Léonard de Vinci précurseur de la vision tridimensionnelle 

Les MétamorphOZes

Dans un prieuré du XI siecle  de Valaire, petit village des châteaux de la Loire, il existe une galerie d’art pas comme les autres, qui se prolonge dans un jardin d’inspiration japonaise et se complémente des chambres d’hôtes authentiques.

Reportage sur le vernissage de l’exposition «La Renaissance en 3D, de la France à la Chine, Léonard de Vinci précurseur de la vision tridimensionnelle» et  l’interview avec la galeriste  Marie-France  Gallou de Terruel   (L’exposition durera jusqu’à fin septembre  2019)

Post-scriptum: la partie parisienne du projet DAU sous son angle théâtral. Avec Anatoli Vassiliev

La première étape — parisienne — du projet DAU d’Ilya Khrzhanovsky est terminée — on pourrait dire, le premier tour d’un coureur de longue distance… Un projet monumental, en cours depuis près de dix ans à Kharkov, où a été recréé un Institut de Physique de l’époque stalinienne (le tournage lui-même y allait de 2006 à 2011).  Reconstruit dans les moindres détails du passé (parfois étrangement exagérés), habité par des gens, dont beaucoup sont restés et ont vécu sur le site pendant toute la période, portant des vêtements appropriés des années 30 ou 50 (jusqu’aux sous-vêtements authentiques!), se nourrissant de nourriture soviétique et la payant en argent soviétique… Aimer,  baiser, se trahir l’un l’autre, rester toujours sous les yeux vigilants des agents du NKVD et d’un objectif de caméra espion. Se soumettre à l’incroyable pression de cette surveillance mais réussir  à atteindre des sommets également incroyables de passion et de sincérité… Au total, 700 heures de rushes, des milliers d’objets authentiques, mais avant tout — les habitudes et attitudes acquises et un langage artistique totalement nouveau élaboré…

              L’histoire du lauréat du prix Nobel, un physicien soviétique Lev Landau, n’est pas transformée en biopic, mais plutôt en une image capturée par le double objectif d’une caméra-obscura, nous offrant un double regard sur l’histoire douloureuse et criminelle de la Russie. Elle s’est transformée en DAU, le nom finalement donné à l’ensemble du cycle (avec un célèbre chef d’orchestre de Perm, Theodore Currentzis jouant Dau lui-même). L’époque stalinienne et son écho dans la modernité russe. Services Secrets. La pression monstrueuse qui aplatit et paralyse une personne, lui laissant un étroit couloir de possibilités — un couloir sombre avec des plafonds en surplomb, menant… Dieu sait où, surtout vers la trahison et la mort! Un institut privilégié qui, dans son essence, n’est guère meilleur qu’un quelconque Goulag d’esclavage. Fouilles et arrestations nocturnes continues, même ici, dans un appartement commun relativement luxueux pour  scientifiques privilégiés, avec ivresse perpétuelle et fêtes de nuit, avec leurs manteaux de fourrure, leurs petits scandales et leurs débats animés… Si l’on considère l’aspect purement visuel et cinématographique des films présentés, le côté claustrophobe de l’image est particulièrement frappant. Plafonds bas de couloirs secrets, salles communes encombrées, pleines de déchets luxueux. Ici, ils boivent toute la nuit, ici, derrière les rideaux, derrière la porte en contreplaqué — ils baisent précipitamment,  grossièrement sur des draps froissés, empêtrés dans des couvertures de satin bon marché… Horizon bas, rayons obliques du soleil couchant ou lumière moribonde des lanternes de la cour. La vie misérable indécemment exposée dans les scènes de fouilles nocturnes… Les gardes, les agents du NKVD, ou tout simplement les concierges silencieux, qui marchent régulièrement par paires le long des sentiers et des couloirs… Des images nous renvoyant visuellement à Dancer in the Dark (Dancer dans le noir) de Lars von Trier ou à Querelle de Reiner  Werner Fassbinder..

              Alors que nous essayons tous de reprendre notre souffle, il est maintenant important d’évaluer au moins les résultats préliminaires (il reste encore Londres et Berlin à venir: nouveaux films et nouveaux événements du programme culturel). Jusqu’à présent, 13 longs métrages ont été achevés (en fait, il y en a déjà plus d’une vingtaine, puisque certains des numéros de la série contiennent réellement deux ou plusieurs œuvres terminées).  Près de 40 000 visiteurs qui sont entrés pendant moins de trois semaines dans les trois principaux «lieux de pouvoir» — Théâtre de la Ville, Théâtre du Châtelet et Centre Pompidou avec des «visas» payants (qui fonctionnaient 24h/24 et 7j/7). Beaucoup d’admirateurs, assis sur les marches la nuit, hypnotisés, incapables de s’éloigner d’une expérience insolite et bizarre…

               Mais il faut bien l’avouer: dans l’ensemble, les professionnels du théâtre ou du cinéma ici en France n’ont pas accepté ce projet, ou plutôt, ont choisi de ne pas le remarquer.  Il est probablement intéressant d’analyser ce qui a causé exactement un rejet aussi net et définitif dans la communauté du théâtre et du cinéma français. Après tout, on ne peut pas sérieusement croire que des professionnels solides puissent être aussi impressionnables, ou faire si aveuglément confiance aux publications de journaux… En fait, j’ai été assez frappée par la réaction de certains de mes amis proches: beaucoup d’entre eux considéraient toute cette expérience comme «maladive», «douloureuse», «vicieuse», bref — malsaine… En effet, je pense que beaucoup de choses s’expliquent par la base même des pratiques performatives en France, dont la compréhension remonte à leurs précieuses Lumières, au célèbre dialogue philosophique de Denis Diderot.  Dans son Paradoxe sur le comédien, il est dit que seul un vrai professionnel qui reste froid et imperturbable peut être un bon acteur, c’est-à-dire un professionnel qui n’est pas affecté par aucune passion explosive de son personnage. En fait, c’est là que la fameuse «textocentricité» du théâtre français prend son origine lorsque la tâche de l’interprète n’est que de tenter de justifier le texte d’un auteur étrange par une intonation plausible et convaincante. Le DAU, essentiellement située quelque part à l’intersection du théâtre et du cinéma, offre une approche complètement différente du travail des interprètes. Ce sont tous des êtres vivants, qui restent essentiellement eux-mêmes, qui revivent (à leur propre stupéfaction) des situations réelles et leurs propres réactions, qui vibrent, qui sont étonnés par leurs propres réponses, qui les surprennent invariablement, qui oublient complètement la caméra et qui finalement atteignent ce niveau de sublimation de la passion où peu importe que l’objectif les regarde. Mais alors, que doit faire le spectateur quand tout son être devient involontairement un miroir reflétant le même processus, si tout dans sa nature résonne en écho, et que toute sa sensualité répond à une expérience immédiate et dérangeante! Après tout, si l’amplitude de cette oscillation devient trop grande, tout commence à se briser et à s’écrouler… C’est vraiment un défi douloureux pour un public inexpérimenté… Sans parler d’un spectateur français normal qui a l’habitude de créer une distance de sécurité avec n’importe quel art qui semble trop risqué ou suspect, qui a l’habitude d’insérer un rembourrage de protection entre lui et le spectacle!

                        Eh bien ici, il vaut la peine de se tourner vers l’aspect le plus intéressant du projet lui-même — le travail avec les artistes-interprètes. La seule actrice professionnelle était une fille qui jouait l’épouse de Dau. Tous les autres ont été recrutés soit parmi des célébrités et des professionnels de divers domaines (pour les principaux «acteurs»), soit parmi certains types, avec la faculté spécifique de captiver l’imagination des spectateurs. Tous les interprètes ont travaillé dans la technique d’improvisation structurée. En d’autres termes, il n’y avait pas de texte de scénario fourni, ce qui a été discuté à l’avance (parfois avec le réalisateur, parfois avec un partenaire) ont été certains repères, des points tournants. Puis tout a été donné à l’improvisation directement sur le site. Avec la caméra qui suit les artistes, parfois pendant des heures. Avec une seule coupe autorisée par le chef opérateur — l’incomparable  Jürgen Jürges…

Anatoli Krupitsa – Anatoli Vassiliev

                    Tout le tissu ardent et douloureux du récit dans DAU n’est pas, bien sûr, une simple tranche de vie spontanée, prise au hasard par l’opérateur, une sorte de reality show. Mais d’autre part, ce n’est pas non plus une construction linéaire, composée autour d’une certaine parcelle, autour d’un scénario fixé par le réalisateur.  Des relations très particulières commencent à émerger  entre la liberté d’improvisation de l’interprète et la structure interne qui l’habite et qui remonte sans cesse à la surface. Gilles Deleuze nous donne l’image d’un «événement nomade» («hasard pur»), aléatoire, qui aboutit finalement à un éclair soudain, à une explosion, déformant ainsi la causalité habituelle et ennuyeuse du quotidien.

             En fait, il y a aussi quelque chose de spécial dans la nature séduisante de la violence, qui constitue le sujet même de la recherche ici, tout en devenant — d’une certaine manière curieuse — l’un des outils majeurs pour façonner et sculpter à la fois l’image et la technique des interprètes eux-mêmes.  La séduction, comme le rappelle Jean Baudrillard, «est un processus circulaire, réversible, de défi, de surenchère et de mort» (Jean Baudrillard. De la séduction. Séduction/Production). J’ai moi-même observé un processus assez similaire avec les interprètes pratiquant la technique d’étude, proposé par Anatoli Vassiliev pour ses structures de situation (psychologiques) et structures de jeu (ludiques). Bien sûr, Vassiliev, qui travaille dans le théâtre dramatique, commence toujours par une fondation littéraire, avec le texte de l’auteur. Il examine la structure interne de l’œuvre  dramatique, avant de passer (assez rapidement, en quelques jours) au travail d’improvisation des participants… Le cœur du problème réside ici essentiellement dans la détermination du vecteur: une sorte de flèche d’énergie volante et emplumée qui se déplace à sa  manière bizarre — du passé au futur (dans les structures psychologiques) ou du futur au présent et au passé (dans les structures ludiques). Je pense qu’en août 2008, quand Ilya Khrzhanovsky, qui était venu au théâtre antique d’Épidaure pour la première de Médée de Vassiliev, lui a suggéré une possible participation au projet de DAU à Kharkov, Vassiliev a accepté  sans aucune hésitation. Les principes créatifs de la construction du tissu performatif étaient ici beaucoup trop proches, trop liés et consanguins pour être rejetés. La tentation de mélanger cette potion, ce breuvage, où la nature humaine elle-même, avec tous ses rebondissements personnels, est utilisée pour aller au-delà, est d’avance prête à la transgression, était beaucoup trop forte… Et la plus grande tentation n’était pas seulement de diriger les autres, mais — comme si tout d’un coup s’embarquant dans une aventure risquée — d’essayez de faire tout cela avec sa propre nature d’acteur.

Anatoli Krupitsa – Anatoli Vassiliev et Dau – Theodore Currentzis dans  « Le retour du fils prodigue »

                Vassiliev accepta d’assumer le rôle d’Anatoli Krupitsa (une sorte de paraphrase sur le destin du lauréat du prix Nobel Pyotr Kapitsa), le premier directeur de l’Institut: le directeur du vaste monde, construit selon ses propres lois, le chef du château kafkien, de la citadelle secrète, ou — comme cela a été précisé plus tard dans le premier film du cycle Vassiliev, son propre «état dans l’État». Initialement, il a été supposé que dans cette première période de la création de l’Institut, Vassiliev jouerait en duo avec Theodore Currentzis (son collègue Dau/Landau). Cependant, le champ d’activité s’est finalement considérablement élargi, et suffisamment de choses ont été tournées pour composer au moins quatre longs métrages dans le cadre de l’ensemble du projet. Vassiliev lui-même a décidé de faire la composition, le montage et toute la post-production de ce matériau, où il joue le rôle central. Aujourd’hui, il définit le genre de son œuvre comme «un roman en quatre livres», et les titres des deux premiers numéros sont Le retour du fils prodigue et Guerre et paix.  Le premier film  présenté en première à Paris raconte le retour de Dau auprès de son patron, presque son père, qu’il a trahi en signant un témoignage détaillé devant les enquêteurs à Kharkov; comme il le dit lui-même — dans une horreur mortelle devant les cachots du NKVD, où il a déjà dû passer quelque temps. Krupitsa insiste pour que Dau revienne: dans cet étrange espace fantasmagorique créé artificiellement, il y a plus de chances de survie…

                 Une cour fermée, où des gardes, ou des espions, ou simplement des serviteurs et des témoins silencieux, marchent toujours par deux. De larges fenêtres aux vitres épaisses, que les femmes de ménage passent des heures et des heures à frotter. Dau, qui apparaît sur l’escalier enneigé, vêtu d’une veste rouge frappante, qui nous rappelle ses errances à l’étranger. Et ce geste vif et déchirant de Krupitsa, lorsqu’il ouvre la fenêtre, ratisse une poignée de neige sur le rebord de la fenêtre et bourre de force la boule de neige dans la paume de Dau, confus. Vassiliev joue durement, d’une manière brutale et brusque: rien ici qui nous rappelle une motivation psychologique! Au contraire, le spectateur a presque la sensation physique de l’ouverture d’un tube vertical, d’un capot de four dans lequel le vent bourdonne et siffle, — eh bien, le performer monte sans cesse, il s’accroche au partenaire, dans cette sublimation psychologique progressive de plus en plus haute, dépassant les limites des explications naturalistes et des comportements soigneusement motivés. Et le plaisir du jeu gorodki, un peu comme les quilles, quand Krupitsa et Dau tentent, encore et encore, de briser des pyramides complexes de bâtons de bois… Et les poèmes absurdes et sauvages composés sur place par Vassiliev (ils ressemblent aux vers d’un surréaliste russe d’un mouvement OBERIU Alexander Vvedensky ou du capitaine Lebyadkin de Dostoïevski: il propose de fourrer le cul du chef du NKVD, camarade Beria, avec d’une excellente poudre chinoise et de lancer le commissaire dans l’espace, glorifiant ainsi la science soviétique. Et la scène du Parc de la Culture, où dans un cadre étrange, incliné en diagonale, les interlocuteurs semblent atteindre ensemble la vérité humaine ultime (et il y a des peurs et des humiliations, et un moment de tendresse étrange, presque érotique, quand ils se trouvent tous deux dans la neige fondante et la boue, au pied des bottes monumentales de Staline, et autour d’eux, les gens continuent à monter et à descendre avec des sacs à provisions et mallettes, ouvrières et jeunes femmes dactylographes.

« Le retour du fils prodigue »

                  De beaux dialogues, construits entièrement sur des fondements oniriques, de songes et de rêves: ils parlent de la nature du pouvoir («Le pouvoir doit être aimé, il ne suffit pas de l’endurer, sinon il vous soupçonnera toujours — il faut l’aimer vraiment, aller à son cœur, afin de tout exploser de l’intérieur»). Les disputes sur Don Juan et Faust alternent avec des histoires sur le péché originel et sur les relations avec les femmes… Les mots ici s’envolent facilement d’eux-mêmes, comme des moineaux ou des pigeons, il est clair que personne ne les avait mémorisés auparavant, ils sont si légers et en même temps si maladroits.  Au contraire, comme Antonin Artaud l’a déjà dit, «La question d’ailleurs ne se pose pas de faire venir sur la scène et directement  des idées métaphysiques, mais de créer des sortes de tentations, d’appels d’air autour de ces idées. Et l’humour avec son anarchie, la poésie avec son symbolisme et ses images, donnent comme une première notion des moyens de canaliser la tentation de ces idées» (Antonin Artaud. Le Théâtre et son double. Le théâtre de la cruauté (Premier manifeste)). Les interlocuteurs boivent du cognac et fument leurs innombrables cigarettes, mais chaque fois qu’une autre idée métaphysique apparaît devant nos yeux, Vassiliev parvient à faire tomber le pathos avec une blague surréaliste — ou il sort simplement un jouet mécanique de l’étagère, une ballerine qui ressemble à un insecte terrifiant, levant les jambes sur un plateau de bronze… Ces deux partenaires, inextricablement liés dans une liasse de dialogues, semblent flotter dans une mer sombre et brumeuse, où les rivages ne sont pas visibles, où la tension explose de temps en temps par des virages brusques et inattendus.

                   Le deuxième film du «roman» de Vassiliev, intitulé Guerre et paix, est principalement consacré aux dialogues de physiciens russes et étrangers, vieilles connaissances de grands laboratoires scientifiques, réunis au début des années 40, au moment même où la guerre éclate.  Dans ce matériel, sélectionné et édité par Vassiliev lui-même, on trouve des arguments sur la nature du fascisme (y compris les raisonnements inattendus du scientifique italien Carlo Rovelli, qui est censé venir de l’Italie de Mussolini: il parle surtout de la tentation esthétique et artistique  du fascisme, de la beauté de la passion débridée et sauvage).  Mais au d film se trouve un dialogue entre le célèbre metteur en scène Peter Sellars (qui joue un physicien invité) et Krupitsa (Vassiliev), un dialogue qui tourne autour de l’ancien texte bouddhiste Vimalakīrti-Nirdeśa-Sūtra (Preceptes de Vimalakīrti). La figure du laïque Vimalakīrti, qui, selon l’audacieuse disposition du récit, se permet d’enseigner aux moines éclairés, sert de base. Le texte philosophique lui-même est interrompu par des moments soudains, lorsqu’un exemple inattendu s’immisce dans la discussion, modifiant complètement la perspective de la réflexion.  Oui, et Sellars lui-même, mentor et prosélyte bouddhiste, suggère soudain à chacun de l’honorable assemblée une expérience méditative risquée: oser et regarder directement dans les yeux de  sa mère morte.

« Guerre et Paix »

            Nous arrivons ici à cette idée de la vision sténopéique, c’est-à-dire, une vision artificiellement pressée, étroitement focalisée, qui donne tout à coup une focalisation et une netteté complètement différentes.  Et avec tout cela — à l’idée même du regard, de voyeurisme, qui est si important pour tout le projet DAU, lorsque le regard d’un observateur occasionnel passe par un trou de serrure étroit. Nous pouvons nous-mêmes organiser cette entrée — par l’ouverture instantanée, semblable à une piqûre d’épingle, par une fissure, une fente étroite du «moment» phénoménal. Eh bien, les philosophes peuvent choisir ici parmi toute une chaîne de synonymes pour désigner cette fissure instantanée, ce trou soudain dans la surface de l’existence, jusqu’alors lisse et dense. La «cassure», «fente» (Riß) de Martin Heidegger, la «brèche», la «fissure à travers laquelle la lumière brille» (zazor) d’Anatoli Vassiliev et le «moment», «instant» (Øieblik) de Søren Kierkegaard se rapportent simultanément à «l’œil» et au «regard» («en un clin d’oeil»).  Ou le «balayage des cils» (resnota), nous révélant pour la première fois la vision du monde sous un angle différent, à travers une ouverture spécialement créée (Sigismund Krzhizhanovsky. Filosofema o teatre (Philosophème sur le théâtre)).

                Toutes les théories de «l’énergie» dans le théâtre et dans l’art en général sont fondées sur l’image d’une force sauvage et puissante qui se presse, se faufile à travers cette ouverture étroite: des œuvres de penseurs religieux du Shivaïsme du Cachemire (Abhinavagupta, Kshemaraja) aux traités de Kierkegaard (avec son concept de «passion» — Lidenskab — en tant que paradigme unique de la pratique esthétique et de l’expérience religieuse), les écrits fiévreux d’Artaud (où la cruauté n’est pas, bien sûr, la brutalité noire ou sale, mais plutôt le fondement, la source très ardente et dangereuse de notre vie, ainsi que de l’expérience artistique…), — jusqu’à Jerzy Grotowski qui désirait construire des «tunnels» et des «canaux» pour se connecter à la transcendance par des éclats de tension sans cesse renouvelés, tissant ainsi un lien mental d’une personne aux rythmes universels. Jusqu’à Vassiliev lui-même, pratiquant une technique d’étude assez dure et impitoyable, utilisant la capacité d’un novice à s’ouvrir à des impulsions extrêmes et radicales de sa propre nature — que le réalisateur n’a plus qu’à guider et façonner correctement pour son œuvre achevée.

                 En général, l’expérience de la confrontation politique est présentée dans DAU principalement comme une expérience spirituelle et esthétique. Elle ne peut exister sans deux conditions: sans une immersion dangereuse et extrême dans les couches profondes de notre conscience, — ainsi que sans moyens esthétiques de résistance et de dépassement. Dans son Épilogue au Postdramatisches Theater (Le Théâtre post-dramatique), Hans-Thies Lehmann dit que les moyens esthétiques deviennent une méthode de lutte politique beaucoup plus efficace que n’importe quel manifeste de parti. Pour rompre avec cette fusion de criminels et de forces de sécurité, pour saper les conspirations bureaucratiques, leurs stratagèmes contre nous tous, nous ne pouvons qu’utiliser des méthodes artistiques et de nouvelles formes, — un marteau d’une esthétique nouvelle qui finira par les désorienter et établir de nouvelles règles.

                 Comme le disait  Jean Baudrillard: «Le pouvoir séduit.  Mais pas au sens vulgaire d’un désir des masses, d’un désir complice (tautologie qui revient à fonder la séduction dans le désir des autres) — non: il séduit par cette réversibilité qui le hante… Pas de positions séparées: le pouvoir s’accomplit selon une relation duelle, où il jette à la société un défi, et où il est mis au défi d’exister. S’il ne peut s’«échanger» selon ce cycle minimal de séduction, de défi et de ruse, il disparaît tout simplement.» (Jean Baudrillard. De la séduction. Séduction/Production). Je pense que ce qu’on voit d’abord dans sa propre expérience, quelque chose qu’on est horrifié de découvrir en soi-même, c’est ce modèle d’interaction mutuelle, d’interpénétration. Et peut-être un mot plus important ici est la contamination croisée, l’infection. Être infecté par cette séduction de relations sadomasochistes qui sont toujours intrinsèquement érotiques et donc, dans un sens, follement attirantes (d’une manière plutôt dostoïevskienne). Étant infecté par le syndrome de Stockholm, c’est essayer encore et encore de trouver des excuses — pas tant pour justifier sa propre lâcheté que pour justifier le bourreau qui t’humilie… Un fléau maudit et damné qui répand ses spores partout…

             Et pourtant, la réaction à cette infection, à cette peste est différente. On peut prendre au moins deux films (à mon avis, parmi les meilleurs du projet): Natasha et Brave People (Gens courageux). Dans le premier, l’agent de sécurité Agippo essaye de recruter une barmaid, qui s’était auparavant permis d’être un peu négligente pour coucher avec un étranger. Eh bien, cette fille, bien frottée de vie, rusée et en même temps simple d’esprit, parfois — une musaraigne tapageuse, parfois — une rêveuse émouvante et sentimentale, cette fille simple est tout à fait prête à signer n’importe quel papier annonçant sa coopération. Elle se tient même avec une certaine dignité, pensant qu’elle est totalement protégée par sa volonté d’accepter à l’avance, d’accepter toutes les règles du jeu. C’est juste que les règles elles-mêmes ne lui sont pas entièrement connues. Un jeu spécial où ce n’est pas le matériel humain qui est important, mais plutôt cette routine formelle elle-même. Encore une fois, Baudrillard nous explique tout: «La récurrence du jeu procède d’une règle, et c’est une figure de séduction et de plaisir… affect ou représentation, toute figure répétitive de sens est une figure de mort… La récurrence du jeu procède alors directement du destin, et elle est là comme destin. Non pas comme pulsion de mort,.. jusqu’aux crépuscules en tropiques des systèmes de sens, mais une forme d’incantation rituelle, de cérémonial où les signes exerçant une sorte d’attraction violente les uns sur les autres ne laissent plus place au sens, et ne peuvent que se redoubler.» (Jean Baudrillard. De la séduction. La passion de la règle). Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement une signature sur une feuille de papier, c’est toute la cérémonie de la destruction, de la diffamation physique. Après avoir été cruellement battue, Natasha, nue, est forcée de se violer avec une bouteille. Elle retourne ensuite dans le bureau de l’agent de sécurité, essayant naïvement d’utiliser tous ces jolis trucs féminins toutes ces choses mignonnes qui ont si bien marché dans sa vie antérieure: après tous ces exercices saliques elle essaye toujours de flirter, de murmurer quelque sur ses «beaux yeux», se défendre, comme elle seule peut et sait comment… Ils s’embrassent même au revoir comme de bons amis! Mais Natasha ne voit pas comment, plus tard, Agippo se rince la bouche avec de la vodka, crachant tout le goût possible qui persiste de ce sous-humain finalement humilié…

               Et Brave People — Andrei et Dasha, qui appartiennent déjà à la «classe créative»… Les stratégies de résistance sont différentes ici. On voit un vrai physicien londonien, l’un des auteurs de la «théorie des cordes», Andrei Losev, qui n’a pas seulement visité le projet avec d’autres célébrités, mais qui a véritablement grandi dans cette réalité, Andrei, qui vit dans l’appartement commun des scientifiques avec sa femme Dasha. Comme il est réel, comme il est facile de s’identifier à lui! Avec tout son conformisme inévitable des discours loyalistes à la réunion du parti, avec toute sa lâcheté touchante. Et pourtant — la possibilité de créativité, même dans ces conditions diaboliques de violence et de surveillance, tout ça compte… Et ce petit juif intelligent, faible et obéissant, tient jusqu’au bout: il est littéralement crucifié, barbouillé contre le mur du bureau de sécurité pendant l’interrogatoire, mais dans le gémissement pitoyable d’une personne presque brisée, presque écrasée, on peut  encore discerner le même «non!».  Une scène merveilleuse quand il se saoule chez soi plus tard, une scène merveilleuse d’un scandale communautaire désespéré et absurde, une scène merveilleuse d’amour, de sexe tendre entre époux — présentée comme le refuge ultime, comme la seule île de l’humanité qui reste… Et l’hystérie douloureuse de Dasha — sa propre façon de résister, de s’accrocher à lui, de ne pas rompre les relations, avec de cris vains: «sauve-moi!», «emmène-moi loin d’ici!» L’emmener  — où?  La boîte est hermétiquement fermée, la galerie qui est toujours surveillée, avec sa vue panoramique en rond, ne te laisserait jamais sortir…

                  Il s’avère que les vestiges de la dignité humaine, les vestiges de la moralité humaine sont partiellement protégés (bien que non garantis) par une seule chose — la créativité, la capacité à se dépasser, la capacité à inventer, à construire quelque chose de nouveau. En ce sens, une autre variante de la résistance est montrée par le directeur de l’Institut Anatoli Krupitsa, même s’il a lui-même contribué à créer cette gigantesque utopie constructiviste… Il s’y connaît en conception d’univers imaginaires, qui se transforment miraculeusement, comme par  magie, en bâtiments théâtraux monumentaux, en performances puissantes, en improvisations spécialement préparées et en même temps essentiellement spontanées… Comme il le dit dans le premier film à son ami et collègue Dau: «nous sommes avant tout des physiciens… tu es un romantique et moi, je suis un praticien». En fin de compte, c’est seulement la créativité qui sauve.

               Et maintenant j’aimerais ajouter quelque chose d’assez risqué.  C’est la créativité, qui est elle-même initialement infectée par la peste. La créativité, toujours en croissance à partir d’une source noire et sombre de passion boueuse. Il y a dans la nature humaine celle-ci, cette énergie dionysiaque, cette tournure extatique de violence, douleur, bouche douloureusement ouverte, qui se brise en un cri silencieux… L’intrépide visionnaire, Antonin Artaud, en a parlé — après tout, pour lui, le moment de la créativité, surtout l’instant de la vraie création théâtrale et performative s’apparente à une plaie infection de la peste (Antonin Artaud. Le Théâtre et son double. Le théâtre et la peste). C’est ainsi qu’est né le théâtre de la cruauté, où la cruauté n’est pas le  revêtement intérieur, laid et sordide, des relations sociales, mais le soleil noir lui-même, qui se manifeste dans un paroxysme de passion… L’artiste peut résister — ne serait-ce que seulement parce qu’en lui il y a un miroir semblable, reflétant le même abîme noir, la même pulsation criminelle d’une passion anarchique, sans loi… Et c’est exactement dans quelle mesure la créativité d’un artiste pareil dépasse les bornes, transgresse le cadre moral des obligations sociales, que Lars von Trier nous a parlé dans sa parabole sur la nature de la créativité — The House That Jack Built (La Maison que Jack a construite).

Crédit photo: Phenomen IP, 2019

Créer des univers nouveaux

APRÈS Dau. L’entretien avec le metteur en scène Boris Yukhananov pour qui le projet Dau  d’Ilya Khrjanovsky  (Khrzhanovskiy) représente une certaine similitude avec le projet d’Electrothéâtre Stanislavsky qu’il a créé à Moscou. Sous-titrage en français ( activez l’icône de sous-titrages).

Разноцветный бордель в каталажке  и дао монаха-воина

Photo Volker Glaeser

       Я не была на съемках в Харькове. Анатолий Васильев, уезжавший туда несколько раз, говорил о своём опыте на удивление мало, глухо, ясно было лишь, что на обычные, регулярные съёмки всё это едва ли похоже… Потом уже — отчасти из любопытства — стала читать самые разные отклики (в основном людей растерянных или попросту оскорбленных недостаточным вниманием организаторов). Как-то соприкоснулась с проектом месяца полтора-два назад, когда встретилась с Ильей Хржановским в Париже (он разрывался тогда между Берлином, Парижем и Лондоном, берлинская стена и берлинская премьера ещё значились в ближайших планах, а Илья мотался между этими тремя городами). Тогда же мне показали первый фильм из серии («Brave people. Даша/Андрей») — тот, который, насколько я понимаю, располагается в центре, в стволе композиции — от него уже группами почкуются, отрастают все остальные. Васильев с осени уже откочевал в монтажную студию на лондонской Пикадилли, да и я в конце концов оказалась там же, в Лондоне, ввиду показа Васильевского «Асино» на неделе русского кино. Там я и увидела подряд несколько фильмов, а вернувшись в Париж, не только регулярно попадала на просмотры, импровизированные гулянки, экскурсии с приглашёнными гостями и возможными участниками «Дау»-фестиваля, но и сама стала работать над французскими (и отчасти английскими) текстами для озвучки…

           Всё это техническое вступление — прежде всего для того, чтобы заранее самой определить своё место, тот ракурс, угол зрения, с которого я смотрю на проект. Я не стану пересказывать многажды проговоренные тирады о немыслимом количестве статистов (да и десятках основных, центральных актеров-перформеров), о потраченном времени и деньгах, о сложной, клубящейся, нечеткой организации самого дела, которое, однако же, держится и продолжает держаться на нечеловеческой, креативной энергии Ильи – его вдохновителя, архитектора, инженера, демиурга… Я тут просто вижу то, что мне показывают, заглядывая в глазок камеры-обскуры (хотя скорее уж камеры-люсиды с ее возможностью более тонкой фокусировки, с ее несколькими окошечками-линзами), стою тут, неловко изогнувшись, вывернув шею — но успевая ухватить некое своё впечатление, некий собственный опыт…

             

Невозможно было поверить в тот памятный первый приход (я уж оставлю здесь это двусмысленное слово вместо официального «визита»), что роскошный и чопорный парижский театр Шатле (Théâtre du Châtelet) в самом сердце города вот так, без боя, сдастся на милость этих новых русских казаков… Так сложилось, что и Шатле, и Театр де ля Вилль (Théâtre de la Ville) одновременно оказались в ремонте, власть над помещениями на это время автоматически переходит к городу, а параллельно внутри этого хаоса стройплощадки можно затевать совсем иные приключения… Илья договорился и с мэрией (отдельное спасибо нашему мэру Anne Hidalgo и ее советнику по культуре Christophe Girard!), и с директорами театров… Русская команда и ее помощники из Лондона, Берлина и Парижа полностью захватила, заполонила практически все административные помещения в Шатле, перекрасила стены, покрыв их фресками по мотивам дягилевских «Русских сезонов», расставила в коридорах и комнатах ростовые куклы-манекены своих персонажей, оборудовала просмотровые залы и монтажные, завела собственное кафе за углом по соседству, где кормят исключительно русскими и грузинскими блюдами, а поят немыслимыми водками от медовухи до хреновухи… Тут же, за раздвижной дверью — небольшой алтарь сибирских шаманов, в соседнем бюро стопками лежат буклеты, альбомы, игровые книжки-раскладушки (ну да, научное архивирование уже началось!), официальные документы советской эпохи… Небольшой секс-шоп с «советскими» экспонатами и тут же, рядом — театральный музейчик, мемориальная музей-квартира неизвестного театрального деятеля с кружевными салфеточками, массивной кроватью, с покрывалами и скатертями «интеллигентного» советского дома со старыми корнями в дореволюционной России… И театральные же фотографии, фотографии на по углам, на полочках, на стенах — вперемешку с авангардными политическими плакатами советской эпохи…

      Илья лелеял ещё безумную надежду построить деревянный мост поверх всей площади Шатле — мост, который соединял бы верхние галереи и балконы двух театров. Мост, который вырастал бы за одну ночь — и за ночь бы потом разбирался специально тренированной командой. Но уж этого городские власти не разрешили (может, из-за выступлений «желтых жилетов», а может просто немного струхнули). Берлинская стена, которую точно так же хотели возвести и разрушить в историческом месте — против объединяющего моста в Париже! Проект Моста зарубили на корню, хотя вместо него образовался целый зал в Центре Помпиду с живым экспонатом — человеком-перформером, который все три недели фестиваля будет жить в советском антураже на глазах у публики… Хотя, откровенно говоря, мне кажется, что в Берлине сама эта история «Дау» понималось бы лучше, схватывалась полнее… Французы, с этим их картезианством и риторикой, с внешней формализацией всякого опыта психологически не совсем совмещаются с  предложенным проектом. Но посмотрим, не будем загадывать…

Перформанс Марины Абрамович во время съемок Дау. Photo JÖRG GRUBER

             Ну и о содержании. История нобелиата Ландау здесь превратилась не в байопик, но скорее, в двойную линзу той самой камеры-люсиды, предлагающий нам двойной взгляд на болезненную и преступную русскую историю. Превратилась в «Дау», именем которого и назван весь цикл (самого Дау играет наш знаменитый пермский дирижёр Теодорас Курентзис). Сталинские времена и их перекличка с современностью. Секретные службы. Чудовищное давление, которое сплющивает и калечит человека, оставляя ему узкий коридор возможностей — коридор темный, с нависающими потолками, ведущий… бог весть куда! Не стану пересказываться содержание фильмов, не буду невзначай разбрасываться спойлерами… Но уже по «Смелым людям»  — центральному, корневому фильму проекта, от которого отпочковываются и ветвятся прочие истории — хорошо виден характер существования этих интеллектуалов-физиков, этого цвета нации, в привилегированном Институте, который по сути своей немногим лучше любой гулаговской шарашки. Непрерывные ночные обыски и аресты, даже тут, в относительно роскошной коммуналке для высоколобых, с вечными пьянками и застольями, с их лисьими шубами, мелкими скандалами и жаркими спорами… И центральный персонаж, трус и конформист, регулярно выступающий на всех собраниях, трусоватый еврей-физик, начальник лаборатории — дай мне бог сказать «нет», так же как он, если придётся стоять размазанной по стенке, в последнем унижении, — дай мне бог иметь силы, чтобы сказать «нет» мучителям и негодяям…

           Ну вот тут стоит обратиться к наиболее интересной стороне самого проекта — к работе с перформерами. Известно уже, что единственной профессиональной актрисой была украинка Радмила Щеголева. Все остальные набирались либо среди людей известных, ярких личностей и профессионалов в самых разных областях (для главных «действующих лиц»), — либо же рекрутировались под определенный типаж, когда ценится прежде всего способность задержать на себе взгляд зрителя (персонажи «второстепенные»). Подбор участников — отдельная заслуга самого Ильи, продюсера Артема Васильева.  Многочисленных специалистов по кастингу и режиссеров на площадке. Главное, что всё перформеры работали в технике структурированной импровизации (кстати, довольно близкой Васильевской технике «этюда», которая используется им применительно к ситуативным и метафизическим структурам). Иначе говоря, готового сценарного текста не было вовсе, обговаривались заранее (иногда с режиссером, иногда с партнером) лишь некие «реперные точки», поворотные узлы. А там уж всё отдавалось в импровизацию прямо на площадке. С камерой, следовавшей за исполнителями, иногда часами напролёт. С единственным дублем, позволенным оператору — выдающемуся Юргену Юргенсу (Jürgen Jürgens)…

Photo Alexei Lerer

      Если говорить о чисто визуальной, киношной стороне представленных фильмов, то прежде всего бросается в глаза давящая клаустрофобия теснящихся образов. Нависающие потолки секретных коридоров, тесные комнатки коммуналки, стоящие впритык, громоздящиеся стопками вещи. Вот тут пьют вчерную, до потери сознания, тут же, за занавеской, за фанерной дверью — наспех, грубовато трахаются на мятых простынях, запутавшись в сатиновых купеческих одеялах… Низкий горизонт, косые лучи садящегося солнца или мертвенный свет фонарей во дворе. Тягостная скученность жалкого быта, обшарпанной мебели в сценах ночных обысков… Неизменно проходящие парами по дорожкам и коридорам охранники, агенты НКВД или просто молчаливые дворники… Образы, отсылающие к тому же Триеру «Догвилля», «Танцующей в темноте» и «Джека», к Фассбиндеру «Кереля из Бреста» по Жану Жене…

      Спонтанная «сырость», разрозненность, тут же распадается, чуть тронешь. И за этой кажущейся бессвязностью материала готовится колоссальный выброс энергии. Сгущается, набухает. И для перформера, и для «персонажа» — героя — воина в его невозможных обстоятельствах на разрыв. На выходе мы имеем уж никак не «reality show», никак не попытку более или менее органичной имитации реальной жизни (просто с добавлением экстремальных, физиологических картинок и совершенно артистичной операторской работы). При некоторых способах разогрева психики (Васильев, вслед за Арто, сказал бы: ее алхимической «возгонки») из рыхлого, спонтанного материала кристаллизуется, вспучивается совершенно новое образование, готовое к мгновенному выбросу наружу. На этом построены все теории «энергийности» театра и искусства вообще: от работ религиозных мыслителей кашмирского шиваизма (Абхинавагупты, Кшемараджи) — до близких нам по времени и культурному ареалу трактатов Кьеркегора (с его понятием «страсти» — Lidenskab — как единой парадигмы эстетической практики и религиозного опыта), лихорадочных писаний Арто (где «cruauté», конечно же, никакая не «чернуха» или грязная брутальность, но сама огненная, пламенная основа нашей жизни в искусстве и нашего художественного опыта…) Вплоть до Гротовского, строившего свои «туннели», «каналы» для связи с трансценденцией посредством многократного напряжения, растяжения самой психической связки человека в резонансе с вселенскими ритмами. Вплоть до Анатолия Васильева, практикующего достаточно жестокую школу «этюда», вменяющую ученику-послушнику умение открываться экстремальным, радикальным порывам собственной своей природы — которые режиссёру необходимо лишь правильно выгнуть, правильно направить, правильно зафиксировать в готовом произведении.

         Вообще, опыт политического противостояния прочитан в «Дау» прежде всего как опыт духовный. Он невозможен без двух условий: без опасного, экстремального погружения в глубинные слои сознания — и без эстетических средств сопротивления и преодоления. В своём Эпилоге к «Постдраматическому театру» Ханс-Тис Леман (Hans-Thies Lehmann) говорит о том, что эстетические приемы становятся куда более действенным методом политической борьбы, чем любые партийные манифесты. Прошибить эту сцепку преступников и силовиков, подорвать чиновничью «взаимовыручку», их заговор против всех нас можно только тараном художественных методов, только кувалдой эстетики. Но шарахнуть нужно со всего размаха — и зачастую, используя те же узнаваемые методы, но абсолютно перевернув их, вывернув наизнанку…

        Директор Института, ещё один нобелевский лауреат, Петр Капица, превращён тут в Анатолия Александровича Крупицу, которого играет Анатолий Васильев. Вообще, тут открывается ещё одна практическая и художественная проблема. Четыре фильма, в которых центральное место отведено Васильеву, занимают в проекте свою особую нишу. Васильев сам их монтирует, сам перекраивает материал, разбивая его на отдельные главы. Курентзис и Васильев — совершенно разные, в чем-то противоположные персонажи. В реальной жизненной истории Капица спасал Ландау, вытаскивал его из тюрьмы, причём Ландау в смертном страхе сам давал на него предательские показания… Но и по типу присутствия в кадре, по способу говорить и действовать они очень отличны. Курентзис естественней, но несколько банальней, особенно в своих сценах с женой и подружками А Васильев и в реальной жизни довольно эксцентричен, неупорядочен, вздёрнут, — этакая райская птица с подбитым крылом… Мне очень нравятся эти их бесконечные диалоги (у обоих вполне импровизированные), есть тут нечто, неизменно остающееся актуальным: разные способы сопротивления, разные возможности стоять выпрямившись — иначе совсем уж можно в отчаяние прийти (как в том же фильме «Смелые люди», где единственная возможная стратегия, как я вижу — ампула с цианистым калием, если успеть ее раздавить, пока тебе зубы не вышибли кулаком). Для Васильева сама идея хоть как-то зацепиться за башню из слоновой кости, за творчество, за крошечное, искусственное «государство в государстве» кажется более конструктивной… Хотя — применительно к ситуации — это создаёт для Крупицы иную стать, конструирует иную психическую природу, более взрывную, нервную, отчасти чудовищную — чтобы уж в полную силу противостоять изнутри… Дау слишком человечен, слаб, слишком трогательно-соплив (особенно с женщинами, с женой Норой, с Викой, с гречанкой Марией) — примерно как журналист Миронов в сравнении с «моим другом Лапшиным»… Он-то всегда пытается остаться человеком, хотя его призвание с самого начала определено иным. Его призвание — выдумывать фантастические теории, которые потом, в обычной жизни, лепят из него самого нечто вполне фантастическое: ни мышонка, ни лягушку. Человек в подобных крайних обстоятельствах, с кромешным, крайним талантом поневоле превращается в иное, полусказочное существо. Я этого все время жду. Для меня-то котурны — самая любимая, расхожая обувь! А Дау в своём красном пиджачке по большей части неизменно остаётся просто добрым еврейским (греческим) мальчиком… На мой взгляд, как раз в паре с Васильевым он гораздо интереснее по всем своим возможностям, в том числе физическим (он даже пальцами иначе начинает шевелить — чего в дирижерстве своём вовсе не боится!).

     Борьба с нечеловеческим давлением идёт не вполне уже человеческими средствами: герой спасается лишь посредством деформации. Но и посредством неожиданного выброса энергии, неожиданного протуберанца, экстремального психофизического хода. Если уж говорить про большевицкий дурман, который всё никак не кончится, не стоит забывать — эти оккупанты-охранники, они ведь уже давно не люди… Тут, чтобы противостоять, нужно отказаться от части человечности. Кто может, у кого выходит… Их ведь, охранников этих, вот уже сто лет сторожащих Россию, киселем не перешибёшь, только огнём и серой… В этом смысле для меня и герой Васильева — убедительнее многих (Крупица: «Меня нельзя продать. Я музейный экспонат. Лоялист… Нужно пробраться в самое сердце власти, чтобы ее взорвать!») И всё начинает очень сильно смещаться — прочь от привычных отношений, прочь от нормализованного поведения. В перекореженность, где на месте гуманизма —пустоты, а на месте устойчивости — то непроницаемый базальт, то глубинные провалы. Короче, я тут больше верю  актерским реакциям Васильева. И больше узнаю в них несчастную нашу русскую жизнь, со всей ее театральностью, вздернутостью, истеричностью. Потому что за ними — не просто психологические особенности человека, но что-то вполне конкретное, что сказано о нашем русском мире. Он другой. Утомительный. Часто лживый. Но с куда бОльшим накалом, чем регулярная европейская «цивилизация». Поэтому, на мой взгляд, Курентзис только выигрывает как актёр-перформер, когда бодается с Васильевым. Иначе он слишком уж уходит в «отношения».

       Так что, какое уж тут реалити-шоу для высоколобых… Скорее уж — театр жестокости… Скорее уж Анхелика Лидделл с ее цветами в анусе у голых ребят команды и с громадной тряпкой — портретом Арто, всплывающим на заднике во время финального монолога…

       Другое дело, что все фильмы серии — принципиально разомкнуты, это как бы намеренное нон-финито, без закольцовки в реальную притчу. Поэтому остаётся только отслеживать то мгновение истинного раскрытия, почти эпифании, — мгновение, когда в крайнем пределе уродливой телесности, в какой-нибудь откровенной сексуальной сцене дыхание вдруг замирает, время останавливается и ты проваливаешься туда, по ту сторону, в предельное напряжение страсти и предельное молчание пустоты. То мгновение (Øieblik), которое для Кьеркегора было вершиной художественного и религиозного опыта, проколом времени, — для того, чтобы вдруг, мимолётно, оказаться внутри вечности… Тот мгновенный взмах ресниц («реснота» Сигизмунда Кржижановского из его «Философемы о театре»), который один лишь сохраняет для нас полноту художественного переживания. Так что — говорю вам как востоковед, о други мои — опыт тут по сути своей вполне дзэнский, чаньский. Не забывайте о мгновении просветления, которое дарит нам учитель, пусть даже ему для этого приходится прямо-таки шарахнуть зрителя палкой по голове! Кирпич вам на голову! С праздником! С премьерой! «Дау» как опыт начинается!

Видеозарисовка: Анатолий Васильев представляет в Париже в российском духовно-культурном  Центре на Бранли свой фильм « Осел »/Asino. 

 

 ИГРОК. На смерть Оскара Рабина

               У него кипела холодная кровь.

               В другой реальности я  вижу Оскара  Рабина Игроком в Казино Судьбы.  Там, над зеленым сукном, – выпуклый лоб ангела и жесткие подстриженные усы.

               Он улыбается, прихватив резцом нижнюю губу. Пенсне в золотой оправе оседлало тонкий бледный нос с едва заметной выемкой на конце. Из-под пенсне ледяной взгляд, из-под рыжеватой этой щеточки — усмешка. Костистые белые руки, золотая  запонка — синий холод бриллиантового карата — черно-красный крап карт. 

                …Каждое или почти каждое воскресенье из Москвы (Питера, Нью-Йорка, Парижа) на скрипучей пригородной электричке в пригородный населенный пункт Лианозово тянулась толпа паломников. Паломники стремились на поклонение во Храм. Для непосвященных Храм в Лианозове притворялся утлым бараком. Но адепты знали — среди чахлых лопухов, угольной пыли, пропитавший воздух, — во Храме идет месса — вечный престольный праздник Свободного Искусства.

            Встречал прихожан  настоятель — чуть сутулый, с пронзительным взглядом  из-под металличесокй оправы, с отчасти сардонической усмешкой — андерграундный вождь – художник Оскар Рабин.   

            Ошибочно этих авангардистов 50-х – 60-х современные историки искусства называют Лианозовской группой — просто им так удобнее. На самом деле такой группы не существовало — просто были люди одного поколения, одного накала, которых стягивала воедино не программа, а ярость таланта — подобно мастерам не существовавшей официально Парижской школы 30-х. 

            Даже власти предержащие каким-то третьим ухом воспринимали все это как некое подвижничество, сами этого не понимая: не зря глумливый фельетонишка в «Вечёрке» был озаглавлен «Жрецы помойки №8», по названию картины Оскара Рабина.

            В числе послушниц Храма оказалась и я — туда меня привел поэт Сапгир  – они с Оскаром сдружились с подросткового полуголодного возраста.

            Во Храме меня встретил ошеломляющий Блистающий мир. Словно некая потайная дверь открылась из чего-то совершенно иного, и в мою жизнь ворвалась изумительная вереница людей, казавшихся мне полубогами.

            Эти люди писали невиданные картины, сочиняли неслыханные стихи. Особым птичьим языком они говорили про то, о чем я никогда до того не слышала. Сверкали и переливались неведомые имена — Брак, Пикассо, Тцара — а я, дочь интеллигентных  родителей — переводчика и инженера-химика по цветному кино, на знала их, не понимала почти этот птичий язык — лишь притворялась, что все понимаю, кстати, весьма удачно. В конце концов я научилась этому языку; состоялось подинное знакомство с великим и тесным содружеством людей, которые сочиняли, пели и рисовали не для начальства, а для Вечности.     

          Мое послушничество было в разговорах, в слушанье стихов, в пении песен, в смотрении картин, в застолье. Этому учил Рабина, Сапгира и многих других Евгений Леонидович Кропивницкий – личность, безусловно, уникальная, соприкасавшаяся со всеми видами искусств, подобно ренессансным мастерам. При этом жил человек Возрождения в спартанских условиях – в полубараке, без воды и отопления близ поселка Долгопрудный по той же Савеловской железной дороге. И была его лачуга «другим местом». Там были книги, картины, печенье из сельпо, керосинка, на которой непрерывно кипел чайник для неиссякаемого потока гостей. Гостей встречал философ-киник Евгений Леонидович и его жена — абстракционистка Ольга Ананьевна Потапова.  С 50-х на Долгопрудную регулярно наведывалась полуголодная молодежь – Оскар Рабин, Генрих Сапгир, и белоглазый зэк из ближайшего лагеря – Игорь Холин, писавший свои «Барачные стихи», где форма облекала содержание, как перчатка — руку.

             Еще на Долгопрудную, а затем в Лианозово приезжали два других лагерных «подельника» — художники Лев Кропивницкий и Борис Свешников. А в 60-х завсегдатаями стали поэты Всеволод Некрасов, Ян Сатуновский, художники Владимир Немухин, Лидия Мастеркова, Николай Вечтомов…
            И мне кажется: все они все еще там, навсегда, в Вечности…

            Таков пролог всей истории, начавшейся в постсталинский «оттепельный» период полуразрешенной, ущербной полусвободы. Ведь тогда, невзирая ни на что, в затхлую камеру  сквозь полуоткрытую форточку потянула узкая, но очень чистая струя живительного кислорода.  

Пришествие Рабина в Париж ( Из личного архива К.Сапгир)

            …Художника Оскара Рабина — Верховного, вернее, верховодящего «Жреца Лианозовской Помойки №8»  я  называла про себя «Железным дровосеком» – из-за чисто северного внешнего бесстрастия, скрывавшего бурливое кипение холодной крови азартного Игрока…

               Ежели я сподоблюсь написать когда-либо житие Оскара Рабина — начну свое повествование словами: «Самолет приземлился в парижском аэропорту Шарль де Голль…»

               Рабина не унесло ветром эмиграции. Он затеял Игру с Начальством. Решил заставить Начальство признать за собой и другими воистину свободными творцами право на свободный полет.

               Свободные творцы не были диссидентами — они были выше всей этой суеты. Они просто были свободными  – и это особенно страшило Начальство. Ибо там, где были они — тех не было. Такова взрывная суть культурного сопротивления.

               …И Игрок выиграл. Вскоре после того, как отгремел бульдозерный хэппенинг на пустыре в Беляево, в кармане у Оскара оказался билет — в Париж и обратно.

               Он приземлился в Столицу Искусств, наш улыбчивый тускло-серебряный Город с голубыми башнями и медленным водопадом крыш. Оскар Рабин рассказывал мне, что во сне он бежит по этим крышам, спасаясь от Начальства — а сердце чует, что еще не все сыграно — и  что Начальство возьмет реванш.

               Начальство и отыгралось, пустив в ход крапленую карту. В тот момент, когда Рабин уже готовился к обратному полету, его лишили Паспорта №1 — советского.

               Так художник остался навеки в Городе, куда ехал с обратным билетом. С тех пор до самой смерти, с утра до вечера он писал теперь нежные серые крыши, над которыми светила лианозовская рыхлая луна, селедку, завернутую в газету «Ле Монд», старую пьяную мертвую куклу на фоне Триумфальной арки — и паспорт с перечеркнутой крест-накрест графой ГРАЖДАНСТВО… 

               Р-р-абин Оскар –

               Экспрессионизм кар-кар!

– это картавое заклинание Сапгира отдается в ушах при мысли о смерти — о, не скажу друга — человека Грибницы.

«Грибница»

               Непосвященному не дано понять, что нас всех объединяет. Не дружба, не родство — просто грибница. Просто каждый знает, что рядом существует другой, и все связаны нитями со всеми. Нити тянутся под мшистым лесным ковром, под дерном во тьме — и оттого не обязательно постоянно общаться друг с другом.

               И если кого-то выдирает из грибницы смерть — грибница содрогается. 

« Атласный башмачок » в Москве – смотрим запись спектакля Антуана Витеза

…Задолжала свои впечатления от «Атласного башмачка» Антуана Витеза. Задолжала, вероятно, по объективной причине – очень тяжело было смотреть и крайне долго отходила просто от условий просмотра: сама запись спектакля, к сожалению, позволяет видеть лишь крупные и средние планы, совершенно не давая возможности хотя бы примерно ухватить всю картину целиком; стулья страшно неудобны для двенадцатичасового на них сидения; ну и, конечно, моя удручающая неспособность долго воспринимать язык на слух. Огромное спасибо двум героическим переводчикам, которые синхронно озвучивали нам весь невероятной длинны массив текста, но все-таки насколько лучше были бы субтитры или возможность выбирать между субтитрами и звуковым сопровождением. Это все причины, по которым непросто было по горячим следам что-то сформулировать. Но шли дни, «физические неудобства» забывались, оставляя чистое послевкусие от увиденного. «Обветшалое и залатанное судно, которое тяжело приближается к порту. Если изобразить вышесказанное чересчур сложно, подойдет и обычная бутылка с моделью парусника внутри, которую держит в руке дон Диего Родригес(1)», – моя любимая ремарка из «Атласного башмачка». Парадоксальная и настолько театральная, что разрушает любые представления о Клоделе как сугубо «книжном» драматурге. Так вот Витез вместе с художником Яннисом Коккосом пошли точно-точно вслед за драматургом. Вслед за его вступительным словом, содержащим «необязательные рекомендации» к возможным будущим постановщикам. Простота и театральность – вот две составляющих сложносочиненного спектакля Антуана Витеза. Вместо громоздких декораций – простой деревянный настил на выкрашенном в синий цвет планшете сцены; тканевый задник, дающий возможность игры с цветом, светом и тенями; да две огромные носовые корабельные фигуры вместо сценических порталов. Две фигуры – мужская и женская, – устремленные друг к другу. Вот и вся сценография для десятичасового многофигурного спектакля с бессчетным количеством мест действия. Все остальное (стулья, стены, столы, ширмы, бочки, модели кораблей, мачты и т.д.) по мере надобности выносят и уносят сами актеры. И получается почти классический облик испанского театра Золотого века для настоящей «испанской пьесы» – пустые подмостки да роскошные костюмы. Сцены накладываются одна на другую – из интонации одной буквально вырастает следующая, не давая ни минутной паузы. Актеры (кроме основных) меняют по две-три роли. Причем прием этот не только театральный, но и смысловой. К примеру, один и тот же актер играет брата Дона Родриго, Отца Иезуита, и Ангела-хранителя Доньи Пруэз, тем самым продолжая в этом герое намерения первого. (Именно брат перед смертью взывает к небесам, призывая на голову Родриго «неосуществленную» любовь, которая позволит тому найти дорогу к богу. Ангел же, в свою очередь, убеждает Пруэз в мощи и чистоте не земного, но небесного соединения душ). Удивительно, но в увиденном почти совсем не осталось того, что может оттолкнуть от Клоделя условно светского зрителя – в нем не осталось нарочитой религиозности. Остался лишь флер ее, аромат, настроение, которые не то что не отталкивают, но напротив влекут к себе. Совершенно чУдные здесь и дуэтные сцены. В этом смысле в записи мощнее всего звучит День второй, почти весь построенный на подобных дуэтах-дуэлях. Здесь как раз крупно-средние планы играют на руку зрителю. Видишь и осязаешь все настолько отчетливо, что почти забываешь о непреодолимости экрана. И как в этих парных сценах играют актеры… Все актеры. Как отзываются на каждую интонацию, каждый жест, каждый взгляд партнера. Дон Пелайо и мать Родриго. Дон Пелайо и Донья Пруэз. Король Испании и Дон Пелайо. Пруэз и дон Камильо. И наконец, кульминация – Родриго и Камильо. Из каждой из этих сцен мог бы родиться отдельный спектакль: диалог Пелайо и Пруэз заключает в себе «Анну Каренину»; Пелайо и Короля – что-то из высокого классицизма; Камильо и Родриго – из «Фауста»… Вот в этом для оказалось самое сильное впечатление от спектакля – в этой насыщенности, перенасыщенности актерской театральными и литературными образами. Причем живыми, полнокровными. Когда в огромном актерском ансамбле почти каждый способен в своей роли сыграть еще и все ее «корни» из мирового репертуара, это впечатляет. Тот же слуга-китаец узнаваемо играет сразу всех мольеровских и последующих слуг, оставаясь при этом конкретным слугой конкретного господина. Или Донья Музыка – она вбирает в себя всех сильных своей хрупкостью героинь, начиная с Антигоны и Офелии и заканчивая чаплиновскими бедняжками. Поражает. И завораживает. И в который раз хочется стереть устойчивое высокомерие, пренебрежительно принижающее французское актерскую школу перед русской. Мысли разбегаются – не успеваю собрать и ухватить. Отдельные всполохи – сцена между Родриго и доном Камильо. Ух, как жаль, что настойчивая камера так упорно останавливалась на крупных планах! Нет, и они были великолепны – строгая пламенная цельность Дидье Сандра, готовая вот-вот дать трещину, и искушающая коварная многоликость Робена Ренуччи, не упускающая ни единого шанса ударить, зачаровать, сбить с пути. Но как в этой сцене была выстроена игра теней на тканевом заднике!.. Строго вычерченные мизансцены, буквально проговаривающие смысл происходящего на наших глазах. Дуэль теней, их масштабов, их поглощений. Какая жалость, что лишь несколько раз удалось ухватить эти картины целиком… Или Родриго четвертого дня. Отринувший самого себя и свою мечту; пожилой человек, покорно доживающий отпущенное ему время, вдруг вновь зажигался идеей, новой утопией. Как осязаемо потухшие глаза Дидье Сандра начинали буквально полыхать рожденной мечтой. Как из ничего вдруг, подобно Фениксу, восставал прежний Родриго, способный по собственной воле соединять и разделять материки. Но как он не замечал окружающих его рож… как, воскреснув, он выпадал из реального времени и пространства и, минуя их, оказывался в идеальном. И как больно он падал… Эта сцена из тех, по которым можно писать отдельный актерский портрет. Вот Родриго – зажатый и робкий – оказывается (среди других придворных) на аудиенции у короля. Вот серьезно, если не затравлено, начинает слушать монолог монарха о своем назначении вице-королем Англии. Под хохот придворных – не верит, отвечает сквозь зубы, но постепенно под этот монолог-панегирик набирает силу, актерствует в ответ. И постепенно дает себя убедить – лицо светлеет, кажется все существо его наполняется всепоглощающей радостью. Но тут придворные его обступают и роняют на пол (свой проект переустройства Англии он держит в руках). Родриго с трудом поднимается, но его тут же снова опрокидывают. Король разгоняет улюлюкающую толпу и поднимает Родриго. Кажется, все всерьез. Вот уже королевские мысли герой выслушивает, сидя в королевском кресле, но… одно королевское слово – и все окончено. Бездыханный, с побелевшим и окаменевшим лицом Родриго сползает на пол. Его уносят придворные. Его – до сих пор сжимающего свой утопический проект окоченевшими пальцами… Даже сейчас тело покрывается мурашками, хотя я всего лишь тезисно фиксирую трансформации актерского сценического существования…

Единственная актерская работа, которую у меня так до конца и не получилось принять (все-таки списываю этот эффект на запись) – Донья Пруэз Людмилы Микаэль. Какое-то тотальное внутреннее несовпадение и ощущение «проигрыша» в каждой дуэтной сцене. Кроме разве что одной (зато кульминационной) – единственной в пространстве пьесы и спектакля встречи Пруэз с Родриго. Интересно, что здесь актриса единственный раз играла не только женщину-жену, женщину-возлюбленную, но и женщину-мать. И вот соединение этих ипостасей дало, наконец, актрисе ту глубину, которой ей так (очень субъективно) не хватало во всей остальной постановке. …Но были еще и многочисленные режиссерские «рамки», рифмующие сцены и ситуации. Как, например, сцена, когда Родриго с мачтой на плечах узнает о гибели в море своего брата, которого в начале спектакля мы видели в практически идентичной мизансцене. Или «связки» костюмные, когда красный цвет доньи Пруэз и синий цвет Родриго соединяются в костюме «их» дочери – красное платье с синим пояском и синяя лента в волосах. Или рамочная очерченность отдельных сцен (начало и конец отбиваются синхронным переставлением стульев). Или красный цветок, рождающийся от дыхания Ангела, уже было потерявшего все цвета, даже цвет своей «подопечной»… …А многочисленные уморительно смешные интермедии, которые, увы, на экране теряли большую часть своей прелести, но прелесть эта угадывалась, снова рождая сожаление о невозможности увидеть оригинал. Самодостаточные комично-сатирические сцены, наглядно воплощающие знакомый с ученичества тезис о всеохватности и многогранности мистерий. …А чудные театральные находки в духе все той же «бутылки с моделью парусника внутри». Наглядная озорная в своей театральности сцена (даже сцены), визуализирующая страстное желание, но неспособность письма доньи Пруэз попасть к своему адресату. Или решенная в духе театра кукол сцена Короля Испании с его придворными…

Антуан Витез вылепляет свой спектакль из всех подручных театральных средств – не гнушается ничем. И, подобно тому как Клодель в своей пьесе создавал модель мира, Витез в своем спектакле создает модель театра. Вечного и не проходящего. Театра, в котором есть «коврик», актер и безграничная режиссерская фантазия, подобно бацилле заражающая и сидящих в зрительном зале. Завидую. И мечтаю.

(1) Поль Клодель « Атласный башмачок ». Пер. Ек. Богопольской. Из-во Alma Mater, Москва, 2010, с. 437.

Un kamikaze profanateur

Créé au Teatro de la Comedia de Madrid du 13 avril au 3 juin 2018

Au Festival de Almagro (Hospital de San Juan):du 5 au 15 juillet 2018

El burlador de Sevilla (Le séducteur de Séville) de Tirso de Molina

version: Borja Ortiz de Gondra, mise en scène : Josep María Mestres

Production du CNTC Teatro de Comedia Compania Nacional de Teatro Clasico

Ah ! Don Juan combien de mauvais moments passes-tu à notre époque, toi, mouton noir du féminisme triomphant avec « Me too» et du politiquement correct, qui ont fait de toi une figure emblématique du prédateur cynique, du macho arrogant, délinquant et profanateur des lois et des normes humaines et divines ! Malgré ces regards réducteurs et accusateurs, tu continues à incarner la liberté absolue, la foi en l’homme, révélant l’hypocrisie, les bassesses et les couardises des faibles qui jugent ton audace infinie !

À Don Juan ! Avec ton sourire ironique, ta lucidité et ta soif insatiable de nouvelles aventures, allant toujours de l’avant, à travers les siècles, regardant l’humanité avec un mélange de dédain et de compassion.

Le superbe séducteur de Séville est de retour sur les scènes avec ses défis, ses éclats de rire, son instinct de conquistador.

Borja Ortiz de Gondra, dans sa version de la pièce , et Josep Maria Mestres dans sa mise en scène, proposent une lecture plus ouvert, nuancée, sans aucun manichéisme, de l’œuvre de Tirso de Molina, en mettant en relief les supposées victimes de Don Juan, qui non plus ne sont pas tout à fait innocentes. Fréquemment les metteurs en scène justifient le choix d’une œuvre classique par sa contemporanéité présumée, en la projetant sur notre présent. La contemporanéité et l’actualité du Séducteur de Séville et de la figure de Don Juan sont plus qu’évidentes. Non la transgression de toutes les lois et les normes, est devenu une norme dans notre monde actuel, dans lequel Dieu est mort et ni l’hypothétique châtiment divin ni l’enfer ne terrorisent personne. De même la posture nihiliste de Don Juan et sa rébellion contre toutes les limites et les mécanismes du système dans lequel il vit, sont représentatifs du nihilisme et de « l’anti tout » qui triomphent dans notre société. 

Dans ses aventures Don Juan traverse toutes les strates de la société, nobles, bourgeois, paysans, à une époque où l’abus de pouvoir, la prévarication, l’hypocrisie et l’immoralité sont monnaies courantes. Défiant et profanant toutes les valeurs que les autres font semblant de respecter, Don Juan met en évidence les mensonges, l’hypocrisie, leurs arrangements avec la loi et la morale. Don Diego, le père de Don Juan, représente tout ce que ce dernier refuse. Pour ce qui est de ses supposées victimes, les femmes abusées qui le dénoncent, toutes, sauf Doña Ana forcée contre sa volonté, sont consentantes, pour survivre ou pour leurs bas instincts et leur désir d’ascension sociale. Don Gonzalo de Ulloa, père de Doña Ana, et Catalinon, valet de Don Juan, sont des victimes collatérales de sa conduite. Avec la mort de Don Juan, Don Gonzalo de Ulloa est vengé et l’ordre est rétabli, seul Catalinon, désespéré, reste sans ressources, abandonné à son sort.

Dans sa version, Borja Ortiz de Gondra, rapproche Catilinon de Sganarelle de Molière, en insérant dans le monologue final son cri douloureux « et maintenant moi qui va me payer ». En convoquant sur scène Doña Ana, Borja Ortiz de Gondra donne plus de relief aux victimes de Don Juan. Quelques coupures et arrangements dépouillent le texte des éléments confus, en éclairant ainsi l’œuvre. Josep Maria Mestres articule sa mise en scène sur le mythe de Don Juan qui, en traversant les siècles, contamine, chaque fois plus, les actes, les attitudes et les comportements humains. Un Don Juan omniprésent.

Sur le rideau de scène sont projetées les premières de couverture de quelques œuvres de la littérature mondiale inspirée par la figure de Don Juan. Au début du spectacle un tableau descend des cintres avec des fragments peints du visage de Don Juan. Les acteurs arrivent de la salle, dansent, chacun avec un petit tableau qui représente un fragment du visage du séducteur de Séville. Comme si nous avions tous quelque chose de lui. L’intemporalité de la figure de Don Juan s’exprime autant dans le décor que dans les costumes qui ont quelques traits des siècles passés, sans qu’on puisse identifier l’époque avec précision. Sur le plateau, quasiment vide, avec seulement de chaque côté un fragment de mur qui se rapprochent dans la scène du mausolée, en limitant l’espace. Au fond un petit escalier, derrière un passage avec une rambarde, un panneau et des rideaux qui descendent, suggérant divers lieux. À certains moments sont projetées, sur le rideau du fond, des croix dans le mausolée, des vagues de la mer, etc. Les seuls objets sur la scène sont de petites tables carrées qui servent aussi de siège. Le personnage de Gonzalo de Ulloa mort, les vêtements et le visage peints comme s’ils étaient en pierre, n’a rien à voir avec une créature terrifiante de l’au-delà.

Josep Maria Mestres éloigne sa mise en scène très plastique et inventive du réalisme et de l’historicisme, en lui conférant, avec une grande cohérence dans les détails, un caractère intemporel. 

Par exemple dans les scènes collectives de fêtes, de noces, les danses populaires et les chants des personnages, accompagnés par une guitare, un accordéon et un saxophone, peuvent faire référence à n’importe quelle époque.

On note l’excellent travail de lumières de Junjo Llorens qui sculpte les espaces, module les atmosphères, soulignant les moments joyeux, comiques ou dramatiques, avec, parfois, une touche fantastique ou onirique.

La distribution très harmonieuse est juste. Tous les interprètent, aussi bien les rôles principaux que les rôles secondaires, s’engagent totalement dans leur jeu, créant des personnages authentiquement humains, ni blanc ni noir.

Les femmes, excellentes, ne tombent pas dans les archétypes, nuançant leurs personnages, particulièrement les paysannes Lara Grube (Aminta) y Mamen Camacho (Tisbea.), éblouissent par une grande variété de tons, de sentiments, d’expressions. Raul Prieto est magnifique en Don Juan, caméléonique, virtuose du cynisme, avec un fond humain, joueur impénitent, collectionneur d’aventures, pariant tout chaque foi, y compris sa vie. Son compagnon, le fidèle Catalinon, est interprété par Pépé Viyuela qui déploie toute sa gamme de comique, souvent avec une touche dramatique face aux actes risqués de son maître, et surtout, devant son défi au commandeur mort. Son récit de la mort de Don Juan et son cri « et maintenant, moi qui me paye», ont quelque chose de comique et de tragiquement réaliste.

Dans sa vision de Don Juan Josep Maria Mestres met en lumière son contexte social avec ses vices et le passage du séducteur à travers le temps, sans le juger. Et que celui qui veut le juger lui lance la première pierre.

Crédit photo:  Marcos Gpunto

Lucia de Lammermoor: l’opéra de Donizetti est transposée dans une clinique psychiatrique

Du 22 juin au 13 juillet 2018Teatro Real,  Madrid

Lucia de Lammermoor

Drame tragique en trois actes de Gaetano Donizetti

livret Salvatore Cammarano basé sur le roman La fiancée de Lammermoor de Walter Scott

direction musicale : Daniel Oren; mise en scène : David Alden

décors : Charles Edwards; costumes : Brigitte Reiffenstuel

lumières : Adam Silverman; chorégraphie : Maxime Braham

Chœur et orchestre titulaires du Teatro Real

Production de la English National Opera

Distribution

Lucia: Lisette Oropesa (Juin. 22, 25, 28 -Juillet 1, 4, 7, 10, 13) Venera Gimadieva (Juin. 23, 26, 29 – Juillet. 2, 5, 8, 11)

Edgardo: Javier Camarena (Juin. 22, 25, 28 – Juillet. 1, 4, 7, 10, 13) Ismael Jordi (Juin. 23, 26, 29 – Juillet. 2, 5, 8, 11)

Enrico Ashton : Artur Rucinski (Juin. 22, 25, 28 – Juillet. 1, 4, 7, 10, 13) Simone Piazzola (Juin. 23, 26, 29 – Juillet. 2, 5, 8, 11)

Raimondo Bidebent : Roberto Tagliavini (Juin. 22, 25, 28 – Juillet. 1, 4, 7, 10, 13) Marko Mimica (Juin. 23, 26, 29 – Juillet. 2, 5, 8, 11)

Lord Arturo Bucklaw: Yijie Shi

Alisa: Marina Pinchuk

Normanno: Alejandro del Cerro

tenor Javier Camarena -Edgardo, soprano Lisette Oropesa -Lucia

Lucia de Lammermoor, opéra romantique de Gaetano Donizetti, le sommet de sa veine tragique, achève la saison 2017 / 2018 du Teatro Real de Madrid. Réputé pour sa richesse musicale et surtout l’exigence d’une perfection vocale des interprètes principaux, Lucia et Edgardo, Lucia de Lammermoor a marqué la carrière de Maria Callas et de Joan Sutherland qui jusqu’à présent restent des interprètes emblématiques du rôle-titre. La question qui se pose aujourd’hui est celle-ci : que représente pour nous cette œuvre historique, située dans une Écosse de la fin du XVIIe s ?

Le drame dans l’opéra de Donizetti est centré sur la rivalité politique et religieuse entre le clan de Ravenswood, catholique, ancien propriétaire du château de Lammermoor et celui de Ashton, réformiste. Dans ce contexte s’inscrivent les thèmes romantiques : haine ancestrale entre les deux familles, vengeance, amour passionnel et impossible de deux jeunes amants appartenant à des clans rivaux, trahison, mariage forcé, folie, meurtre, suicide. Un monde étouffant dont l’époque victorienne est équivalente avec la société patriarcale où la femme est privée de droits et condamnée à la solitude. Le metteur en scène, David Alden transporte l’action de l’opéra dans la maison de Ravenswood, dans l’Écosse du XIXe s. Le scénographe Charles Edwards s’est inspiré de l’ancienne résidence du médecin britannique John Langdon Down, découvreur du syndrome de Down.

soprano Lisette Oropesa -Lucia

Une ambiance fantomatique, à la Edgar Poe, sinistre et claustrophobe, dans laquelle le frère et la sœur entretiennent des relations malsaines.

Charles Edwards crée dans sa scénographie une série de perspectives qui multiplient les angles de vision et laissent percevoir les détails au-delà des apparences d’une réalité bourgeoise glacée. C’est en réalité une clinique psychiatrique avec les lits, des barreaux, des appareils pour enchaîner les patients impuissants, oppressés.

Une métaphore d’un monde asphyxiant où règne la folie qui renvoie aussi aux méthodes pratiquées, à savoir la thérapie par le théâtre, dans des hôpitaux pour les malades mentaux, en Écosse de la première moitié du XIXe s. Ces représentations avec de vrais fous étaient une distraction favorite des bourgeois locaux, des donateurs et des charitables dames de la noblesse.

Un univers, interprétés par des chanteurs de choix, à hauteur des exigences vocales de cet opéra.

Crédit photo: © Javier del Real | Teatro Real

Festival de Mérida: les regards contemporains sur les figures mythiques et historiques grecques et romaines

Du 29 juin au 26 août 2018 64e Festival International de Théâtre Classique de Mérida

La 64e édition du Festival International de Théâtre Classique de Mérida, présenté fin mars dans le lieu même du Festival, le 14 mai à Lisbonne et le 24 mai à Bruxelles, réaffirme son exploration du potentiel contemporain des œuvres classiques grecques et romaines, leur capacité de mutation entre le théâtre, le cinéma et la danse, consolide l’extension de sa programmation à d’autres sites romains dans les environs de Mérida, Medellín, Régina et Caparra, sans compter les lieux magiques de la ville : Le Temple de Diane, le portique du forum, les termes de la calle Pontezuela et la plaça de Naranjos, destinés aux spectacles du off. Cette année, en primeur de sa programmation, quelques spectacles du festival sont présentés à Tarragone, dans le cadre des Jeux Méditerranéens en juin 2018. La programmation : 8 spectacles de théâtre et 2 de danse, dans laquelle on relève entre autres : Phèdre, Hippolyte, Néron, Philoctète, sera inaugurée le 29 juin par Electra de Antonio Ruz, la magnifique création du Ballet Nacional de Epaña dirigé par Antonio Najarro, dont j’ai rendu compte il y a quelques mois. 

Le plus ancien festival de théâtre en Espagne, le Festival International de Théâtre Classique de Mérida, fondé en 1933, inauguré avec Médéa de Sénèque dans la version de Miguel de Unamuno, avec la mythique actrice Margarita Xirgu dans le rôle-titre, Fut suspendu en 1934 (période de turbulences et affrontements politiques qui débouchent sur la guerre civile). Еn 1954, il reprend vie en s’inaugurant avec Phèdre. Tandis que le Festival d’Almagro est centré sur le théâtre classique moderne (auteurs espagnols et étrangers du XVIe et XVIIe s.) le Festival de Mérida présente principalement des œuvres des auteurs antiques grecs et latins, sans pour autant perdre de vue le patrimoine classique moderne. Ainsi par exemple, a-t-on pu y voir en 2008, un inoubliable Avare de Molière, monté par Jorge Lavelli. Au fur et à mesure, dans ses programmations, se sont imposées des versions modernes et des réécritures des classiques depuis notre regard d’aujourd’hui sur ces textes. 

Jesus Cimarro

Jesus Cimarro, qui dirige le Festival depuis 2012, a amplifié cette tendance qui resitue le Festival dans une perspective clairement contemporaine. Peu de festivals fusionnent le patrimoine historique et théâtral comme c’est le cas de celui de Mérida, avec son monumental amphithéâtre romain (du Ier s. de notre ère), scène principale du Festival et plusieurs autres monuments de l’époque, devenus lieux de spectacles. Faire revivre les figures mythiques et historiques dans ce cadre, vestige de l’univers antique, en les intégrant dans notre monde contemporain, c’est la magie qui s’opère ici au moyen du théâtre.

Le théâtre fournit souvent des sujets et des personnages aux artistes d’autres disciplines artistiques. Le cinéma aussi.

Ainsi les grandes fresques théâtrales : Ben Hur, version Nancho Novo, mis en scène David Ottone et Juan Ramos Toro, et Néron d’Eduardo Galan, mis en scène par Alberto Castrillo Ferrer, qui seront des événements du Festival, sont-elles inspirées par des films qui ont marqué l’histoire du cinéma. Ben Hur (du 4 au 8 juillet) création de la compagnie renommée Yllana, fidèle au contenu du roman de Lewis Wallace, est un voyage dans tous les lieux communs de l’imaginaire collectif, avec de multiples aventures en « teatroscope ». Parodie, humour, usage intelligent du visuel, un jeu constant entre le langage cinématographique et théâtral sont quelques-uns des grands atouts de ce spectacle. Dans Néron (11, 15 juillet), inspiré du roman de Henryk Sienkiewicz et du film qui en a été tiré de textes de Pétrone, Suétone, Eduardo Galan montre un autre versant du fameux empereur, tyran cruel, prétendument incendiaire de Rome, assassin de plusieurs membres de sa famille, etc.

C’est un Néron artiste, esthète, visionnaire, qui en réalité n’était pas l’auteur de l’incendie de Rome mais en a profité pour la reconstruire à son gout. Figure de transgression, image emblématique des fous sanguinaires qui, tout au long de l’histoire, n’ont cessé d’opprimer les peuples tout en étant adulés par les masses aveugles et soumises. Pouvoir, art, politique et folie, tout cela se fond dans Néron.

Le grand acteur comique El Brujo, Rafael Alvarez, propose dans Eschyle, naissance et mort de la tragédie, (du 18 au 22 juillet) une traversée pleine d’humour de l’univers du père du théâtre grec.

Dans la version contemporaine de Jordi Casanovas de Philoctète de Sophocle (25, 29 juillet), mise en scène Antonio Simon, le héros grec trahi par ses compagnons, symbole de l’injustice, renvoie aujourd’hui à la problématique de l’impunité, de l’usage de la justice et du pouvoir par les politiques pour leur propre profit.

Le jeune et déjà renommé auteur, Paco Bezerra, (lauréat du Prix National de Littérature Dramatique), propose une version contemporaine de Phèdre (du 1er au 5 août) mise en scène par Luis Luque. Dépouillée de scrupules, n’écoutant que la passion qui la dévore, Phèdre est une femme combative, exempte de culpabilité, qui ose aimer et en parle sans retenue. Dans la problématique de la passion dévastatrice Paco Bezerra insère le thème de la légitimité et de la rivalité pour le pouvoir entre Hippolyte et Acamante, fils de Phèdre et de Thésée. Les arts visuels et la musique sont les protagonistes importants de cette création. Comme en dialogue avec Phèdre de Paco Bezerra, Hippolyte, d’après Euripide, dans une version de Isidro Timon et Emilio del Valle, mise en scène de ce dernier, (22, 26 aout) est une lecture contemporaine d’Hippolyte, objet de la passion irrésistible de Phèdre. Le spectacle est basé sur l »affrontement entre l’amour de Phèdre pour Hippolyte, poussé au suicide par la peur de « qu’en-dira-t-on » et la résistance du jeune homme, image de la lutte permanente homme, femme, dans laquelle la femme se bat toujours à son désavantage.

Penthésilée de Von Kleist a inspiré une création chorégraphique Les Amazones (du 8 au 12 août) de Magüi Mira. Le mythe des femmes guerrières qui avec la force des armes se rebellent devant l’abus physique des hommes, est aujourd’hui d’une actualité inattendue avec le surgissement de nouveaux mouvements féministes, dont « Me too ». La loi de la tribu des Amazones, excluant et combattant les hommes, prohibant l’amour, n’est guère concevable dans la société moderne. Sur quelles bases et lois équitables peut-on envisager la réconciliation et une coexistence pacifique ?

La comédie de Plaute Les revenants (15, 19 août) version libre de Miguel Murillo mise en scène de Félix Estaire, apporte dans l’univers sombre des tragédies grecques, une bonne dose d’humour désopilant. Un millionnaire avaricieux, un valet astucieux, un fils niais et quelques professionnels de l’usure, luttent pour un butin qui passe de main en main. La société romaine du IIe s. avant notre ère, décrite par Plaute, est une photo exacte de la nôtre avec les affaires de corruption, des fraudes, des détournements des deniers publics. Miguel Murillo actualise dans sa version la pièce de Plaute avec des références aux affaires qui font la une des journaux. Les embrouilles, coups de théâtre, situations invraisemblables, se multiplient dans ce spectacle délirant.

Le dénominateur commun des versions des classiques grecs proposées par des auteurs d’aujourd’hui est l’interrogation des principes fondateurs de l’ordre politique, social et moral, patriarcal, dont nous sommes encore tributaires et dont la femme est la première victime.

Pourquoi perdurent-ils ? À qui profitent-ils ? D’où vient leur légitimité ? Notre libération véritable doit commencer par la mise en question de ces lois archaïques qui génèrent l’oppression, l’inégalité et les conflits. Révisons aussi le mythe de la fameuse démocratie grecque qui nous sert toujours d’exemple.