté, comme nous le dit également un entretien récent de Valérie Dréville… Probablement c’est ça qui nous montre la source de ce besoin urgent, presque trépidant, d’improvisation, de cette attention du metteur en scène à l’individualité libérée, décomplexée, spontanée de l’acteur. Celui qui joue? Non, pas exactement. Celui qui participe. Dans sa propre vie et dans quelque chose de beaucoup plus grand… Dans sa vie, dans son art, dans notre destin commun et partagé.

           Maintenant, j’espère qu’il est plus clair que la façon dont Arbenine a été présenté était complexe. Il s’inscrit en fait dans la lignée d’autres figures importantes du concept d’univers et d’art de Vassiliev: comme je l’ai dit, nous pouvons voir ici le Démon de Lermontov, son Arbénine, l’Homme inconnu de la nouvelle de Tchekhov, le Directeur de l’Institut Anatoli Krupitsa (c’est peut-être là que se situe aussi Médée de Heiner Müller, puisque dans son essence même elle n’est « ni homme ni femme »). Un « couteau d’obsidienne », un couteau de verre de volcan noir-verdâtre, comme mon ami l’a dit récemment à une autre occasion. Pas un poignard de damas, non, quelque chose fabriqué dans un matériau différent, quelque chose de beaucoup plus ancien. Et étrangement fragile (bien qu’il coupe aussi parfaitement que l’acier). Une pierre translucide ébréchée et tranchante, avec sa lame tranchante impitoyable. Ce couteau qui est utilisé non pas contre quelqu’un d’autre, disons, un être aimé (bien que seul l’amour puisse faire approcher un autre être humain suffisamment près pour être blessé), ni même contre une société particulière. Il est dirigé, peut-être, contre l’univers dans son ensemble (bien que cette forme particulière de l’arme ne puisse être aiguisée que dans des conditions particulières)…

                 Oui, nous parlons du concept où tout est enraciné, du fait qu’il ne s’agit pas d’une histoire de relations psychologiques, bien que Nina soit ici tellement sensuelle, tellement vulnérable. Valérie a magnifiquement déployé son héroïne, pétale après pétale (surtout quand elle joue avec le Prince en utilisant toute sa coquetterie féminine — et jusqu’à sa mort tragique, jusqu’au ce mascara bleu étalé qu’elle pleure, jusqu’à cette âme qui se détache du corps, se lève et vient lentement à la porte). À travers Nina (pour Vassiliev, en général, cela se passe surtout par un personnage féminin), on peut voir d’abord le sentiment, l’émotion, cet élément sensuel infiniment significatif de la pièce — et ce n’est que dans son dernier dialogue qu’elle entre finalement dans des constructions conceptuelles, ludiques. (Nous nous souvenons tous, de ces Grecs anciens qui nous restent de l’époque universitaire, disons, des Pythagoriciens: féminin/humide — masculin/sec. Le féminin est plutôt comme l’âme (ψυχή), et le masculin est comme l’esprit lui-même (πνεύμα), bien qu’ils soient entrelacés et connectés…). À la fin, Nina, en tant qu’âme humaine éternelle, restera un témoin silencieux, s’assiéra et regardera ce qui se passe ensuite — jusqu’à la fin — tout comme la morte Zinaïda Fyodorovna (de « L’Histoire d’un homme inconnu ») écoute les dernières confessions des personnages masculins dans le spectacle  de Vassiliev. Arbenine incarne une autre essence, il existe dans un autre élément, celui de la pègre, du monde souterrain, au clair de lune, c’est là qu’il tourne en rond autour de sa victime, sa bien-aimée, à peine capable de se pencher dans les arcs de verre, les traversant furieusement dans son fauteuil roulant… Tournant en rond — comme un faucon noir — oh non, un peu comme Méphistophélès, qui aime tellement se disputer avec les savants, qui aime les expériences alchimiques, et le sens même du jeu… Et pourtant, ce n’est pas seulement le Mal pur comme opposé au Bien, ce n’est pas quelque chose qui présente un signe mathématique pur du mal. Il a bien plus à voir avec un esprit affamé, curieux, explorateur, qui veut toujours expérimenter, faire des expériences en chair et en os, donc — qui est nécessairement cruel. Comme un révolutionnaire ou un artiste qui est toujours cruel et dur par son essence même. Qui restera toujours un terroriste complotant contre la réalité donnée, réelle, jamais vraiment satisfait de celle-ci… Et la performance elle-même, bien qu’elle ait été initialement basée sur des structures psychologiques et même enracinée en elles, finit par dépasser clairement leurs limites. La scénographie que le metteur en scène  a exigée, ces costumes et masques abstraits, ces trous dans le sol (disent-ils — pour l’orchestre, oh, vraiment ?!), ce personnage du Joueur — tout cela a été inventé pour quelque chose de plus.

                Ce qu’Arbenine veut vraiment, c’est « tester », « explorer » l’univers — et pas seulement Nina — comme s’il mordait une pièce de monnaie avec ses dents pour prouver qu’elle est authentique… Il a besoin de goûter, d’expérimenter la pureté de son amour et la lumière magique et translucide de sa mort… Dans son laboratoire physique privé, tel un alchimiste joueur et dupeur, il veut avant tout voir: est-il possible de briser, de changer toute la construction de cet univers, de tordre cette nature humaine, si elle se trouve en manque ? Ou si elle n’est pas assez bien conçue et forgée ? Il faut vérifier, tester… Je me souviens que l’Inconnu dans la production de Tchekhov de Vassiliev ramasse des bouteilles de vin vides comme des fioles de produits chimiques ou des tubes de verre, les met dans un sac en filet pour transformer le tout en une figure symbolique du Général, un fonctionnaire important — et ensuite le faire exploser en enfer…

         Un naturaliste. Un scientifique, qui teste et torture la nature… La question essentielle de cet interrogatoire ressemble à peu près à ceci: que peut-on en tirer, est-il possible de la presser suffisamment pour libérer l’esprit, pour révéler l’esprit dans sa forme pure ? Que pouvez-vous obtenir de la nature humaine, en la transformant en un acte de sublimation, — non par pitié ou compassion, mais à l’intérieur de cette observation proche et impitoyable, en tant que technicien studieux, en tant qu’artiste? Où la pitié et l’amour sont sublimés à l’avance — ou utilisés comme des outils: comme des pinces qui remuent et tirent la matière en fusion, comme un marteau maçonnique qui finit par la forger, comme un creuset alchimique. Pour l’étudier avec précision — et ensuite pour brûler tout ce qui pourrait être inutile ou superficiel. Et quelque part dans ces terres lointaines, Antonin Artaud erre, pensif. Avec son goût un peu particulier pour les processus alchimiques… Et encore une chose: dans ce qu’Artaud appelait « la cruauté », et que moi, j’appelle «la passion», on peut généralement discerner une pulsion très puissante — cette piqûre d’amour jaloux et particulier, et de sa propre double — passion et miséricorde agonisante… Une compassion douloureuse? En tout cas, une sorte de sensualité transformée.

             Je me souviens que j’ai toujours été surpris que Vassiliev soit généralement considéré comme un néo-classique (probablement en raison de son perfectionnisme, ainsi que de son amour de l’antiquité, de la couleur blanche, des lignes nettes et précises). Mais s’il y a un néo-romantique dans ce monde, c’est bien lui! Il se sent très à l’aise en compagnie de Pouchkine, il aime son travail, mais l’attraction de son coeur en partie irrationnel et passionnée l’attire clairement vers Lermontov…

         Mais en tout cas, cette production est restée à bien des égards pour Vassiliev lui-même le souvenir d’une offense blessante : la critique française a prononcé son jugement de façon péremptoire et unanime, le public français s’est levé et a quitté la salle en masse, les spectateurs criaient des insultes depuis les galeries… Ces jours-ci, on voit clairement que la mise en scène reste l’une des plus cohérentes et claires, l’une des plus transparentes de ses représentations… Mais les Français ont du mal à se détacher du théâtre de la routine familière… Il aura fallu près de trente ans pour que le « Bal masqué » soit classée parmi les meilleures, les plus étonnantes productions de la Comédie-Française. Je pense que la faute en revient surtout aux critiques: ils sont souvent assez conservateurs.

         Mais il y a aussi une différence de langue et de culture qui compte, car les intonations recherchées par Vassiliev — par exemple, des mots presque indiscernables murmurés par les personnages autour du jeu de cartes — toutes ces intonations sont incontestablement russes, pas nécessairement le langage des gens simples, souvent elles semblent assez aristocratiques, mais elles sont différentes, très différentes du discours social français banalisé… Eh bien, André Markowicz (c’est à lui qu’a été commandé par le théâtre une nouvelle traduction de Lermontov) a écrit il y a quelques jours dans son post sur Facebook: « Des étrangers dans la maison de Molière”… C’est comme ça que Michel Cournot avait titré son article dans le “Monde” pour nous assassiner, nous, les étrangers, Vassiliev et Markowicz. Je ne lui ai jamais pardonné, je ne lui ai jamais plus adressé la parole, mais, je le dis dans ma chronique de 2015, Cournot avait raison. Nous sommes des étrangers, et quoi, pour la façon dont je traduis, je le suis resté ».

                  Et pour conclure, quelques mots sur Jean-Luc Boutté tirés de la merveilleuse lettre de Valérie adressée à moi il y a une semaine:

« Puis un jour, il y a eu une étincelle, et il a commencé à être Arbenine de façon fulgurante.

On était très liés.

Copains pas vraiment. Il m’impressionnait et lui était pudique.

Mais le travail des études nous a… comment dire? Fait nous rencontrer.

Et ce qu’il y avait entre nous c’était bien de l’amour, pas celui de la vie, mais celui de la vie artistique, tu vois?

Le jour de la dernière il a offert un pot, et à fait un discours en mon honneur.

C’était aussi une façon d’être avec moi car comme j’avais démissionné du Français, les gens étaient un peu froids à mon égard.

Ce soir la, après la dernière représentation, après ce petit verre d’adieu, j’ai pris mes affaires dans ma loge et j’ai quitté le français.

Je ne l’ai plus revu, il est mort un an et demi après ».

        Eh bien, Valérie, une note entre parenthèses, est presque immédiatement partie en Russie, pour essayer de suivre des cours au théâtre de Vassiliev « L’école d’art dramatique ». Pour elle, une toute nouvelle vie créative s’ouvrait… À Moscou, où elle a continué à voyager régulièrement pour suivre son maître, elle commence finalement son nouveau travail sur la première version de « Médée-Matériau » de Heiner Müller.

«Федра»  Патриса Шеро – трагедия отца и сына

        Статья была мной написана   для газеты « Русская мысль » в феврале 2003 года             

Спектакль Патриса Шеро по трагедии Расина « Федра»  на новой сцене Одеона – Ateliers Berthier стал  центральным событием сезона

Патрис Шеро, самый культовый режиссер Парижа, несколько лет назад обещал, что никогда больше не вернется в театр. И действительно, после постановки «В одиночестве хлопковых полней» Б.-М. Кольтеса в 1996 году он  полностью посвятил себя кино, появляясь в театре лишь эпизодически – отрывки из шеспировский трагедий, учебная работа, поставленная со студентами Консерватории  в 1998 г и моноспектакль Шеро-актера по роману Достоевского »Записки из подполья» в Одеоне в прошлом сезоне.

Замысел  поставить «Федру»  для  Изабель Аджани возник у Шеро год назад,  во время вынужденной, по финансовым причинам, остановки съемок фильма «Наполеон». Изабель от роли в последний момент отказалась –  играть Федру три месяца подряд,  как предвидел режиссер, казалось ей  непосильной «ношей страдания». Хотя  все время, пока шли репетиции спектакля,  она продолжала – для себя – учить  текст Расина, «мой  способ оставаться с Патрисом», как скажет актриса потом.  Отсутствие Аджани не помешало собрать на спектакль звездный состав исполнителей:  на роль  Федры и Тезея  Шеро пригласил  двух своих постоянных  актеров-  Доминик Блан и Паскаля Греггори, на роль  Ипполита- нового героя-любовника Комеди Франсез, Эрика Руфа, который ради «Федры», уникальный в практике этого театра случай, получил разрешение  уйти на полгода. Почему вдруг «Федра»? Шеро не только никогда раньше не ставил драматургов классицизма, но демонстративно открещивался именно от Расина. «Я никогда не доверял Расину, и даже теперь продолжаю ему не доверять. Все, что я сделал до сегодняшнего дня, удаляет меня от него,  все вело меня к театру более необузданному,  разноплановому, все  приближало меня к  Шекспиру и удаляло от Расина, от  театра «благопристойности», – вновь признавался он накануне премьеры корреспонденту «Фигаро». Шеро не был бы  самими собой, если бы поставил «Федру» классическую. Классический текст для того и нужен ему, чтобы сломать сложившийся канон, окружив все аурой скандала – да, он не только урезает сам текст трагедии, но и  намеренно ломает музыкальность александрийскогго стиха.  Уйти от ритмической монотонности  к  поискам смысла каждой фразы, сделать каждую фразу близкой зрителю, чтобы Расин звучал с ясностью любимого Шеро классика ХХ века, Кольтеса- так в общих чертах можно сформулировать сверхзадачу, поставленную им актерам. 

Наконец, Шеро уничтожает последнюю границу между классической трагедией и веком нынешним – рампу: «Федру» играют в огромном пустом зале–ангаре Мастерских Бертье,  на очень узкой бетонной  сцене, зажатой с двух сторон  сидящими визави зрителями. «Мне нравится, чтобы зрители видели и пот, и слезы актеров, мне нравится, чтобы они вошли в интимный контакт с исполнителями….». Здесь Шеро отчасти лукавит – он все-таки никогда до конца не забывает, что ставит трагедию на античный сюжет, и если дистанция  между зрителями и актерами  в ширину сцены- минимальная, то в  длину эта дистанция огромная,  более тридцати метров. Это позволяет выстраивать  действие  величественное, масштабное, наподобие панорамной съемки в кино. В сущности, на этой колеблющейся грани между интимным и величественным, камерным и масштабным и выстроен весь спектакль. Так же как и декорация, придуманная его постоянным сценографом, Ришаром Педуцци (Richard Peduzzi): с одной стороны  сцены вырубленный в отвесной  скале портик дворца, напоминающий о греческой архаике, с другой – современные  канцелярского стиля стулья. (Костюмы  все тоже современные).   Именно на один из таких стульев присядет Доминик Блан -Федра, признаваясь в своей страсти к Ипполиту. Излишне добавлять, что такая мизансцена вряд ли предполагает «расплавленный страданьем» голос и надличные чувства. И текст про пот  и слезы здесь впервую очередь относится тоже  к ней, простоволосой, одетой в скромный городской костюм Федре, не боящейся быть некрасивой, невозвышенной- когда она плачет, видна размазанная тушь вокруг глаз. Героиня Расина здесь не жертва  надличной воли, мести богини  любви, Афродиты, ниспославшей ей всеобъемлющую  греховную страсть к пасынку, с которой она, в силу живущего в ней высшего нравственного принципа,  безуспешно пытается бороться. Федра Доминик Блан – только жертва собственного  желания  к запретному плоду, ее страдания вполне укладываются в рамки  драмы, но ни в какой момент не поднимаются до трагедии. Доминик Блан,  в толстом белом пледе поверх черного вечернего платья,  появляется на сценe  из  темного проема  дворца, как из гробницы, – Федра идет, еле передвигая ноги, согнувшись, как если бы ее сжигала сильная внутренняя боль. «Физическое выражение желания», – комментирует позже этот первый выход Федры режиссер. В последней сцене  агония доведена до своего логического предела – Федра умирает, согнувшись пополам у ног Тезея, не то от принятого яда, не от от неосуществленного желания.  Да и Ипполит здесь вовсе не тот целомудренный юноша, посвятивний себя  служению богине Артемиде, каким обычно принято его изображать. Шеро может быть первым обратил внимание на противоречие Расина, у которого девственный Ипполит  не устает признаваться в отнюдь не целомудренной страсти к  царевне  Арисии.  В Ипполите Эрика Руфа  ничего от  невинного отрока, наоборот, в нем ярко выраженная стать и мужская красота, и поступками его управляет подчеркнутая решительность.

. «Все решено,  я еду, Терамен», – Руф произносит эту фразу с такой   внутренней силой, что становится ясно, да, этот Ипполит решил доказать всем, что он по крови сын  царицы Амазонок, воительницы Антиопы,  и Тезея, величайшего героя Грециии, и  готов  к испытаниям, чтобы найти и  спасти отца. Вв нем ярко выраженная стать и красота- мужская, и поступками его управляет не нерешительность и странность, но с первого появления, наоборот, ярко выраженная решительность. «Все решено,  я еду, Терамен», – Руф произносит эту фразу с такой   внутренней силой, что становится ясно, да, этот Ипполит решил доказать всем, что он по крови сын  царицы Амазонок, воительницы Антиопы,  и Тезея, величайшего героя Грециии, и  готов  к испытаниям, чтобы найти и  спасти отца. Доказать всем, что он -не «безвестный сын знаменитого  отца». Именно это желание заставляет его в финале не бежать от чудовища, посланного Посейдоном, но принять бой как равный и погибнуть, как герой. И фактура Эрика Руфа, и его –никуда не уйти от школы – сильный вибрирующий голос актера Комеди Франсез как нельзя лучше подходят к новому  образу Ипполита, каким его увидел Шеро. Не случайно, он выбрал для постановки  первоначальный, 1677 года текст трагедии, озаглавленный автором  «Федра и Ипполит». В трактовке Шеро в новом свете предстает и Арисия – из второстепенного персонажа она   превращается в значимый, пленная царевна в исполнении Марины Хандс– образ в высшнй степени притягательный. Впрочем, по-настоящему спектакль Шеро должно было бы назвать не «Федра», но «Тезей и Ипполит» – трагедию Ипполита и драму Федры перевешивает трагедия отца. Именно Тезей в спектакле Шеро выходит на первый план, именно он и есть трагический герой, в том смысле, который вкладывали в этот термин древние. В длинном пурпурном плаще, Паскаль Греггори – Тезей появляется  на сцене под звуки  победного марша –  как рок,  как неотвратимость судьбы. У Расина первые слова Тезея- к Федре. В спектакле Шеро, чтобы приблизиться к Федре, он должен преодолеть эти самые тридцать метров, отделяющие один конец сцены от другого, и это  преодоление пространства становится триумфальным шествием героя и победителя, во время  которого, он успевает, первым, до Федры, сжать в объятиях Ипполита. Ипполит – любимый сын, наследник, он действительно очень похож на отца, это ясно сразу. Предательство  Ипполита повергает Тезея в бездну отчаяния – именно поэтому  он требует непропорционального совершенному наказания, просит  у своего покровителя Посейдона страшной кары для сына. Сцена объяснения Тезея и Ипполита выстраивается Шеро очень физически, почти как схватка, какая-то дикая сарабанда, в которую вовлечены оба. Центральная сцена  спектакля – скорбный рассказ Терамена-Мишеля Дюшоссуа о мученической смерти Ипполита, привязанного к бешенно мчащейся колеснице. Чтобы трагедия отца была полной, Шеро, вопреки  классицисткому канону «меры и вкуса», где о событиях жестоких и страшных предписывалось только рассказывать и никогда не выносить на сцену, поднимается к первоистокам мифа: во время рассказа Терамена слуги   ввозят на сцену  эккиклему – платформу древнегреческогого театра, на которой выставлен изуродованный труп Ипполита с  еще сочащейся из ран кровью. И Тезей, словно причащаясь, умоет лицо в его крови.

 Уже до него Люк Бонди в «Федре» экспериментировал с александрийским стихом, решительно приблизив язык Расина к современности, а еще раньше Питер Штайн поставил «Орестею», не побоявшись показать на сцене потоки крови…..  Но кажется только Патрис Шеро, как равный, так  сумел переложить поэзию другой эпохи на поэзию современности, весьма далекой от Расина. И  весь Париж принял  это «кощунственное» отклонение от канона с восторгом и как  должное. 

 

Ariane Mnouchkine a reçu le Kyoto Prize

«I am convinced that the future of humanity can be assured only through a balance of scientific progress and spiritual depth. » Kazuo Inamori , fondateur du Kyoto Prize, 1984

Le confinement a été propice à revenir sur des événements  importants qui n’ont pas été suffisamment commentés. En voici un. Les 9, 10 et 11 novembre 2019  se  sont déroulées dans la ville de Kyoto les  grandes cérémonies de la remise du Kyoto Prize à trois lauréats. Aux côtés du chimiste Ching W. Tang (catégorie Technologies avancées )et de l’astrophysicien  James Gunn (Sciences),  Ariane Mnouchkine est distinguée dans la catégorie « Arts et philosophie « pour son œuvre innovante sur plus d’un demi-siècle ».

Ce Prix qu’on ne connaît pas assez a été crée en 1984 par la fondation Inamori  sur le modèle du Prix Nobel, et d’ailleurs plusieurs des récipiendaires de ce Prix se sont vu attribué  par la suite le Nobel.  C’est dire  l’honneur qui est fait à la France en la personne d’Ariane Mnouchkine qui reçoit ce prix après  d’autres artistes  et philosophes comme Olivier Messiaen, Pierre Boulez, Maurice Béjart, Paul Ricoeur, Pina Bausch,  Peter Brook…

   Le 11 novembre, Ariane  Mnouchkine a  prononcé un discours au Kyoto International Conference Center  devant 1500 personnes elle y a palé sur le ton très sincère qu’on lui connaît avec foi, reconnaissance et franchise  de sa vie,  de ses recherches,  des es valeurs,  de sa conception du monde.  Le 12,  à l’université Waseda de Tokyo, elle a dialogué avec  Satoshi Miagi, metteur en scène dont on a vu en France quelques  spectacles au  théâtre du quai Branly puis au festival d’Avignon.

   Une nouvelle fois, dix ans après le Prix Ibsen décerné à  Mnouchkine  à Oslo en 2009, la « cheffe de troupe » est honorée par la communauté théâtrale internationale. Par ailleurs entre 2009 et 2019,  le Théâtre du Soleil  a  encore reçu  plus d’une  douzaine de distinctions internationales de haut niveau. 

  Phénomène unique  en France et dans le monde,  ce théâtre, fondé il y a maintenant 56 ans,  en 1964, la même année que le Théâtre de la Taganka à Moscou par Iouri Lioubimov (ils se connaissaient d‘ailleurs et se respectaient infiniment), continue d’accumuler la reconnaissance et  les succès.  Ariane Mnouchkine peut être considérée comme notre  « Trésor national » comme on dit au Japon pour les grands maîtres des formes traditionnelles, mais le Théâtre du Soleil,  le seul où elle travaille,  où elle met en scène, ne  parle que du présent, pratique la création collective, ne se répète jamais.  Fondé comme une société coopérative de production (et continuant jusqu’à aujourd’hui à travailler de cette façon : tous  reçoivent le même salaire), ce théâtre est un vaste navire arrimé à la Cartoucherie de Vincennes, conduit par le même guide Ariane Mnouchkine. Il incarne toujours le désir de ses fondateurs qui décidèrent ensemble au début des années 1960 de faire « le plus beau théâtre du monde ». Périodiquement il  rayonne dans le monde par ses tournées qui sont toujours des rencontres essentielles et des aventures  fertiles qui se poursuivent.  La troupe est petit à petit devenue internationale  et réunit des acteurs de plus de 22 nationalités.

  Dans le  discours qu’elle a prononcé au moment de recevoir le Prix, Mnouchkine  cite des paroles de Kazuo Inamori et s’interroge : « Mais enfin, ai-je vraiment fait cela, Monsieur Inamori ? Ai-je vraiment sincerely aspired… to bring true happiness to humanity ?” Elle tente de répondre:

« Je crois que j’ai souvent, très prétentieusement, espéré le faire. Nous, femmes ou hommes de théâtre, nous pensons tous que nous devons bien être utiles à quelque chose. Que les histoires que nous décidons de raconter ou qui, plus exactement, décident d’être racontées par nous, seront utiles. Qu’elles seront éclairantes, nourrissantes. Indispensables. Nous pensons que la transformation formelle que le théâtre exige pour devenir théâtre entraîne forcément la transformation, l’élévation des âmes que l’humanité demande pour devenir vraiment humaine. Certains accordent ce pouvoir à la prière. »

Ariane avec son père, Alexandre Mnouchkine ( 1908 , Saint-Pétersbourg – 1993, Neuilly-sur -Seine)

Le Théâtre du Soleil considère son art et le lieu où il l’exerce comme sacrés. Il est un théâtre qui a charge d’âmes et qui en est conscient. Cela aussi, Mnouchkine le redira dans son discours tokyoïte. Tout comme elle nommera, les uns après les autres, tous ceux qui font partie de son histoire, et donc de celle du Soleil,  qui l’ont marquée, inspirée, aidée, soutenue pendant ces 56 années et leur suite à venir. Son père d’abord, grand producteur de cinéma, sur lequel elle s’attarde : « J’étais de gauche, il était plutôt à droite. Il avait fui l’Union Soviétique. En 1923. Sa famille, juive, avait tenté de vivre sous  le joug bolchévique, mais en vain. Il avait réussi à fuir en France, il avait 15 ans, presqu’encore un enfant, avec sa petite sœur. »  Cette longue épopée familiale  d’émigrants russes la nourrira pour créer avec sa troupe  des spectacles comme Le dernier Caravansérail ou Les Ephémères  (2003-2006).

   Elle  cite  dans ce discours les sources de son art inimitable, et d’abord le cinéma. Son père l’emmenait sur les plateaux de tournage : « Dans mon adolescence, il y eut d’abord le cinéma. Paris où j’ai eu la chance de vivre dès 1948 était, est encore, une ville cinéphile. Tous les films y passaient. Et en version originale. Ce qui est le vrai signe de l’amour du cinéma et des acteurs. (…) il y eut Renoir, John Ford, Georges Cukor, Capra, Minnelli, Hitchcock, Stanley Donen, Gene Kelly, Griffith, Lilian Gish dans Le Lys Brisé, et dans Le Vent de Victor Sjöström, il y eut La Nuit du Chasseur de Charles Laughton. Il y eut Vittorio de Sica, Rossellini, Visconti, et puis, déflagrateurs, L’Intendant Sansho, Les Contes de la Lune Vague après la Pluie, Les Amants Crucifiés, bref, il y eut un des grands empereurs du cinéma mondial, Mizoguchi Kenji. Puis l’autre empereur, Satyajit Ray, l’Indien, avec La Complainte du Sentier, Le Monde d’Apu, Le Salon de Musique, puis déferlèrent Les Sept Samouraïs, Kagemusha, et tout Kurosawa. (…) Il y eut un astre à part, Charlie Chaplin. J’ai puisé dans ces trésors, sans scrupules, consciemment ou inconsciemment. Un peu comme tous les dramaturges immenses ou communs, ont puisé goulûment dans le banquet homérique, puis dans Eschyle, puis dans Shakespeare, puis dans la Commedia dell’arte, puis dans Molière, puis dans Tchekhov, puis dans Meyerhold, puis dans Brecht. Il y a Victor Hugo, il y a Dickens, il y a Chikamatsu Monzaemon pour tous les maîtres de Bunraku et de Kabuki, il y a Dostoïevski bien sûr, il y eut Orwell, il y eut Vie et Destin de Vassili Grossman, pour moi, le plus grand livre du XXème siècle. (…) Ce sont des hommes sources, des hommes océans. Nous, les nains qui nous baignons dans leurs eaux généreuses et vivifiantes, nous sommes leurs débiteurs éternels. »

   Les formes théâtrales asiatiques ont été capitales pour la  formation de la jeune femme  à qui les « dieux du théâtre » se sont manifestés sous la forme d’une sorte de coup de foudre en Angleterre où elle était partie en 1958 faire des études et où elle faisait partie d’un groupe amateur. Un long voyage en Asie  en 1963 avant de créer avec ses camarades le Théâtre du Soleil lui révéla la richesse et l’importance de la forme que le théâtre français ignorait superbement, trop texto-centrique qu’il était. Le Japon  —le nô, le kabuki —, l’Inde —le kathakali —, la Corée, le  Tibet …  Mnouchkine s’en inspirera pour créer de nouvelles formes,  « son » propre kabuki  par exemple , mais aussi parfois pour copier des fragments, des scènes ou des danses.  Ainsi le cycle de Shakespeare (1981-1984) crée un kabuki élisabéthain dont le succès, tant à la Cartoucherie qu’en tournée, en particulier  dans la Cour d’honneur à Avignon a été mémorable. Tambours sur la digue (1999) crée, en transformant les acteurs en grandes poupées manipulées par leurs partenaires vêtus de noir, une nouvelle forme de bunraku,  capable d’inspirer les vieux maîtres japonais — ce sont eux-mêmes  qui le disent. Mais  les acteurs  de Tambours sur la digue ont appris à jouer du tambour coréen comme des professionnels  de là-bas.  Dans Et soudain des nuits d’éveil (1997-98 ), un des acteurs  exécute la « Danse du cerf », guidé par un professeur tibétain.  Une chambre en Inde (2016-2018), la  dernière  création en date,   parle des nombreux  problèmes du monde sous une forme onirique en intégrant dans la narration théâtrale où le problème de la disparition, de la perte est évoqué à plusieurs reprises, une forme de théâtre populaire de l’Inde — un pauvre théâtre de basse caste et de plein air, le terrokuttu, qui a fasciné Mnouchkine lors d’un  de ses voyages. Un maître de terrokuttu  est venu enseigner  à la Cartoucherie aux acteurs  comment  jouer des scènes du Mahabharata : à parler, à chanter en tamoul,  à jouer et  à danser comme les acteurs indiens traditionnels  —exercices  d’une difficulté rare.  L’aventure s’est terminée par un  événement culturel étonnant : le spectacle Notre petit Mahabharata (2018). Dans une série de représentations données à la fin de la dernière série de représentations  d’Une  chambre en Inde, les acteurs du Soleil jouaient avec des acteurs tamouls quatre épisodes choisis du Mahabharata, sans qu’on puisse vraiment les distinguer les uns des autres. Et la forme terrukkutu a bénéficié en retour de l’expérience de transmission  faite aux comédiens de la troupe du Soleil : le maître P.K. Sambandan  a intégré en Inde des nouveautés comme la présence des femmes sur la scène.

  Réticente au départ, malgré  tout son bagage cinématographique —1789 fait  heureusement exception — Mnouchkine a voulu elle-même , à partir du Tartuffe (1995) transposer son répertoire à l’écran. Pas des captations, mais des recréations filmiques, dans la Cartoucherie transformée en studio de cinéma, avec la collaboration  des acteurs et d’une équipe fidèle.  Ces films constituent un témoignage puissant sur une oeuvre de théâtre qui marque les XXème et le XXIème siècles.  

     La possible disparition du théâtre  était évoquée avec force dans plusieurs  épisodes d’Une chambre en Inde. Visionnaire comme toujours, Ariane Mnouchkine ! Oui,  le théâtre, comme tous les arts vivants, les arts de  de la présence, disparaît aujourd’hui temporairement en ces temps troubles de pandémie.  Mais le Soleil prépare un  nouveau spectacle envers et contre tout !  Et Ariane Mnouchkine appelle le 9 mai , dans un entretien réalisé pour Télérama,  à « un nouveau pacte pour l’art et la culture. Pas seulement pour l’art et la culture. Nous faisons partie d’un tout. » L’atelier de costumes  du Soleil s’affaire à la fabrication de masques beaux et originaux autant que protecteurs pour la troupe et pour bien d’autres associations. Les masques (souvenons-nous de ceux de la commedia dell’arte — L’Age d’or, Molière, le film qui a sa sortie a été moqué par les gens de cinéma et qui aujourd’hui est  devenu un classique essentiel, unanimement apprécié —, évoquons les masques balinais du cycle des Shakespeare,  de L’Histoire terrible et inachevée…), le Soleil les  pratique donc sous toutes leurs formes, artistiques et sanitaires, dans un même élan d’engagement et de recherche…

    Le Kyoto Prize aura deux « répliques », deux cérémonies que la pandémie déplace de 2020 à 2021 : l’une à l’université de San Diego aux Etats -Unis en mars  l’autre a l’université d’Oxford, ville où a commencé son aventure théâtrale,  en mai. Il n’y aura pas d’attribution du prix en 2020. Ainsi Mnouchkine  demeure une lauréate unique.   

PS. Pendant la période  de  confinement/ déconfinement, le Théâtre du Soleil a  décidé de mettre à de tous ceux qui le souhaitent l’accès à ses  films,  documentaires, vidéos.  Les titres : Molière, Le Dernier Caravansérail (Odyssées), 1789, Les Naufragés du Fol Espoir, L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge (version khmère), Un Soleil à Kaboul… ou plutôt deux !, Un cercle de connaisseurs, Océanie, Ariane Mnouchkine, l‘aventure du Théâtre du Soleil, Au Soleil même la nuit, Tambours sur la digue, Siah Bazi, Shadi, Les Éphémères, Ariane Mnouchkine au pays du théâtre, Non mais je rêve !… 

https://vimeo.com/theatredusoleil

Sur le site du Théâtre du Soleil  dans la galerie  multimédia, on peut trouver  de nombreuses ressources vidéo (extraits, coulisses de tournage, entretiens) issues  du fonds d’archives du Soleil, mais aussi de celui de la BnF et  de l’INA : https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/la-galerie-multimedia/en-videos/spectacles ainsi que divers enregistrements sonores, avec notamment les musiques de Jean-Jacques Lemêtre : https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/la-galerie-multimedia/en-musique-et-sons/spectacles

 

 

 

После битвы /Dopo la battaglia

Запись доступна с 8 по  28 мая 2020. С английскими субтитрами

Рецензия  и

видеоинтервью Пиппо Дельбоно 

 

Questo buio feroce (Эта жестокая неизвестность или Эта яростная тьма)

Запись доступна с 6  по  26 мая 2020. С английскими субтитрами

Рецензия написана во время гастролей  труппы  Пиппо Дельбоно в Париже в Театре Rond-Point  в  январе  2008 года.

 В луче холодного света посреди замкнутого пространства белой ( хочется сказать, стерильно белой) комнаты,   мы видим голое дистрофичное  человеческое тело, тогда как лицо  скрыто под ритуальной африканской маской. С этой пронзительной ноты об одиночестве человека перед лицом болезни, «этой жестокой  неизвестности», смерти,  начинается спектакль Дельбоно. Потом под  методичный подсчет медсестры  в белое пространство будут по одному входить многочисленные больные – один. Два. Три.. Порядковые номера… Все человечество… Другого больного, с размеченным на голом теле красными кровавыми  метками,  санитары   распинают  на шлангах какого-то сложного медицинского аппарата.  А между этими двумя эпизодами на сцене продефилирует инвалидное кресло с дамой в немыслимом карнавальном облачении – красный парик, красное кимоно, красный веер,- но без ног..  в  то время как надрывный закадровый голос самого Пиппо  объясняет, что спектакль родился после шока от автобиографической книги американского  писателя Гарольда Бродки (Harold Brodkey) «Wild Darkness»,  в который тот описывает   последние дни  человека, умирающего от спида. 

Спектакль Дельбоно – вариация на тему смерти, то гротескный, то по- феллиниевски пронзительно- нежный  хоровод  образов, силуэтов, слов, звуков, тел. Впрочем, слов почти нет, как если бы словам не под силу выразить тяжесть этой ноши, слова врываются лишь на самом обыденном уровне, (о эта  немыслимая пошлость ежедневного быта перед лицом надвигающегося небытия) или на самом высоком- как чистая поэзия «я и осенние листья, мы умираем вместе».

Кажется, никому другому, кроме него, не удается так тонко балансировать на грани, отделяющей кич от искусства. Или превращать в искусство то, что у других выглядит как кич. И предлагая изысканные эстетские картинки, не впадать в грех абстрактного эстетизма –  все наполнено, все оживленно неистовой страстной энергией  самого  Пиппо Дельбоно.

Как никакой другой его спектакль, этот выстраивается как  коллаж, живописный  и музыкальный  (хит Франка Синатры, придворный менуэт  Люлли, блюз и Бах), в  центре которого (ну,  конечно же, как иначе для итальянца) – смерть в Венеции. Когда под знаменитую музыкальную тему« Yumeji’s Theme» из фильма « In the mood for love », с ее доминирующим страстным соло виолончели,  на сцене  появляется вереница персонажей венецианского карнавала в странной красоты костюмах разных эпох, за которыми следуют диковинные существа-видения из фантастических снов, зал в шоке замирает. Но тут же на грешную землю нас возвращает медленное адажио двух дельбоновских  Арлекинов,  Джанлюка, молодого человека с синдромом Дауна  и  глухонемого старика Бобо. Двух его, любимцев, двух его мучительных двойников, без которых не обходится ни один спектакль (1). В этом, как никогда мало участвует сам Пиппо-актер, нет ни его знаменитых пробежек от сцены к залу, ни   агитационных выкриков в адрес публики. Он дарит себе апофеоз  – танцевальное соло, которое  исполняет один. Его безумный, сдвинутый танец похож на заклинание, как будто человек, как в анцестральных ритуалах, хочет заговорить смерть. Продлить очарование «этого дивного мира», ce monde merveilleux, как наперекор всему поется в популярной песенке Азнавура, которой  заканчивается действо.

Несколько вопросов к Пиппо Дельбонo   после театрального разъезда

–  Почему вы обратились к теме смерти? И насколько литературная канва спектакля соответствует книге ?

–  Я никогда бы не мог сочинить спектакль, который  так или иначе не связан с моей жизнью, с моим  личным опытом. Свидетельство Бродки  так сильно подействовало на меня, потому что я сам уже двадцать лет живу с вирусом спида, я все это испытал на себе. Хотя книга явилась для меня только импульсом,  я ее практически не использую в спектакле.

–  И все-таки, несмотря на тему, ваш спектакль нельзя назвать ни безрадостным, ни мрачным.

– В современной западной цивилизации  мы живем так, как  будто смерти нет, сама мысль о смерти- это некое табу. И вместе с тем смерть пугает. Меня всегда  интересовало искусство восточного актера, так что я долго путешествовал по восточной Азии. Там смерть присутствует постоянно, но в конечном счете воспринимается менее трагически, являясь как бы другой, но необходимой стороной жизни. Мне это близко, я сам, и уже давно, исповедую буддизм. 

(1) См. о Бобо материал Натальи Исаевой