Eduardo de Philippo, un mythe napolitain à Rome

25 novembre 2025 – 4 janvier 2026Argentina, Roma;  11 -19 février 2026 – Teatro della Pergola, Florence;             24 fevrier-8 mars 2026 -Bellini Theatre, Naples;  21- 29 mars 2026  -Teatro Bionde, Palermo

Argentina, célèbre théâtre de Rome inauguré en 1732 pour accueillir des opéras, est situé au centre-ville, en face de l’ensemble de la Curie romaine antique, où se réunissait le Sénat au cours des premiers siècles avant Jésus-Christ et où Jules César fut assassiné par Brutus. Aujourd’hui, le Teatro Argentina est le principal théâtre dramatique de la capitale, dirigé depuis l’année dernière par le metteur en scène Luca De Fusco, ancien directeur de longue date du Festival de Naples et du théâtre Mercadante. Le 25 novembre a eu lieu au théâtre Argentina la première de la légendaire pièce d’Eduardo De Filippo, « Samedi, dimanche et lundi ».  Absente depuis longtemps sur  la scène italienne, la pièce a été mise en scène par Luca De Fusco à Moscou, au théâtre Vakhtangov en 2018.   » J’ai monté ce texte à Moscou dans une mise en scène très « légère », peut on lire dans le programme du spectacle, partant du principe que le public russe ne connaissait pas cette pièce. Je suis convaincu que cette approche est également valable en Italie. D’une part, parce que dans notre pays, elle n’a pas été mise en scène depuis près de vingt-cinq ans, et d’autre part, parce que je considère qu’Eduardo De Filippo de mème que Goldoni, ne peut être que fidèlement interpréter, et non pas déformer, sinon il perd tout son sens ». Il s’agit en effet d’un spectacle assez traditionnel, surtout si on le compare au travail du metteur en scène à Naples ou il a beaucoup expérimenté entre autre en mélangeant les acteurs vivants et les séquences video continuellement filmés en gros plan ( on a pu voir en 2013 son « Antigone » à Chaillot ) et de manière générale pratiquait un style de théâtre plus ludique. La comédie « Samedi, dimanche et lundi », écrite en 1959, raconte trois jours de la vie d’une famille napolitaine, au cours desquels les personnages se disputent, se querellent, se réconcilient et se déclarent leur amour.

La pièce , « la plus bourgeoise et la plus tchékhovienne de toutes les œuvres d’Eduardo », selon Luca De Fusco , « décrit un équilibre social perdu à notre époque au sein d’une grande maison, comme la famille Priore, qui couvre trois générations : le grand-père, les époux Peppino et Rosa, leurs enfants, l’excentrique tante Amelia, une dame aux mœurs très libres pour la tradition patriarcale, et l’oncle Raffaele, un artiste sans un sou, héritier de la tradition théâtrale napolitaine. » Une famille soudée, attachée à ses traditions, comme le déjeuner du dimanche. Ici, la préparation du ragoût napolitain est une sorte de rituel : le ragoût est plus qu’un simple plat, c’est le goût et l’odeur de la maison, de la famille, de l’amitié. Mais c’est précisément pendant la lente cuisson du ragoût parfumé que des tensions apparaissent entre Rosa et son mari Peppino, menaçant de détruire le bonheur familial, et qui éclatent pendant le repas dominical pris en commun. Cela rappelle de loin les histoires familiales de Tchekhov : les gens dînent, ils ne font que dîner, et pendant ce temps, leur bonheur se construit et leurs vies se brisent. (La scène commune à table, avec sa chorégraphie raffinée de verres et d’assiettes, rappelait les expériences précédentes du metteur en scène dans un style plus métaphysique) . Mais au lieu d’un chef-d’œuvre culinaire, les convives auront droit à une scène de jalousie fraîchement préparée par le chef de famille, poussé à bout par les marques d’attention que Luigi (Paolo Serra), voisin du dessus, bon vivant et charmeur, prodigue à sa femme. Les trois heures de spectacle se passe dans un décor unique, une salle blanche semi-circulaire – une rotonde – avec des ouvertures – des fenêtres – d’où pénètre une lumière bleue – celle de la vie, de la mer, du ciel, une sorte de porte vers un autre espace (la dramaturgie de la lumière est l’un des éléments emblématiques de toutes les pièces de De Fusco). Tandis que sur scène se déroule un spectacle réaliste de la vie napolitaine, interprété avec tempérament par les acteurs de la troupe, dans les intervalles se produit « une coupe sèche » et tous les personnages se figent dans les fenêtres à la lumière fantomatique, tels des statues. On entend quelques notes de piano. Ou de violon. Puis les personnages reprennent vie et entament un dialogue. Mais la musique de Schubert continue de résonner en nous. Entre les épisodes de la vie quotidienne, des intermèdes musicaux, ou au contraire, la vie n’est-elle pas qu’un intermède dans la partition musicale? Cette structure rapproche la composition du spectacle d’une élégie. Tout comme autrefois dans la tragédie shakespearienne De Fusco jouait avec la légende d’Antoine et Cléopâtre, en regardant les amants légendaires à travers le prisme de l’éternité, comme des personnages mythiques, les personnages de la pièce « Samedi, dimanche et lundi » sont perçus comme faisant partie du mythe urbain napolitain. Cette vieille Italie dont il reste dans notre monde actuel un sentiment d’une certaine nostalgie. Ce n’est sans doute pas un hasard si la costumière Marta Crisolini Malatesta suit strictement la mode des années 50, époque à laquelle la pièce a été écrite. « En un mot, la famille Priore, commente le metteur en scène, est une vraie famille, soudée et attachée à ses rituels. Elle nous touche aussi parce qu’elle sait panser ses blessures et apprécie le bien-être de tous ses membres comme une véritable valeur. Or, nous avons largement perdu cette capacité. Bien sûr, nous avons volontiers dépassé de nombreux vestiges du passé. Les femmes ne préparent plus les chemises de leurs maris et ne passent plus des heures à cuisiner le légendaire ragoût. Cependant, cette famille maintenait un équilibre que nous n’avons pas encore trouvé. En relisant aujourd’hui le chef-d’œuvre de De Filippo, nous éprouvons un léger regret pour ce qui a été perdu. »

Bien sûr, quand on parle de cette pièce d’Eduardo De Philippo, la première association qui vient à l’esprit est le film de Lina Wertmüller de 1990 avec Sophia Loren dans le rôle de Donna Rosa. Il est difficile de surpasser une telle association. Teresa Saponangelo y est étrangement parvenue. La Rosa de Teresa Saponangelo n’est pas tant la légendaire « mamma » italienne, forte, féminine et irrésistiblement charismatique, telle que l’a incarnée Sophia Loren, mais plutôt une âme douce, raffinée et lumineuse, véritable anima qui insuffle la vie au foyer familial. ( Actrice de cinéma, connue du grand public pour le film de Paolo Sorrentino « La main de Dieu », pour lequel elle a d’ailleurs reçu le prix italien le plus prestigieux, le David di Donatello, de la « meilleure actrice dans un second rôle ». Le public français a pu la voir dans « Tartuffe » de Molière, mis en scène par Jean Bellorini, 2022) . La préparation du ragoût du dimanche pour Rosa -Teresa Saponangelo n’est pas tant un rituel solennel qu’une déclaration d’amour à la vie et à tous ses proches. Dans le film, l’action se déroulait autour de Sophia Loren, tandis qu’ici, tous les personnages semblent intéressants, il s’agit plutôt d’un drame choral dont Teresa Saponangelo devient le centre émotionnel et fédérateur. Dans ce contexte, l’acteur Peppino Priore-Claudio di Palma semble quelque peu austère, conventionnel, et ce n’est qu’à la fin de la pièce qu’il se révèle pleinement, dans la déclaration d’amour qu’il adresse avec tant de profondeur et de tendresse à sa femme après toutes les péripéties et les disputes de samedi, dimanche et lundi. « Il faut vivre la vie avec toutes ses joies et ses drames», nous dit Luca De Fusco. La mise en scène prend une signification symbolique, car la première à Rome coïncide avec le 10e anniversaire de la mort du fils du dramaturge, l’acteur Luca De Filippo. En dehors de l’Italie, il était surtout connu pour son rôle brillant de Peppino Priore dans le film de Lina Wertmüller.

Crédit photo: Flavia De Muro; Affiche Paris-Europe magazine

Я из поколения, где безумие было в сердце творчества, красота была жестокой, а жестокость — красивой

Речь Анелики Лидделл на вручении Премии французского Синдиката театральной критики (отрывок):  » Я от всего сердца благодарю Синдикат Критики за это признание — это самая лучшая из наград которую «Демон» мог получить (2:25) . Это Премия, который признает за искусством право на неоднозначность и сложность. Это премия мыcли, диалектике, конфликту, страстям и противнику. Искусство — ничто без противника. Мне хотелось бы также думать, что красота была вознаграждена. Я из панк-поколения, из мест, где можно было продолжать петь с воткнутым в шею шприцом, оскорблять, (2:52) плевать и мочиться на публике. Я из поколения, которое хотело разрушить мир (2:58) и, прежде всего, саморазрушиться. Поколение, где безумие было в сердце творчества, (3:04) красота была жестокой, а жестокость — красивой. И я верю, что эту свободу нельзя (3:09) потерять, нельзя потрять эту эстетическую необузданность, эту чрезмерность. Я самурай, я борюсь (3:16) до смерти. Смерть есть и всегда будет в центре моей жизни. И это неотделимо (3:23) от моей безумной творческой биографии в защиту искусства. Пазолини говорит: «Культура — это сопротивление (3:29) развлечению». Спасибо фестивалю в Авиньоне и (Парижскому) театру Одеон, моим любимым домам во Франции, и спасибо Стокгольмскому Драматену (театр) за то, что позволили мне собрать (3:41) какие-то частицы гения. Я была всего лишь невестой под огромным влиянием (3:46) Ингмара Бергмана. Благодарю тех, кто в день премьеры в Авиньоне стоя аплодировал (3:53) спектаклю и поздравлял меня, и также благодарю тех, кто на следующий день (3:59) отвернулся от меня, отказался приветствовать, отказывался говорить со мной, переходил на другую сторону улицы, пытался навредить мне и презирал меня, наказывая художественное творение. (4:10) Я благодарю их, потому что искусство защищает свободу всех. Спасибо « .

Je viens d’une génération où la folie était au cœur de la création, le beau était violent et le violent était beau

Lors de la cérémonie de la remise des prix du Syndicat de la critique théâtre, musique, danse ( La Commune – CDN d’Aubervilliers ) la metteuse en scène et performeuse espagnole Angélica Liddell a réçu le Prix du Meilleur  spectacle étranger pour « Dämon, El funeral de Bergman », créé l’année dernière au Festival d’Avignon. 

A été élu meilleur spectacle théâtral de la saison 2024-2025, Le procès de Jeanne, conçu par Yves Beaunesne et Judith Chemla. Cette dernière a également reçu le Prix de la meilleure comédienne, ex æquo avec Marina Hands, distinguée pour le rôle de Prouhèze  dans « Le Soulier de satin » de Claudel, mise en scène d’Eric Ruf  et Arcadina dans « Une Mouette » d’après Tchekov, mise en scène par Elsa Granat ( Comédie-Française).

Пьер Дмитриенко, воспоминание для будущего

К столетию со дня рождения выдающегося  французского художника русского происхождения Пьера Дмитриенко/Pierre Dmitrienko (1925-1974). Дмитриенко также оказался основателем артистической династии: две знаменитые актрисы Comédie-Francaise, Людмила Микаэль и Марина Хандс, соответственно его дочь и внучка. Репортаж -воспоминание ( с русским переводом). Съемка 2009 года с участием  его дочери, Людмилы Микаэль, сына, тоже художника, Рюрика Дмитриенко, исксствоведа Бернара Маркаде и парижского  галериста, который выставлял работы Дмитриенко, Бенуа Шапиро.

Новая международная театральная Школа- Академия Элеоноры Дузе в итальянском городе Азоло

К столетию со дня смерти Элеоноры Дузе (1858-1924). В Азоло, городе, где жила и похоронена великая Элеонора Дузе/Eleonora Duse, в замке XV века, где правила королева Кипра в изгнании Катерина Корнаро/Caterina Cornaro, была создана Accademia Eleonora Duse, Школа- Экспериментальный Центр театрa и кино. Мы встретились с создателем Академии итальянским режиссером и педагогом Alessio Nardin/Алессио Нардин.

 

Entretien avec Stéphane Braunschweig

 « La Mouette »de Tchekov comme la pièce de fin du monde. A l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Stéphane Braunschweig explique son départ de l’Odéon et nous parle de  sa vison de « La Mouette » et  de ses liens privilégiés avec l’œuvre de Tchekov .

« Мы все сегодня в ситуации героев Стоппарда »- интервью Юрия Бутусова

« Розенкранц и Гильденстерн мертвы » Т. Стоппарда. Гастроли в Париже в Théâtre Les Gémeaux Старого Вильнюсского театра/Vilniaus Senasis Teatras. Интервью с режиссером после театрального разъезда в двух действиях и с эпилогом.

 

Американский фильм « Анора » и типология русской народной сказки

Шон Бейкер/Sean Baker, представитель независимого американского кино, числился среди многообещающих, и уже дважды его фильмы выбирали в Канны – в 2021 в главный конкурс, 2017  – в «Двухнедельник режиссеров». И вот, наконец, неожиданное  признание  -высшая награда фестиваля.  Сам Бейкер говорит, что посвятил свое творчество реабилитации маргиналов, а также стигматизированных обществом работников секс-индустрии — в предыдуших его фильмах были трансгендеры, портноактеры и вот теперь стиптизерша Анора, представляющаяся клиентам как Ани. Для нас интересно особенно то, что в этом американском фильме снимались русские актеры и полфильма говорят по русски — нехитрый сюжет комедии ( а это комедия, и зачаcтую очень смешная) строится вокруг квипрокво в Нью-Йорке: юный избалованный сынок богатого московского олигарха ради прикола или по блажи женится на понравившейся стриптизерше, ярко одаренной, и не только в секс индустрии, Аноре. Читать дальше

Charlotte Salomon par Astrid Bas

27 mai 2024  à 20.30 -un spectacle unique au Théâtre de l’Atelier

Astrid Bas travaille depuis plusieurs années sur un projet mêlant le texte à la danse et les musiciens pour faire entendre la voix de Charlotte Salomon, jeune peintre née à Berlin en 1916 et assassinée à Auschwitz en 1943, par la découverte d’une lettre inédite, adressée à son amant Daberlohn lors de son exil depuis 1939 à Villefranche sur Mer où Charlotte qui fuit le nazisme crée « Vie ? ou Théâtre ? ».

Le livre de toute sa vie, comme elle le définit elle même, est construit à la manière d’ un roman graphique ou singespiel avec les dessins, le texte et les indications sur la musique qui doit l’accompagner. À partir de ses mots, de sa peinture, elle tente de se sauver des tourments de la guerre. Sur scène à côté de la comédienne Astrid Bas la danseuse Anna Chirescu et les musiciens Ami Flammer et Paul Serri dégagent une présence fantomatique. Un dialogue de sens, la démarche fondatrice de l’oeuvre de Charlotte Salomon, «l’union des arts est nécessaire à la cicatrisation d’une vie abimée. »

Les Égéries russes par Vladimir Fédorovski

Vladimir Fédorovski sort son 51ème livre en France, « Le diplomate venu du froid ». C’est une sorte d’autobiographie sur fond des bouleversements de la Russie en XX siècle et des rencontres avec des personnalités de premier plan en France. A cette occasion nous publions l’entretien de 2018 avec l’ancien diplomate et écrivain d’origine russe qui nous plonge déjà dans cet univers tout particulier des muses des grands artistes, telle Gala pour Dali ou Lydia Delectorskaia pour Matisse qu’il a bien connues.

« Розенкранц и Гильденстерн мертвы » в постановке Юрия Бутусова

 С 16 сентября 2023Vieux Théâtre de Vilnius/Vilniaus Senasis Teatras

Один из самых известных русских режиссеров Юрий Бутусов для своей первой постановки в эмиграции остановился на Старом театре Вильнюса. Бутусов, выступавший против военной операции в Украине,  сделал мужественный выбор покинуть свою страну. В постановке  по пьесе Тома Стоппарда «Розенкрац и Гильденстерн мертвы» он предлагает спектакль огромной поэтической и политической значимости, переворачивающий  наше сознание.

Благодаря своему великолепному владению мастерством театра и  глубокой уверенности в его возможностях  Бутусов погружает нас в  амосферу, граничащую с ирреальной.  С первой сцены режиссёр придаёт игре в «орел или решку», в которой участвуют два главных героя Рос и Гил, метафизический смысл: отчаянно борясь со смертью, хотя она изначально заявлена в самом названии пьесы, эти два гистриона, вышедшие из шекспировского Гамлета не оставляют надежды изменить ход своей театральной судьбы. Но смогут ли они на самом деле? Подобно двум насекомым под стеклянным колпаком, Рос и Гил тщетно, но с упорством пытаются глотнуть свежий воздух, не отдавая себе отчета, какая им отведена роль.

Так что мы сразу погружаемся в бездну философских вопросов, которые разделяем с персонажами: какую свободу действий мы действительно имеем в своей жизни? Являются ли люди, как и театральные персонажи, игрушкой «драматических ситуаций»? Является ли свобода воли иллюзией? Есть ли выход из абсурдности мира? Что мы делаем на этой великой сцене Мира?

С этого момента каждый эпизод этого трагифарса повергает нас в опьяняющее головокружение. Через атмосферу, которую ему удается создать, Бутусов переносит зрителя в то же ментальное пространство, что и его персонажи, заставляя нас почувствовать экзистенциальный груз времени. Но спектакль никогда не бывает давящим. Напротив, умело смешивая трагическое и гротескное, абсурдное и комическое, ужасное и смешное, он рождает восхитительную метафизическую буффонаду, заставляющую нас думать, развлекаясь. Другое замечательное качество этой постановки – актерский состав, живая и чувственная игра актеров Старого Театра Вильнюса.  Со свойственным ему талантом стимулировать творческие способности актеров, Бутусов наполняет их такой жизненной силой, что создает ощутимую связь между сценой и залом, которая в буквальном смысле слова переполняет нас. Каждая актриса и актер генерирует такую энергию, что даже не понимая русского языка, на котором идет спектакль, мы физически ее ощущаем, и это вызывает в нас настоящее эмоциональное потрясение.

Дмитрий Денисюк( Розенкранц) и Игорис Абрамовичискус (Гильдерстерн) образуют гениальный и очень действенный дуэт. Один лунный, другой более приземленный, напоминаюший издалека Майкла Кейна, они придают величие этим двум падшим персонажам. Благодаря своей страстности и виртуозности Валентин Новопольский, попеременно Актер и Клавдий, показал себя очень талантливым актером, который органично вписывается в мир, «полный шума и ярости». Что касается Виктории Алюконе-Мирошниковой, то ей удается блестяще воплотить двух противоположных по эмоциональному заряду персонажей — Гертруду и Офелию. Мучимый сомнениями Гамлет Артура Своробовича напоминает пан-рок музыканта, который завораживает зал своим магнетизмом. Наконец, Максим Тухватулин, Призрак, и Люда Гнатенко, Полоний, дополняют этот прекрасный актерский состав.
Спектакль, основанный на великолепной сценографии  Марюса Някрошюса, представляет собой череду искусно составленных и чрезвычайно живых сцен. В черной пустой коробке сцены, благодаря мастерскому освещению, сценограф создает на наших глазах мир, колеблющийся на зыбкой границе между ониризмом и бессознательным. Вертикальные тросы, спускающиеся из под колосников, одновременно напоминают паруса, ветви дерева, струны арфы или нитки, соединяющие марионетку с ее кукловодом. Это также отсылка к теории струн, которая в астрономии рассматривает существование множества параллельных вселенных и приводит к понятию мультивселенной. Так и здесь: иногда достаточно лишь едва заметного ритмичного движения, чтобы оживить всю композицию. Такой лаконичный сценографический замысел уже несет в себе самом поэтическое мироощущение. Этому же способствует и сдержанность костюмов, преимущественно черно-белых. Отдельно отметим качество звукового сопровождения Александры Климовой, очень одаренной молодой артистки. Ее партитура мастерски служит драматургии благодаря тонкой смеси атмосферной музыки и звуковых эффектов, искусно сопровождающих сценические движения и ход повествования. Использование звуков и музыки идеально сбалансировано, а микширование сделано деликатно. Эта звуковая вселенная погружает нас в параллельную вселенную, театральную нейтральную зону (no man’s land), нереальную атмосферу, которая позволяет нам почувствовать душевное состояние героев.

Этот спектакль для меня один из самых сильных, которые я видел за последние годы, с невероятной театральной интенсивностью,которая еще раз демонстрирует, что режиссура может быть самостоятельным искусством, если это настоящее сценический текст. Меня буквально зацепило это предложение, устанавливающее параллель между театром и жизнью. И Бутусов предупреждает нас: если мы откажемся от свободы действий, то мы уподобимся этим театральным персонажаи, которые всего лишь марионетки. Несмотря на хрупкость жизни, ее перманентную абсурдность и неумолимость всего человеческого существования, жизнь стоит того, чтобы ее прожить при условии, что вы держите глаза широко открытыми. (Перевод с французского Catherine Prouteau)

Cyril Le Grix -режиссер, президент французского синдиката режиссеров театра

Crédit photo : Dmitrijus Matvejevas

Rosencrantz et Guildenstern sont morts de Tom Stoppard/ Mise en scène de Youri Boutoussov

A partir du 16 septembre 2023Vieux Théâtre de Vilnius/Vilniaus Senasis Teatras

Metteur en scène des plus emblématiques en Russie, Youri Boutoussov a choisi le Vieux Théâtre de Vilnius pour sa première mise en scène en exil. Opposé à la guerre en Ukraine, il a fait le choix courageux de partir.  En choisissant la pièce de Tom Stoppard, Rozencrantz et Guildenstern sont morts, Youri Boutoussov livre un spectacle d’une puissante poétique et politique qui ébranle nos consciences.

Par sa grande maitrise des outils traditionnels du théâtre et sa profonde confiance en ses artifices, Boutoussov nous plonge dans une atmosphère à la frontière du fantastique. Dès la scène d’ouverture, le metteur en scène donne à un jeu de pile ou face auquel s’adonnent les deux personnages principaux Ros et Guil, une tournure métaphysique : en luttant désespérément contre la mort pourtant annoncée par le titre même de la pièce, ces deux histrions rescapés de la Tragédie d’Hamlet espèrent changer le cours de leur destinée théâtrale. Mais le peuvent-ils vraiment ? Comme deux insectes sous une cloche de verre, Ros et Guil luttent en vain mais avec obstination pour retrouver l’air libre, sans comprendre quel rôle leur a été assigné.

Ainsi nous sommes d’emblée plongés dans un abîme de questions philosophiques que nous partageons avec les personnages : quelle liberté d’action avons-nous réellement sur nos vies ? A l’image d’un personnage de théâtre, l’être humain est-il le jouet de « situations dramatiques » ? Le libre-arbitre est-il un leurre ? Existe-t-il une échappatoire à l’absurdité du monde ? Que faisons-nous sur cette grande scène du Monde ?

Dès lors chaque scène de cette farce tragique nous plonge dans un vertige enivrant. Par l’atmosphère qu’il réussit à créer, Boutoussov projette le spectateur dans le même espace mental que ses personnages, réussissant à nous faire ressentir ce poids existentiel du temps. Mais le spectacle n’est jamais pesant. Au contraire, en mélangeant savamment le tragique et le grotesque, l’absurde et le cocasse, l’angoisse et le ridicule, il fait naître une savoureuse bouffonnerie métaphysique qui nous fait réfléchir tout en nous amusant.

L’autre grande qualité de cette mise en scène est sa distribution et le jeu vivant et sensible des acteurs du Vieux Théâtre de Vilnius. Avec le talent qu’on lui connait pour stimuler la créativité de ses acteurs, Boutoussov leur insuffle une telle vitalité qu’il engendre une communion palpable entre la scène et la salle qui nous transporte littéralement. Même sans comprendre la langue dans laquelle se joue le spectacle (le russe), chaque actrice ou acteur génère une énergie de jeu qui nous parvient physiquement et fait naître en nous des émotions qui nous bouleversent.

Dmitrij Denisiuk en Rosencrantz et Igoris Abramovičius en Guilderstern forment un duo ingénieux et très efficace qui fonctionne à merveille. L’un lunaire, l’autre plus terre à terre avec un faux air de Michael Caine, ils donnent de la grandeur à ces deux personnages déchus. Par sa fougue et sa virtuosité, Valentin Novopolskij tour à tour Premier Acteur et Claudius, s’impose comme un acteur talentueux qui prend à bras le corps ce monde « plein de bruit et de fureur ». Quant à Viktorija Aliukonė-Mirošnikova, elle réussit à incarner avec brio deux personnages opposés en charge émotionnelle, Gertrude et Ophélie. De son côté, Artur Svorobovič est un Hamlet rock et taciturne qui hante le plateau avec beaucoup de magnétisme. Enfin, Maksim Tuchvatulin, le Spectre et Liuda Gnatenko, Polonius, viennent parfaire par leur ingéniosité cette belle distribution.

S’appuyant sur la magnifique scénographie de Marius Nekrošius, le spectacle est une succession de tableaux savamment composés et extrêmement vivants. Partant de la cage noire et vide de la scène et grâce à une grande maîtrise des jeux de lumière, le scénographe fait naître sous nos yeux un monde qui fluctue sans cesse entre l’onirisme et l’inconscient. Les drisses verticales qui tombent des cintres évoquent à la fois la voilure d’un bateau, les branchages d’une forêt, les cordes d’une harpe ou les fils qui relient la marionnette à son manipulateur. Elle fait également penser à la théorie des cordes qui en astronomie envisage l’existence d’une multitude d’univers parallèles et conduit à la notion de multivers. Parfois, il suffit d’un subtil mouvement rythmique des perches pour leur donner vie. Cette épure scénographique est porteuse d’une sensibilité poétique. Y participent également la sobriété des costumes, principalement en noir et blanc.

Soulignons la qualité de la création sonore, signée par Aleksandra Klimova, une jeune artiste très douée. Elle sert magistralement la dramaturgie grâce à un subtil mélange d’effets d’ambiance, d’atmosphère et de bruitages qui accompagnent habilement les mouvements scéniques et le cours de la narration. L’utilisation des sons et des musiques est parfaitement dosé et le mixage subtil. Cet univers sonore nous fait sombrer dans un univers parallèle, un no man’s land théâtral, une ambiance irréelle qui parvient à nous faire ressentir l’état d’âme des personnages.

Ce spectacle est pour moi l’un des plus forts que j’ai vu ces dernières années, d’une densité dramatique incroyable qui démontre une nouvelle fois que la mise en scène peut être un art autonome quand elle est une véritable écriture scénique. J’ai été littéralement happé par cette proposition qui établit un parallèle entre le théâtre et la vie. Et Boutoussov de nous mettre en garde : si nous renonçons à notre liberté d’action alors nous sommes semblables à ces personnages de théâtre qui ne sont que des marionnettes. Malgré la fragilité de la vie, son absurdité permanente et l’inexorabilité de toute existence humaine, la vie mérite d’être vécue, à condition de garder les yeux grands ouverts.

Cyril Le Grix -metteur en scène, président du syndicat national des metteurs en scène

Crédit photo : Dmitrijus Matvejevas

Отвечает Кристиан Лупа: « В основе конфликта вовсе не мое чрезмерное эго, но технических служб театра Женевы »

Отрывки из интервью Кристиана Лупы газете Le Monde  после  отмены его спектакля « Эмигранты » в Comédie de Genève  и на Авиньонском фестивале.«Я хотел бы напомнить контекст. В Швейцарии мы потеряли неделю работы, потому что  в начале апреля  я подхватил  ковид в очень жестокой форме.  По этой  причине окончание репетиционного периода обещало стать  стрессовым.  Мы очень поздно приступили к техническим репетициям, тогда как  «Эмигранты» в этом отношении чрезвычайно сложный спектакль, В самом начале этих заключительных рабочих сессий я хотел всех предупредить: из-за нехватки времени нас ожидает сложный период.  Поэтому я  обещал, что постараюсь провести репетиции как можно более спокойно.  Я себя хорошо знаю: я не только сам очень эмоциональный человек, но мы с актерами действуем на эмоции. И я заранее извинился за любые переборы, которые, как я знал, могут возникнуть. Так было дважды. Когда я нахожусь в разгаре  творческого порыва с актерами и в состоянии внутренней возгонки энергии, я культивирую в себе внутреннего безумца, чтобы использовать его и получить доступ к другим зонам сознания. Именно в этом конкретном контексте я столкнулся с техническими командами…Очевидно, что речь идет о пропасти между двумя мирами. Я думаю, что техническая команда, которая ничего не хотела менять в своей привычке работать, оказала давление на руководство театра  Comédie de Génève,  несмотря на их попытки разрешить ситуацию. Я считаю такое давление  скандальным. не по отношению ко мне, – по отношению к актерам, занятым в спектакле. Пытаясь наказать меня или заставить меня принять их методы работы, эти люди  абсолютно не приняли во внимание огромную работу, которую проделали  другие  участники спектакля.  Они должны были найти способ наказать меня, и меня одного, не разрушая созданное всем художественным коллективом… Мне 79 лет. я слишком стар, чтобы  пребывать в ярости. Учитывая мой возраст, мне кажется, я заслуживаю немного снисхождения. Я вернулся домой, в Краков, и чувствую себя абсолютно брошенным. Мой ребенок умер. Я потерял своего ребенка ». 

« Ivrognes » de Ivan Viripaev au Teatro Tribuene de Madrid

11 mars -28 mai 2023 – Teatro Tribuene

Ivan Viripaev, auteur russe représenté dans de nombreux pays, apparait sur la scène madrilène, où il est peu présent. La mise en scène de Irina Kouberskaia, qui dirige 15 acteurs, dans un décor simple et efficace, met en valeur cette farce grinçante. Des couples sortant de restaurants chics ou de banquets, ivres, se déchirent, se reprochent leurs vies, leurs relations. Ils sont à la recherche de l’amour véritable, de l’espoir d’une vie meilleure, de Dieu, sentant que l’argent ni l’alcool ne font leur bonheur. Tout ceci sous les yeux d’une femme sans domicile, qui dort dans la rue, avec ses cartons et ses sacs. Référence à la réalité quotidienne de nombreuses personnes. Irina Kouberskaia nous dit « D’une certaine façon Ivrognes est une prolongation de l’esprit esperpento de Valle Inclan transposé dans notre quotidien. L’humanité piégée dans le cercle de l’erreur, éloignée de son destin et de sa véritable action sur la terre. »

Crédit Photo : Laura Torrado